Anti-Fédératiste du 4 irimaire
2. Le Journal Universel d'Audoin a très bien commente et expliqué la pensée de Robespierre : « Proclamer la liberté des cuUes, c'est abattre toute espèce de fanatisme et reconnaître un Être suprême en laissant à chacun la faculté de déterminer les rapports qu'il peut y avoir entre cet être et lui. Un gouvernement qui professerait l'athéisme, pour être conséquent, serait obligé de proscrire tous les cultes.... Un homme peut être athée, c'est son atîaire particulière, mais un gouvernement ne l'est pas... Qu'une commune, persuadée que le faste ne plait point à la divinité et que la représentation informe des images la dégrade, en consacre la valeur matérielle au service de la patrie en danger,
Robespierre termina son discours en protestant à son tour contre les mensonges impudents des intrigants qui Pavaient représenté comme hostile à Hébert. Il demandait l'expulsion de ces intrigants, agents de Tétrangers, les Proly, les Dubuisson, les Deffieux, les Pereira, il proposa d'expulser aussi leurs complices par un scrutin épuratoire, — ce qui fut adopté d'enthousiasme.
L'émotion produite par la dénonciation de Chabot était telle que personne, parmi les plus fougueux déchristianisateurs, n'osa résister ouvertement à la nouvelle politique proposée par Robespierre. La presse fut unanime à louer sa sagesse. Pas un cri discordant ne s'éleva. Tel qui parlait auparavant d'exterminer les prêtres, n'eut plus à la bouche que la liberté des cultes.
Dès le 2 frimaire, la Convention s'associait officiellement aux vues exposées la veille par Robespierre.
Le député Forestier, au nom de plusieurs Comités réunis, vint rapporter un projet de décret qui avait pour but d'accorder des secours aux prêtres abdicataires K A cette occasion, les opinions de ceux qui
elle fait un acte de raison et de patriotisme; qu'elle ne veuille plus d'intermédiaire entre elle et l'Être suprême, en présence duquel a été faite sa Constitution, sa marche vers la raison en est plus rapide et plus méritoire. Mais tout cela est l'effet de la volonté et des lumières du peuple et non une loi, une prescription de la part des législateurs, ainsi que les exagérateurs auraient voulu le persuader » (N« du 8 du 3° mois de l'an II, compte rendu du discours de Robespierre du 1" frimaire.)
1. Nous avons vu plus haut, p. 83, qu'à la suite de la pétition du Comité central des sociétés populaires, le 21 brumaire, la Convention, sur la proposition de Thuriot, avait invité son Comité des finances à déposer ce projet.
voulaient continuer et accélérer le mouvement et de ceux qui voulaient le modérer et le ralentir s'entrechoquèrent. Les premiers demandèrent ou bien qu'on supprimât tout subside aux prêtres, qu'ils fussent ou non abdicataires, ou bien qu'on accordât aux uns et aux autres la même pension. Les seconds, au contraire, ne voulurent attribuer aux abdicataires qu'un secours inférieur au traitement qui continuerait d'être payé à leurs confrères restés en fonctions. Leur but était visible. Ils visaient à enrayer les abdications. Ce furent ceux-ci qui triomphèrent et avec eux la politique de Robespierre et du Comité de Salut public.
Quand Forestier eût fini son rapport, un membre inconnu qualifia d'absurde son projet de décret, absurde, « parce qu'il continue un salaire à des évêques, à des prêtres, tandis que vous propagez dans la république ce principe d'éternelle vérité que les prêtres ont été les fléaux des nations et que c'est par leurs mains que la terre a été arrosée du sang des peuples ». Il fallait laisser « un libre cours à la raison », dont les progrès s'apercevaient chaque jour.
Merlin (de Thionvillc), après cet Hébertiste, demanda que la pension accordée aux prêtres fût égale pour tous, afin que « ceux qui continueraient à enseigner le mensonge et Terreur ne fussent pas mieux traités que ceux qui abdiqueraient leur état ».
Mais la Convention fut sourde à cette logique. Cambon, Levasseur et Danton, tout en disant beaucoup de mal des prêtres, firent voter le décret, qui était un frein à la déchristianisation. Les évêques, curés et vicaires qui abdiqueraient recevraient des secours
annuels, gradués suivant leur âge, mais inférieurs à leurs pensions d'activité (800 livres jusqu'à 50 ans, 1 000 livres jusqu'à 70, 1 200 au-dessus). Sur la proposition de Thuriot, on décida de ne point parler dans le décret des traitements des ecclésiastiques qui resteraient en fonctions, les traitements étaient donc tacitement maintenus ^
Gambon, alors bien changé, depuis le jour de l'automne précédent où il avait proposé la suppression complète du budget des cultes, s'était exprimé comme Robespierre sur les dangers d'aller trop vite et de heurter le sentiment public. Il aurait voulu ajourner la discussion du décret jusqu'au l^"" janvier 1794.
