Annales révolutionnaires, avril
collaboration de républicains de diverses nuances, depuis Tancien terroriste Valentin Haiiy, le célèbre instituteur des aveugles, jusqu'au clichien Dupont de Nemours, le physiocrate rédacteur du journal VHistorien. Non seulement la nouvelle Église n'a rien dû au pouvoir dans la première phase de son existence, mais elle a été en butte aux vexations el aux tracasseries répétés des agents du ministre de la police, le modéré Cochon, créature du Directeur Carnot, alors bien revenu de ses audaces de l'an II !
J'ai montré que les théophilanthropes ne bénéficièrent de la protection de La Révellière que pendant une très courte période, pendant les quelques mois qui suivirent le coup d'État du 18 fructidor an V, dirigé contre les royalistes, et qui précédèrent les élections de germinal an VI, que le Directoire fit annuler comme trop jacobines.
Même pendant ces quelques mois de faveur officielle, cruellement expiée ensuite, il s'en faut que les théophilanthropes n'aient trouvé auprès des autorités subalternes qu'appui et bon vouloir. Dans la capitale, à deux pas du Luxembourg où résidait leur protecteur attitré, ils eurent parfois de la peine à se faire rendre justice ou simplement à obtenir l'exécution des lois.
De cette mauvaise volonté des autorités subalternes, j'ai déjà donné plusieurs exemples dans mon livre. Grâce à des documents qui m'étaient inconnus et que je viens de consulter aux archives de la Seine S
1. Ces documents m'ont été signalés par M. René Farge, à qui j'adresse mes remerciements, ainsi qu'à M. Lazard, le sympathique archiviste si dévoué aux travailleurs.
je puis aujourd'hui revenir sur ce point intéressant des rapports de théophilanthropes avec les autorités et y projeter quelques lumières nouvelles.
La loi du 11 prairial an III sur la police des cultes mettait les églises, édifices nationaux, à la disposition des fidèles de toutes les confessions passées, présentes ou futures, à la seule charge pour les bénéficiaires de contribuer aux réparations et de se conformer aux horaires étabhs par les municipalités. « Lorsque des citoyens de la commune ou section de commune, disait Farticle 4 de la loi, exerceront des cultes différents ou prétendus tels et qu'ils réclameront concurremment l'usage du même local, il leur sera commun, et les municipalités, sous la surveillance des corps administratifs, fixeront, pour chaque culte, les jours et heures les plus convenables, ainsi que les moyens de maintenir la décence et d'entretenir la paix et la concorde. » Forts de ce texte, les théophilanthropes parisiens demandèrent à partager la jouissance des églises, jusque-là occupées par les catholiques romains ou par les catholiques constitutionnels.
Sur les trois municipalités d'arrondissement, dont les papiers sont conservés aux archives de la Seine, une, celle du 1" arrondissement, ne fit aucune difficulté pour faire droit à la pétition des théophilanthropes et s'empressa ensuite de faciliter leur installation; les deux autres au contraire, celles du 4® et du 6" arrondissements, manifestèrent une répugnance non dissimulée à exécuter la loi et à coopérer à l'établissement d'un simultaneum cultuel qui lésait les intérêts des catholiques, les premiers occupants.
La municipalité du i""'' arrondissement, sur le territoire duquel se trouvait Téglise Saint-Philippe-du- Roule, examina, le 18 brumaire an VI, une pétition de 48 citoyens domiciliés dans l'arrondissement ^ qui lui demandaient « d'être autorisés à suivre les exercices du culte théophilanthropique dans l'édifice connu sous le nom de Saint-l^hilippe-du-Roule. » Surle-champ la municipalité fit droit à la demande qui lui était laite et, par un arrêté en bonne forme, dont copie fut envoyée au bureau central du canton de Paris (institution qui a précédé la préfecture de police) et à l'administration départementale, elle fixa les heures des deux cultes qui auraient désormais la co-jouissancc de Tédifice. Les théophilanthropes pourraient en jouir <( tous les jours indistinctement depuis 11 heures jusqu'à 3 », les catholiques tous les jours aussi, « savoir le matin depuis l'aurore jusqu'à 11 heures et le soir depuis 3 heures jusqu'au coucher du soleil ». L'administr.dion départementale ayant approuvé, le 22 brumaire, l'arrêté d(; la municipalité, celle-ci s'empressa de le faire afficher en placard et apposer, avec un extrait de la loi sur la police des cultes, à l'intérieur et à l'extérieur de l'église. Elle écrivit en même temps aux commissaires de police de l'arrondissement pour les inviter à se rendre, le 29 brumaii'e, à Saint-Philippc-du-Roule, vers les H heures, pour assister à l'inauguration du culte des théophilanthropes, « à Telfet d'empêcher par leur présence que les scènes scandaleuses qui ont éclaté en différents lieux à l'occasion de ce culte naissant
1. Les noms de ces citoyens ne ligurent pas au registre de délibérations où sont pris les détails qui suivent.
ne se reproduisent point dans le premier arrondissement ^ ». Le citoyen Langlois, commissaire de la division du Roule, était spécialement chargé de donner lecture à haute et intelligible voix, au début de la cérémonie, des arrêtés et loi précités -.
