Arch. de la Seine, papiers du i*"^ arrondissement
3. Registre de correspondance de la municipalité du 1" arrondissement, fol. 182.
culte théophilantropique le temps d'exécuter leurs cérémonies religieuses. Nous vous observons, citoyens, que nous ne pouvons acquiescer à votre demande. D'abord, c'est qu'en adoptant la proposition que vous nous faites, ce serait nuire à l'exécution de la loi, puisqu'il faudrait faire attendre les citoyens, qui se présenteront pour se marier, que les cérémonies des théophilantropes fussent terminées. Ensuite, nous ne croyons pas qu'un culte particulier pratiqué par une fraction du peuple doive être préféré à une institution que l'on peut regarder comme le culte général de la nation entière. D'ailleurs, quelle idée le public aurait-il des fêtes décadaires si elles étaient estimées assez peu intéressantes pour les faire entrer en concurrence avec des cérémonies particulières? Enfin, en supposant que le petit nombre des mariages vous permit d'accorder aux théophilantropes la faculté qu'il demandent, quelle raison pourriés-vous opposer aux sectateurs d'un autre culte qui auraient les mêmes prétentions. Ne pourrait-il pas arriver aussi que le nombre des mariages fut plus considérable un jour qu'un autre, alors il ne vous resterait plus assés de temps pour les célébrer, ou vous sériés dans l'obligation toutes les fois que pareille circonstance se présenterait de prendre de nouveaux arrangemens avec les sectateurs des différens cultes.
Vous voyez donc, citoyens, qu'une aussi faible considération ne doit pas retarder d'un instant l'exécution de la loi, qui appartient à la nation entière, qui doit être observée par les citoyens en général, tandis qu'un culte, tel qu'il soit, n'appartient qu'à une fraction du Peuple.
Nous vous invitons, en conséquence, à ne point vous écarter de la marche tracée par notre arrêté, à commencer à 9 heures précises la célébration des fêtes décadaires, à y mettre toute la précision que l'on doit attendre des magistrats amis des loix et à éviter d'y apporter la moindre précipitation, afin de ne pas donner lieu aux assistans de croire que ces cérémonies sont exécutées plutôt par contrainte que par zèle. Salut et fraternité.
Picard, Sauzav.
Il est impossible qu'on ne sente pas, sous ce style administratif, le désir très arrêté de rendre Texistence impossible aux théophilanthropes. Dans le cas actuel, le département eut heu d'être satisfait. Les théophilanthropes de Saint-Philippe-du-Roule cessèrent de se réunir.
Les théophilanthropes du temple de la Victoire (Saint-Sulpice), soutenus par de puissants personnages et brûlants de zèle, n'abandonnèrent pas si vite la partie. Ils luttèrent sans se lasser contre le mauvais vouloir du département, ils luttèrent avec obstination. A la veille du coup d'État du 30 prairial an VII, qui mitiin à la dictature du Directoire, leurs réunions étaient surveillées par la police et leurs adhérents considérés comme des anarchistes^. C'est pourtant le moment que choisissent leurs administrateurs pour adresser à la municipahté du 11'' arrondissement une longue requête d'un style très ferme où ils énuméraient leurs principaux griefs. Voici cette pièce qui est curieuse à plus d'un titre :
Paris, le 20 prairial an 7 de la République.
Les administrateurs temporels du culte des théophilantropes du temple de la Victoire,
Aux administrateurs municipaux du 11* arrondissement, Citoyens, nous avons reçu votre réponse à la pétition que nous vous avons présenté sous la datte du 6 courant. Vous nous opposez l'arrêté du département que nous citions nous-même, comme pour nous prévenir que c'était seulement de votre amour pour la propagation des principes de morale que les théophilantropes consacr[ent] que nous
1. Voir les preuves concluantes que je donne dans mon livre, p. 551-559.
attendions la faveur que nous avions sollicité. Mais le motif ou votre respect pour les autorités supérieures n'ayant pu déterminer notre assentiment, nous n'avons rien à opposer à une mesure, qu'on a sans doute crue sage et à laquelle nous nous faisons un plaisir de nous soumettre, si nos réclamations auprès de l'administration centrale ne sont pas mieux accueillies, mais permettez-nous encore quelques observations que nous soumettons à votre sagesse et à votre impartialité.
La loi sur la liberté des cultes ne donne à aucun la prééminence sur un autre; une égalité parfaite de droits doit régner entre eux pour prévenir des rivalités dangereuses à l'ordre public; mais cette égalité est-elle respectée entre les sectateurs des deux cultes différents qui occupent le temple de la Victoire, quand ceux du catholicisme commencent le leur dès sept heures du matin et le prolongent jusques à dix et onze et quelquefois midy, et, en cela, se conforme-t-on aux dispositions de l'article 3 de l'arrêté du département qui veut que le décadi, à 8 heures et demie très précises, l'exercice de tout culte cesse dans les églises désignées et nous demandions à jouir de la même prérogative qu'on use à notre égard, de la même tolérance que la loi accorde à tous et cependant nous n'avons pu l'obtenir. C'est, citoyens, une première observation que nous soumettons à votre examen.