Quant à Danton, il avait eu l'air, lui aussi, d'adopter la politique de Robespierre, mais il en avait singulièrement élargi la portée et lui avait donné une extension que Robespierre n'aurait certainement pas avouée : « Le règne des prêtres est passé, mais le règne politique vous appartient . C'est à vous d'adopter ce qui est utile au peuple, et de rejeter ce qui peut le perdre ou lui nuire. Sur quelle considération fondez-vous les décrets que vous rendez? Sur l'économie du sang des hommes. Sachez, citoyens, que vos ennemis ont mis à profit pour vous perdre jusqu'à la philosophie qui vous dirige ; ils ont cru qu'en accueillant les prêtres que la raison porte à abandonner leur état, vous persécuteriez ceux qui sont aveuglés par le bandeau
1. Il faut dire que beaucoup d'administrations de districts interprétèrent le silence du décret dans un sens défavorable aux prêtres non abdicataires et refusèrent dès lors d'acquitter leurs traitements.
de Terreur. Le peuple est aussi juste qu'éclairé. L'Assemblée ne veut salarier aucun culte; mais elle exècre la persécution et ne ferme point l'oreille aux
cris de l'humanité Citoyens, il faut concilier la
politique avec la saine raison ; apprenez que, si vous ôtez aux prêtres les moyens de subsister, vous les réduisez à ralternalive ou de mourir de faim ou de se réunir aux rebelles de la Vendée... je demande l'économie du sang des hommes... »
C'était là un langage tout nouveau, môme dans la bouche d'un Indulgent. Danton parlait tout différemment de Merlin (de Thionville) ou de Thuriot. La réaction qu'il préconisait n'était pas seulement une réaction politique, mais une réaction religieuse. Il ne réclamait rien moins que la fin de la Terreur. Les Indulgents avaient essayé jusque-là d'abriter leur modérantisme derrière la façade d'un anticléricalisme intransigeant. Danton dédaignait ce subterfuge ou l'estimait usé. Très adroitement, il s'efforçait de dériver au profit de sa politique rétrograde le courant de prudence ouvert par Robespierre. Il se disait sans doute qu'il grouperait ainsi tous ceux qu'effrayaient la Terreur, tous ceux qui étaient las de la Révolution et qu'avec leur appui il serait assez fort pour rentrer au pouvoir.
Je ne sais si Robespierre s'est félicité intérieurement du prétendu concours de Danton, mais je remarque que, dans les jours qui suivent, celui-ci émit des avis, fit des propositions qui gênèrent les Comités.
Le 3 frimaire, Danton proposa d'augmenter les pouvoirs du Comité de Salut public et de lui donner
notamment le droit de nommer et de destituer les procureurs généraux syndics des départements. Billaud-Varenne, loin de se féliciter du cadeau, le repoussa avec énergie au nom du Comité de Salut public et déclara même que la proposition de Danton était subversive du gouvernement électif. Il est visible qu'il lui imputait des arrière-pensées. La chose se comprend de reste quand on songe que déjà Danton avait proposé, le ^-^ août, de transformer le Comité de Salut public en gouvernement provisoire. Cette proposition avait paru à Billaud, à Barère et à Robespierre un moyen de paralyser le nouveau Comité de Salut public, dont Danton depuis peu de jours ne faisait plus partie '.
Le 6 frimaire, Danton fit une sortie contre les « mascarades antireligieuses » qui continuaient de se dérouler à la barre de la Convention : « Nous ne voulons nous engouer pour personne. Si nous n avons pas honoré le prêtre de Terreur et du fanatisme, nous ne voulons pas plus honorer le prêtre de Tincrédulité, nous voulons servir le peuple. » Robespierre n'aurait pas mieux dit, mais Danton passait aussitôt à des considérations d'un ordre tout différent. « Il faut que les Comités préparent un rapport sur ce qu'on appelle une conspiration de l'étranger. » Le reproche, pour être voilé, n'en était pas moins clair. Danton trouvait que le scandale Chabot avait trop duré. La
1. Cf. la séance du 1" août 1793 à la Convention. Robespierre a fait dater de cette proposition l'intrigue de la « faction Fabre d'Églantine » contre le Comité de Salut public. (Cf. le projet de discours de Robespierre publié en annexe du rapport de Courtois du 16 nivôse an III, p. 194.)