Le citoyen Langlois se conforma aux ordres de la municipalité. Il rendit compte, par une lettre qui fut lue à la séance du 4 frimaire, des deux offices théophilanthropiques qui s'étaient succédé à Saint- Philippe-du-Roule le 29 et le 30 brumaire ^ Tout s y était passé « dans Tordre ». Tout y avait été « calme et paisible ». 11 est visible que la municipalité enregisti-e cette constatation avec satisfaction. Elle déclare dans la même séance que les instructions, qui lui sont parvenues du bureau central pour lui prescrire de ne pas tracasser les théophilanthropes à propos de la prestation de leur serment civique, sont, pour ce qui la concerne, sans objet. Elle ne voit « dans les mesures prescrites que celles qu'elle a constamment suivies jusqu'à ce jour » et elle arrête qu'elle continuera à s'y conformer ».
On entend un autre son de cloche quand on parcourt les délibérations des municipalités du 4® et du G'' arrondissements.
Les théophilanthropes du 6^ arrondissement récla-
\. Délibération du 20 brumaire.
2. A Saint-Merri, la cérémonie d'inauguration de l'office théophilanthropique avait été présidée, le 10 vendémiaire an VI, par la municipalité en corps. {La ThéophilanLhropie. Paris, Alcan, 1903, p. 238.)
3. Au début, la messe théophilanthropique avait lieu le dimanche comme la messe catholique. Après le 18 fructidor, elle eut lieu à la fois le dimanche et le décadi. Le 29 brumaire était un dimanche, le lendemain un décadi.
mèrent Tusage ae Téglise Saint-Nicolas-des-Champs par la pétition suivante, datée du 24 vendémiaire an VI :
Citoyens administrateurs,
Les citoyens théophilanthropes * soussignés, domiciliés dans le 6*^ arrondissement, désirant exercer dans l'église dite Saint-Nicolas-des-Champs le culte théophilantropique vous demandent de vouloir bien, en vertu de l'article 4 de la loi du 11 prairial an 3, sur la liberté des cultes..., nous assurer le plus tôt possible l'usage commun de cet édifice, concurremment avec nos frères les catholiques,
Voulant aussi prouver aux dits frères que nous n'entendons pas les gêner dans la célébration de leur office, nous vous prions, citoyens administrateurs, qu'en conformité dudit article de laditte Loy, vous fixiez le temps de l'exercice de notre culte tous les decadis et dimanches, depuis onze heures du matin jusqu'à deux heures après midi;
La Constitution et les lois garantissent formellement la liberté de tous les cultes, quel que fût celui professé dans un des édifices consacrés parla Loi à cet usage.
Ce culte, par la sagesse de ses principes, par sa simplicité, a excité le respect des personnes de toutes opinions. Sans dogmes, sans sacerdoce, ni cérémonie, excluant toute controverse, n'attaquant et ne contrariant aucun système, en amenant le Peuple par des voies douces à la tolérance pratique, [il] doit bientôt resserrer parmi tous les citoyens les liens de la Concorde et de la Fraternité.
Notre culte ne voulant aucun ministre de profession, faisant nous-mêmes les lectures et prières à tour de rôle, nous prêtons individuellement, conformément à la loi du 18 fructidor an 5, le serment requis. En conséquence, nous jurons : Haine à la royauté et à Vanarchie et attache-
1. Dans tous les documents de Tépoque, théophilanthrope est toujours orthographié ainsi.
ment et fidélité à la République et à la Constitution de Van
troisième.
Salut et Respect.
Tombe fils aîné, Bruyas, B. Lamothe \ Lionnais, Leclerc^, Ulrich 3, Fleurri-Lannoe, Transon, AUBRY *, Arbulot, Vuignier-Dijœrny, Marat ^ Plauson, Pericot, Norman, Emerard, Capelle, Vacherand, Lemierre, illisible, Breton, Peullon, Bertrand, Pougnon, Boulanger, Henry, Ferrand, Dumesnil, Mugnier, Brocard, Simon, Le Surre, Sic, Martin, Montaigne, Gautier, Vauvr.\y, Gastel, Kiennerman, Tasson, Paulard, Lepage, Bellemain, P. Gurot, Petit, Butot, David S Loppé, Arnigot, Damon, Dînant, Pesché, Michel '', Gharlin (ou Charlier), Wandelle, Deshayes, Grespin, Mougin père, Mougin fils, P. Gillet 8, Glemançau ^ Lecoq,
GiLLET, TAUCHÉ.
Malgré les protestations de tolérance des 64 pétitionnaires, malgré le texte formel de la loi qu'ils invoquaient, la municipalité du 6^ arrondissement se déclara incompétente ^^ :
1. Sans doute Benoit Lamothe, qui fut chef du nouveau culte à Sens.
2. Leclerc, sans doute l'ami de La Révellière, député de Maineet-Loire aux Cinq-Cents.