Il en est une deuxième qui n'est pas moins digne de votre attention, et sur laquelle nous attendons une prompte justice. Les temples désignés pour l'exercice des cultes doivent-ils être ouverts, tous les jours, à ceux des adorateurs du Grand Être qui veulent lui présenter leurs hommages dans les lieux consacrés à sa gloire; ainsi le veut la loi et sa puissance doit faire taire et l'intolérant farouche et le fanatisme en délire. Cependant, citoyens, par quelle fatalité arrive-t-il que seulement depuis environ deux mois, l'accès du temple de la Victoire nous est interdit le jour de quintidi, lorsque nous nous y présentons pour célébrer notre culte, comme nous étions dans l'usage de le faire depuis sa fondation? On nous oppose une consigne; le temple est sous votre surveillance comme édifice
national. Qui peut, à votre insu, avoir donné une pareille consigne, qui contrarie l'esprit dé la loi, gêne la liberté des cultes? Elle ne peut être assurément l'ouvrage de magistrats populaires pénétrés de la sainteté des devoirs que la loi leur impose et qui, impassibles comme elle, feront jouir chacun des droits qu'elle leur accorde. Nous vous prions de vouloir bien donner des ordres au commandant du poste Sulpice pour qu'à l'avenir nous n'éprouvions plus de semblables empêchements.
Enfin, citoyens, une dernière observation, que nous croyons devoir encore vous soumettre, est relative aux locaux particuliers destinés à l'usage des cultes. La loi les rend communs à tous. Nous ne demandons pas l'application rigoureuse de cette disposition. Il en est plusieurs qu'occupent les ministres du culte catholique qui nous seraient inutiles et sur lesquels nous ne réclamons rien; mais, depuis l'origine de la Théophilantropie dans ce temple, nous occupions un petit local à côté de la sacristie qui n'est propre à rien et dont nous nous trouvons exclus depuis près de six mois. Vainement, avons-nous réclamé la clef au citoyen Mahieu* qui nous l'avoit demandé, à qui nous la cédâmes de confiance. Nous ne pouvons plus la ravoir, sous prétexte que la municipalité s'en est emparée. S'il en est ainsi, citoyens, nous sommes bien tranquilles, puisque nous sommes persuadés que vous ne ferez aucune difficulté de nous la remettre, à moins que ce locals (sic) où nous avons des effets qui appartiennent à l'administration ne vous fût nécessaire et, dans ce cas, vous voudrez bien nous en désigner un autre dont nous aurions la clef et où nous pourrons nous assembler librement pour délibérer sur les objets relatifs à la police du culte que nous professons.
Il est vrai de dire que, à quelques petites entraves près, nous avons la jouissance commune de la sacristie ou vestiaire avec les prêtres qui servent ce temple, mais nous ne pouvons rien y déposer. Ce lieu ne peut nous servir que
1. C'est le chef du culte catholique (orthographié Mayeux dans le manuscrit).
lorsque le Lecteur^ s'habille pour aller à la chaire et il nous en faut un ditîérent destiné aux usages susmentionnés.
Nous espérons, citoyens, que vous voudrez bien vous occuper de ces différents objets: qu'en cette occasion, nous aurons lieu de nous convaincre, si déjà nous ne l'étions, de votre atnour pour la justice, de votre impartialité et de cette tolérance philosophique qui doivent caractériser des magistrats républicains.
Salut et Fraternité 2.
Il y a dans cette requête une ironie assez forte, qui n'atteignait pas seulement la municipalité, mais aussi par ricochet les autorités supérieures, c'est-à-dire en bon français, le Directoire. A cette date, 20 prairial an VII, les théophilanihropes persécutés n'avaient plus rien à ménager. [Is poussaient de toutes leurs forces au coup d'État qui devait éclater dix jours après.
Quand La Révellière, leur prétendu protecteur, fut renversé, ils se réjouirent de sa chute et lui jetèrent même le coup de pied de Tâne. L'opinion publique n'en persista pas moins à lier leur sort à celui du Directeur déchu. On les taxa seulement d'ingratitude à son égard.
Les documents que je viens d'analyser et de publier montrent ce qu'il faut penser de la protection accordée par le pouvoir aux théophilanthropes. Cette protection ne fut efficace que pendant une très courte période. Elles ne les délivra même pas alors des tracasseries des autorités subalternes. Dès le lendemain des élections de germinal an 'VI, la protection s'était