critique se précisait ensuite et s'aggravait : « Il faut nous préparer à donner du ton et de l'énergie au gouvernement ». Danton estimait-il que le gouvernement manquait de ton et d^énergie? « Le peuple veut et il a raison que la terreur soit à Tordre du jour; mais il veut que la terreur soit reportée à son vrai but^ c'est-à-dire contre les aristocrates, contre les traîtres amis de Tétranger. Le peuple ne veut pas que celui qui n'a pas reçu de la nature une grande force d'énergie, mais qui sert sa patrie de tous ses moyens, quelque faibles qu'ils soient, non, le peuple ne veut pas qu'il tremble... » Reporter la Terreur à son vrai but? N'était-ce pas insinuer assez nettement qu'elle servait maintenant à opprimer les patriotes, quels patriotes? Fallait-il comprendre ceux que le gouvernement, qui manquait pourtant d'énergie, venait de faire arrêter, les Osselin, les Chabot, les Delaunay, les Basire, tous chers au cœur de Danton'?
Un partisan dos Comités, Fayau, ne s'y trompa pas. 11 releva vertement les insinuations et les critiques qui venaient d'être lancées contre le gouvernement : « Danton a dit que nous faisons un essai de gouvernement républicain. Je suis bien loin de partager cette opinion. N'est-ce pas donner à penser qu'un autre gouvernement peut convenir au peuple?
l. Merlin (de Thionville) prit la défense de Basire et de Chabot devant la Convention, le 13 frimaire, Danton celle de Fabre d'Églantine, quand il fut arrêté à son tour pour la même affaire. Camille Desmoulins éleva la voix dans son premier n° du Vieux Cordelier, daté du 15 frimaire, en faveur des patriotes incorruptibles accusés de corruption par les agents de Pitt. Les Indulgents se solidarisèrent jusqu'au bout avec les pourris. H ne faut pas chercher ailleurs la raison de leur perte.
Non, nous naurons pas juré en vain la République on la Mort, nous aurons toujours la République... » C'était accuser Danton de nourrir des arrièrepensées royalistes et on sait que le bruit courait que Danton voulait délivrer le dauphin, le faire proclamer et gouverner comme régent sous son nom.
Comme s'il avait été frappé à l'endroit sensible, Danton recula, tel un simple Basire. Il protesta que Fayau avait dénaturé sa pensée, qu'il voulait toujours que la terreur fût à Tordre du jour, qu'il était républicain, « républicain impérissable ». Et, à la fin de la séance, sans doute pour mieux couvrir sa retraite, il réclama la prompte organisation des fêtes nationales et de l'instruction publique, u Si la Grèce eut ses jeux olympiques, la France solennisera aussi ses jours sans-culottides. Le peuple aura ses fêtes dans lesquelles il offrira de l'encens à l'Être suprême, au maîtredelaNature,carnousn"avonspasvouluanéantir la superstition pour établir le règne de l'athéisme K » La Convention décréta une fois de plus que son Comité d'Instruction publique lui présenterait sous peu un projet d'organisation des fêtes nationales. Au moment même où elle désapprouvait la déchristianisation violente, elle décidait d'organiser le culte de la Raison.
Cette séance montre ])icn que la Convention entendait suivre Robespierre et le Comité de Salut public
1. Cette profession de foi déiste dans la bouche de Danton a embarrassé M. Aulard, qui s'est empressé de mettre en doute qu'il ^ait réellement prononcée. Mais ce n'est pas la seule fois que Danton a parlé avec respect de l'Être suprême. Le déisme n'était las pour gêner un homme qui s'était marié en secondes noces -evant un prêtre rcfractaire, en pleine Terreur.
dans leur politique religieuse. Elle voulait bien ne pas accorder de prime aux prêtres abdicataires. Elle voulait bien refuser de mettre les prêtres encore en fonctions hors la loi. Elle n'était pas fâchée qu'on fît cesser le scandale des « mascarades ». Mais, d'autre part, elle se gardait de démolir le culte républicain. Elle se contentait de Topposer au catholicisme, sans essayer de l'y substituer par la force. Si elle supposait des arrière-pensées aristocrates à certains acteurs de la déchristianisation, en revanche, elle supposait aussi des arrière-pensées analogues aux preneurs à tout prix de la clémence et de la modération. Bref, elle s'apprêtait à marcher entre les deux écueils contraires. Voilà pourquoi elle suivit Robespierre, dans la conviction que Robespierre ne Tentraînerait pas au delà des bornes de la prudence, mais qu'il renfermerait la réaction contre la déchristianisation entre de sages limites. Elle suivait Robespierre mais elle se défiait de Danton.
Robespierre, lui, était alors moins défiant que la Convention. Le 13 frimaire, Danton avait été accueilli par des murmures, aux Jacobins, pour avoir combattu avec violence une proposition qui avait pour but d'inviter la Convention à fournir un local à chaque société populaire, autrement dit à transformer les églises en salles de réunion publique. Il avait dû, en réponse aux rumeurs, présenter son apologie et demander la nomination d'une commission chargée d'examiner les accusations portées contre lui. Généreusement, Robespierre vint à son secours, prononça son éloge, traita de calomnies les bruits qui couraient et fit écarter la commission d'enquête.
C'est que Robespierre, à cette date, malgré les difficultés mêmes que lui suscitaient parfois Danton et ses amis, entendait poursuivre sa politique d'union. « La cause des patriotes est une, s'écriait-il, comme celle de la tyrannie, ils sont tous solidaires. » Pendant tout le mois de frimaire, il tenta de rallier au Comité de Salut public les hommes des deux partis qui lui semblaient de bonne foi et qui n'étaient peutêtre qu'égarés.
Si les Dantonistes n'entrèrent qu'à moitié, avec des réticences et des arrière-pensées, dans la politique tracée par Robespierre, les Hébertistes eux, dans ces premières décades qui suivirent la dénonciation de Chabot et le retour de Danton, semblèrent s'y rallier en toute sincérité.
Le 3 frimaire, en l'absence de Chaumette, le Conseil de la Commune, sans doute poussé par les amis de Proly et de Dubuisson, prit un arrêté qui était une sorte de réplique violente au discours prononcé par Robespierre Tavant-veille aux Jacobins. L'arrêté ordonnait la fermeture immédiate de toutes les églises de Paris encore ouvertes, l'arrestation comme suspect de tout individu qui demandait l'ouverture soit d'un temple protestant ou juif, soit d'une église. Il décidait enfin qu'une pétition serait faite à la Convention pour réclamer un décret qui expulserait tous les prêtres de toute espèce de fonctions et d'administrations publiques, de tout emploi dans les manufactures d'armes et « pour quelque classe d'ouvrage que ce soit ».
Chaumette s'empressa de décliner toute responsabilité dans le vote de cet arrêté et s'efforça de le faire
rapporter. Le 5 frimaire, il déclarait que ce serait violer les droits de Ihomme que d'interdire aux exprêtres le moyen de gagner leur pain, u De quel droit condamneriez-vous un ci-devant prêtre à mourir de faim? N'est-il pas homme? » Il ne put obtenir ce jour-là que le rapport de la dernière phrase de l'arrêté où se trouvaient les mots : « pour quelque classe d'ouvrage que ce soit ».
Mais il revint à la charge, le 8 frimaire, et prononça un grand discours tout imprégné de la pensée robespierriste. Il s'y élevait avec énergie contre les intrigants pervers qui voulaient « faire dépasser le but » aux patriotes. Il mettait en garde contre « leur exagération perfide ». II raillait les « demi-savants », les « philosophes d'un jour », « plus fanatiques que ceux contre lesquels ils pensent s'élever » et il résumait son point de vue par cette formule : « Pour moi, si j'ai méprisé la superstition, je ne me crois pas en droit de persécuter celui qui en est atteint ». La persécution fait des martyrs. Elle pousse les simples au désespoir : « Peu nous importe que tel soit théiste ou athée^ catholique ou grec, ou calviniste, ou protestant, qu'il croie à l'Alcoran, aux miracles, aux loups-garous, aux contes de fées, aux damnés, cela ne nous regarde pas, qu'il rêve tant qu'il voudra, pourvu que ces rêves ne soient ni trop bruyants, ni trop furieux, peu nous importe. Ne nous informons pas s'il va à la messe, à la synagogue ou au prêche, informons-nous seulement s'il est républicain; ne nous mêlons pas de ses lubies; mêlons-nous d'administrer, de lui assurer le libre exercice de ses droits, même de celui de rêver. » De cet exposé de principes
GhaumelLe lirait des coiîclusions pratiques. Il requit : 1° « que le conseil de la Commune n'entendît plus aucune proposition, pétition ou motion sur aucun culte ni sur aucune idée métaphysique ou religieuse », et 2° « qu'il déclarât que, Texercice des cultes étant libre, il n'a jamais entendu et n'entendra jamais empêcher les citoyens de louer des maisons, de payer leurs ministres, pour quelque culte que ce soit, pourvu que l'exercice de ce culte ne nuise pas à la société par sa manifestation; que, du reste, il fera respecter la volonté des sections qui ont renoncé au culte catholique pour ne reconnaître que celui de la raison, de la liberté et des vertus républicaines ».
Chaumette entendait donc, comme Robespierre, maintenir ce qui était acquis, c'est-à-dire la désaffectation des églises paroissiales consacrées désormais aux fêtes décadaires, mais il ne voulait pas aller plus loin, il réclamait pour les catholiques l'exercice du culte privé.
Les déchristianisateurs de la Commune répondirent bien à Chaumette que sa proposition allait rendre au fanatisme une nouvelle vigueur, que, tout au moins, elle arrêterait l'heureuse impulsion donnée à l'esprit pubHc par les sections défanatisées. Chaumette, soutenu par Pache, eut gain de cause. Et, en fait, les chapelles privées catholiques à Paris furent paisiblement ouvertes au culte pendant tout l'hiver de 1793- 1794'.
1. M. Aulard a prétendu qu'en demandant l'annulation de l'arrêté de la Commune du 3 frimaire, Chaumette parlait contre ses sentiments intimes, « chantait la palinodie ». M. J. Guillaume a déjà fait honne justice de cette légende dans son article sur la
Ce n'était pas seulement Chaumette qui secondait Robespierre avec cet entrain, Hébert lui emboîtait le pas à son tour, le 8 frimaire, aux Jacobins.
Au début de cette séance, Robespierre monta à la tribune pour se défendre contre les malveillants qui le représentaient comme un protecteur déguisé du catholicisme. Il exhiba une lettre qu'on lui avait envoyée cachetée avec l'empreinte d'un gros évêque. « Le premier, continue-t-il, j'ai osé dire à cette tribune qu'il pouvait être un prêtre honnête homme : je le crois encore. Il en est venu à la Convention faire de bonne foi le sacrifice de leurs titres. Ceux-là obtiendront notre estime : ceux-là, nous les soutiendrons. Mais les aristocrates qui, en portant au milieu de farces ridicules les dépouilles des églises, semblaient se faire un mérite de cette offrande, tandis qu'ils allaient dire au peuple : « Voyez-vous ce qui « vous est arrivé? Quand nous vous avions dit que la « Convention était un rassemblement d'athées, que les « Jacobins sont des impies! Voyez-vous jusqu'où ils « ont porté leur audace et leurs desseins criminels? » Ceux-là porteront la peine de leur perfidie*. » Robespierre précisait ensuite la politique qu'il recommandait à la société : a Oui, dans le mouvement subit et extraordinaire qui vient d'être excité, nous prendrons
Liberté des cultes paru dans La Révolution française des 14 juin et 14 juillet 1896, — ce qui n'a du reste pas empêché M. Aulard de reproduire ses accusations contre Chaumette dans la 2® édition de son Culte de la Raison parue en 1904, sans même discuter les raisons de M. Guillaume. J'ai repris depuis la même question dans une réplique à un jeune disciple de M. Aulard. (Cf. La Révolution française du 14 janvier 1909 et les Annales révolutionnaires, t. II, p. 142.) 1. Moniteur.
tout ce que le peuple peut avouer et nous rejetterons tous les excès par lesquels nos ennemis veulent déshonorer notre cause : nous tirerons de ce mouvement les ressources dont la patrie a besoin pour foudroyer ses ennemis ; nous en tirerons un hommage rendu à la morale et à la liberté ; mais, nous ne souffrirons pas qu'on lève l'étendard de la persécution contre aucun culte, que Ton cherche à substituer des querelles religieuses à la grande cause de la liberté que nous défendons. Nous ne souffrirons pas que Ton confonde l'aristocratie avec le culte et le patriotisme avec l'opinion qui les proscrit'. » Loin de proscrire en bloc la déchristianisation, Robespierre distinguait parm ses auteurs. Il y découvrait des prêtres philosophes à intentions droites qui méritaient la protection du gouvernement ; — des aristocrates déguisés qui « affectaient d'insulter aux choses que le peuple a vénérées pour irriter les esprits, qui prêchaient l'athéisme avec un fanatisme outré » ; — des gens qui voulaient faire oubher leurs taches originelles en révolution par des démonstrations d'un zèle exagéré ; — d'autres enfin qui « avaient été guidés par une sorte de manie philosophique et par l'ambition du bel esprit, semblables à ce Manuel qui, pendant tout le temps de sa magistrature, sua sang et eau pour faire des épigrammes contre les prêtres ^ »
A la fin de la séance, Hébert s'associa formellement aux vues exprimées par Robespierre et dénonça
1. Journal de la Montagne, ainsi que ce qui suit. Le Moniteur a passé tout cela sous silence.
2. Pierre Manuel avait été procureur de la Commune en 1792; j'ai étudié sa politique religieuse dans nos Origines des Cultes révolutionnaires. Paris, Gornély, 1904.
comme lui les déchrislianisalcurs hypocrites : « Il est des hommes, dit-il, qui voudraient faire croire que nous ne voulons que substituer un culte à Tautre. Ils font des processions et des cérémonies religieuses pour Marat, comme on en faisait pour les saints. Ce sont ceux qui, pendant quatre ans, forcèrent Marat à se cacher dans une cave qui rendent aujourd'hui des honneurs si éclatants à sa mémoire. Marat, s'il eût vécu, aurait, comme vous, méprisé et conspué ces adorations. Plusieurs sections s'empressent de lui rendre des hommages; Ton voit autour de sa statue des hommes qui furent ses plus ardents persécuteurs. Déjà nous avons empêché cette profanation. Continuons une surveillance rigoureuse. Il faut vous dire que c'est un nouveau piège des ennemis du peuple pour discréditer la révolution et lui donner un vernis de ridicule. Déjà Ton a dit que les Parisiens étaient sans foi, sans religion, qu'ils avaient substitué Marat à Jésus. Déjouons ces calomnies. »
Le 21 frimaire encore, Hébert se défendit vivement contre le reproche que lui avait adressé Bentabole d'avoir attaqué la croyance en Dieu : « On m'accuse d'athéisme. Je nie formellement laccusation... Quant aux opinions religieuses, qu'on m'accuse d'avoir émises dans mon journal, je nie formellement le fait et je déclare que je prêche aux habitants des campagnes de lire l'Évangile. Ce livre de morale me paraît excellent et il faut en suivre toutes les maximes pour être parfait jacobin. Le Christ me semble le fondateur des sociétés populaires ^ »
1. Hébert disait la vérité. Sa plus grande hardiesse fut d'écrire
ROBESPIERRE ET LA DECHRISTTANISATIOiN 139
Quand on lit de pareils témoignages, on peut se demander s'il existait encore à cette date des Hébertistes, selon la formule devenue classique, c'est-à-dire des adversaires fanatiques et violents non seulement du christianisme, mais de l'idée religieuse. La vérité, c'est que tous les partis s'empressaient à l'envi de répudier les excès des 17 et 20 brumaire et des jours suivants. La vérité, c'est que s'il y eût une réaction religieuse, tous les partis y participèrent, avec plus ou moins de bonne foi.
La Convention montrait de jour en jour une froideur plus grande à l'égard de la propagande antichrétienne. Le 9 frimaire, la société populaire de Blois lui écrivait : « La philosophie fait des progrès
dans les campagnes Les saints se lèvent en masse
pour venir au secours de la patrie, les cloches se fondent en canons, les confessionnaux se changent en guérites et les croix en arbres de la hberté. Tout ce qui reste de la superstition va être détruit, un temple consacré à la Raison, un autre à la Liberté et à l'Égalité, où la Société populaire tiendra ses séances, vont la remplacer K » L'adresse invitait la Convention à nommer des commissaires patriotes et éclairés pour aller porter la lumière dans les départements et surtout dans ceux qui avaient été le théâtre de la guerre de Vendée. L'Assemblée passa dédaigneusement à Tordre du jour motivé sur la liberté des cultes qui était proclamée dans la Constitution.
Le 15 frimaire, la Convention approuva la célèbre
une fois : « S'il existe un Dieu, ce qui n'est pas trop clair ». Le Père Dachêne faisait souvent l'éloge du Sans- Culotte Jésus. 1. Procès-verbal.
Réponse aux manifestes des rois ligués contre la République que Robespierre vint lui soumettre au nom du Comité de Salut public et ordonna sa traduction dans toutes les langues. Dans son souci de conserver à la France les sympathies des peuples neutres, Robespierre y élevait une longue et vive protestation contre les accusations de fanatisme irréligieux lancées aux révolutionnaires : « Vos maîtres vous disent que la nation française a proscrit toutes les religions, qu'elle a substitué le culte de quelques hommes à celui de la Divinité; ils nous peignent à vos yeux comme un peuple idolâtre ou insensé. Ils mentent : le peuple français et ses représentants respectent la liberté de tous les cultes et n'en proscrivent aucun. Ils honorent la vertu des martyrs de Thumanité sans engouement et sans idolâtrie; ils abhorrent Tintolérance et la persécution, de quelque prétexte qu'elles se couvrent. Ils condamnent les extravagances du philosophisme comme les foUes de la superstition et comme les crimes du fanatisme. Vos tyrans nous imputent quelques irrégularités inséparables des mouvements orageux d'une grande révolution. Ils nous imputent les effets de leurs propres intrigues et les attentats de leurs émissaires. » La Convention avait le devoir « d'intervenir entre le fanatisme qu'on réveille et le patriotisme qu'on veut égarer et de rallier tous les citoyens aux principes de la liberté, de la raison et de la justice ».
Robespierre avait demandé à la Convention de prendre la direction du mouvement contre le culte afin de le régler et de le faire tourner au profit de la République. La séance n'était pas terminée que le
Comité de Salut public proposait à l'Assemblée, par l'organe de Barère, un projet de décret destiné à remplir l'objet tracé par Robespierre, c'est-à-dire à « anéantir les influences étrangères dans l'intérieur, comprimer les fanatiques et rassurer les citoyens sur les idées religieuses ».
Le projet était ainsi conçu : « La Convention nationale, considérant ce qu'exigent d'elle les principes qu'elle a proclamés au nom du peuple français et le maintien de la tranquillité publique , décrète : l*' Toutes violences et mesures contraires à la liberté des cultes sont défendues ; 2° La surveillance des autorités constituées et l'action de la force publique se renfermeront, à cet égard, chacune pour ce qui la concerne, dans les mesures de police et de sûreté publique ; 3** La Convention, par les dispositions précédentes n'entend déroger en aucune manière aux lois et aux précautions de salut public contre les prêtres réfractaires ou turbulents, ou contre tous ceux qui tenteraient d'abuser du prétexte de la religion pour compromettre la cause de la liberté. La Convention invite tous les bons citoyens, au nom de la patrie, à s'abstenir de toutes disputes théologiques ou étrangères au grand intérêt du peuple français pour concourir de tous leurs moyens au triomphe de la République et à la ruine de tous ses ennemis. >^
En termes généraux, mais clairs, ce texte signifiait que les prêtres constitutionnels — en tant que prêtres — ne devraient plus être inquiétés, qu'ils pourraient continuer leurs cérémonies, — si toutefois ces cérémonies ne leur servaient pas de prétexte « pour compromettre la cause de la liberté ». Les
142 LA RÉVOLUTION Eï l'eGLISE
autorités étaient invitées à ne pas employer la force pour déchristianiser, mais il ne leur était pas prescrit de rouvrir les églises là où elles étaient fermées. Il leur était au contraire recommandé de prendre garde que Tusage de la liberté des cultes ne portât pas préjudice à la sûreté publique, et elles étaient invitées à prendre à cet elîet toutes les « mesures de police » et les « précautions de salut public » indispensables. C'était donc une liberté singulièrement restreinte, singulièrement précaire que celle que le Comité de Salut public trouvait politique d'offrir aux prêtres constitutionnels encore en fonctions.
La Convention avait approuvé à plusieurs reprises la politique de Robespierre. Elle montra cependant quelques hésitations à voter le décret qui lui était présenté. ^< Quelques membres, dit le Moniteur, demandent Tordre du jour, motivé sur la déclaration des droits. » Les journaux sont muets sur les noms de ces membres et sur leurs raisons. On peut supposer qu'ils écartèrent le projet comme inutile, qu'ils estimèrent qu'un simple rappel de la déclaration des droits suffirait pour tranquilliser les catholiques inoffensifs.
L'Assemblée se rangea d'abord à leur avis et le texte de Barère fut renvoyé à un « nouvel examen du Comité de Salut public ». Mais la séance n'était pas achevée que Robespierre revenait à la charge et justifiait l'urgence du décret. Le décret était nécessaire, disait-il en substance, pour « ramener les autorités constituées dans la ligne de leurs fonctions » et pour défendre «àqui que ce soit d'imprimer un mouvement à l'opinion sans l'aveu des représentants du peuple ».
A l'en croire, il fallait empêcher les intrigants, les agents de Tétranger, de continuer plus longtemps d'agiter le peuple avec la question religieuse. Il montrait les paysans du Midi émigrant en Suisse, « depuis qu'on avait imprimé ce mouvement extraordinaire ». Il invoquait les réclamations de certaines communes qui protestaient contre la suppression forcée du culte. La Convention avait le devoir de faire entendre sa voix, d'éclairer les patriotes et de leur montrer le droit chemin : « Qu'avezvous à faire dans ces circonstances? Parler en philosophes? Non, mais en législateurs politiques, en hommes sages et éclairés ^ Vous devez protéger les patriotes contre leurs ennemis, leur indiquer les pièges qu'on leur tend et vous garder d'inquiéter ceux qui auraient été trompés par des insinuations perfides; protéger enfin ceux qui veulent un culte qui ne trouble pas la société. Vous devez encore empêcher ces extravagances, ces folies qui coïncident avec les plans de conspiration, il faut corriger les écarts du patriotisme, mais faites-le avec le ménagement qui est dû à des amis de la liberté, qui ont été un instant égarés... »
Encore une fois, Cambon appuya l'avis exprimé par Robespierre. La Convention ne pouvait pas permettre à des autorités subalternes d'innover en matière religieuse. « Ce serait déplacer la représentation nationale. » Elle avait donc le devoir de rappeler
1. Le philosophe en Robespierre condamnait donc absolument tout culte, mais le législateur consentait à les tolérer. Cette distinction seule aurait dû empêcher les historiens de travestir sa pensée.
les autorités au respect de la loi. Cambon émettait cependant le vœu, en terminant, que le texte du décret stipulât expressément le maintien des mesures d'exception prises antérieurement contre les prêtres.
L'heure étant avancée, le débat fut renvoyé au lendemain, sur la demande de Philippeaux.
Le Comité de Salut public prit bonne note des observations de Cambon. Il ajouta au texte de Barère une phrase qui en précisait la portée. « La Convention n'entend pas non plus improiwer ce qui a été fait jusqu'à ce jour en vertu des arrêtés des représentants du peuple ni fournir à qui que ce soit le prétexte d'inquiéter le patriotisme et de ralentir l'essor de l'esprit public, » L'addition fut votée sans discussion, le 18 frimaire. Barère, en la présentant, expliqua qu'elle avait pour but de prévenir tout malentendu. Les déchristianisations déjà faites seraient maintenues, les arrêtés des représentants du peuple, qui avaient eu pour but <( d'aider les citoyens à détruire la superstition », étaient vahdés. L'essor de l'esprit public ne serait pas ralenti. Cela voulait dire que les déchristianisations pourraient continuer, à condition d'être réclamées par les populations. Le catholicisme constitutionnel ne subsisterait que là où il y aurait danger à le supprimer, que là où cette suppression heurterait le sentiment public.
Tel fut le décret par lequel se réalisa légalement la politique religieuse de Robespierre. On peut la résumer ainsi : faire tourner la déchristianisation au profit de la République en l'arrachant à la direction des intrigants ou des violents pour la placer sous le contrôle de la Convention.
Ce n'est pas le lieu de rechercher dans quelle mesure rapplication que reçut le décret du 18 frimaire remplit Tattente de son auteur. Une telle recherche dépasserait les bornes de cette étude, mais on me permettra de constater qu'après le décret la déchristianisation ne s'arrêta pas un instant, qu'elle prit même une extension nouvelle, après quelques instants de flottement.
On a Yu jusqu'à quel point il était exact de représenter la politique religieuse de Robespierre comme inspirée par des préoccupations confessionnelles.
Quand M. Aulard écrit que Robespierre « fut vraiment et autant qu'on pouvait l'être en ce moment le patron et le défenseur du catholicisme* », il fait litière des documents et des faits pour n'écouter que sa passion. Quand il prétend que le décret du 18 frimaire sauva le catholicisme, lui rendit le service le plus efficace^, il donne une entorse manifeste à la vérité et au bon sens.
Quant à l'opinion d'après laquelle les Héberlistes seraient tombés victimes du prétendu fanatisme de Robespierre, je ne crois pas nécessaire de la discuter. J'attends qu'on prouve ce fanatisme autrement que par les pamphlets girondins et thermidoriens. M. Aulard lui-même nous a dispensés de prendre son opinion au sérieux quand il a eu soin d'écrire que « Robespierre, alors qu'il se battait