Sicard, Ancien clergé, p
céder à des considérations que la prudence prescrit ^ »
Remarquons que, môme dans les régions les plus fanatiques, comme c'est ici le cas, Targent des souscriptions ou le produit de la dîme n'est pas remis directement aux prêtres. Il y a des marguilliers qui font la collecte et qui tiennent les comptes. C'est que les populations, même les plus catholiques, n'auraient pas renoncé volontiers à leurs droits traditionnels sur l'administration du culte. Sans se défier précisément des prêtres, elles tenaient cependant à savoir ce que devenaient leurs offrandes, à déterminer leur emploi, à voir clair dans les comptes. Les prêtres eux-mêmes sentaient qu'ils avaient intérêt à respecter les droits des fidèles, qui occupaient alors dans l'Église une place beaucoup plus grande que de nos jours où ils sont réduits à un rôle de plus en plus passif.
Dans bien des endroits, le culte privé fonctionnait d'après les mêmes règles administratives que le culte public d'avant la Révolution. La police découvrit ainsi à Blois, en prairial an VI, l'existence d'une paroisse clandestine ayant ses listes d'adhérents, ses règlements, ses livres de comptabilité très bien tenus, ses inventaires d'objets servant au culte, ses prêtes attachés payés sur les fonds communs 2.
1. Aulard, État de la France en Van VIII et en l'an IX. Vœu du conseil général de la Loire-Inférieure.
2. Cf. le dossier F" 7442 aux Arch. nat. Le juge de paix Lecomte, qui a ordonné les poursuites, se plaint au Directoire des persécutions dont il est l'objet de la part d'une partie de la population et de certains juges du tribunal ouvertement favorables aux réfractaires.
LE CULTE PRIVÉ ET LE CULTE PUBLIC 24b
Parmi les habitués de cette Église illicite figuraient le directeur de la poste aux lettres, la femme d'un juge au tribunal et différents fonctionnaires.
Il paraît bien que si les réfractaires insoumis furent privés parfois du superflu, ils ne manquèrent jamais du nécessaire. Ils purent vivre de leur état de prêtres et ne furent pas obligés, sauf à l'étranger, de se livrer à des métiers serviles indignes de la majesté du sacerdoce'. Il semble même qu'ils aient joui d'une plus grande aisance que leurs confrères qui avaient reconnu la République, car les royalistes, encore nombreux dans les classes riches, leur réservaient leurs offrandes '-.
En dépit du courage et de l'habileté de ses organisateurs, le culte privé ne fut malgré tout qu'un expédient. Son existence fut précaire. Il ne groupa en général autour de ses oratoires secrets que des fidèles peu nombreux et n'exerça pas une action appréciable sur la masse de la nation. S'il gêna parfois le gouvernement, s'il attisa dans certaines régions l'irritation contre la République, il ne provoqua pas le soulèvement d'ensemble qu'avaient escompté ses partisans.
Le culte public, au contraire, par cela seul qu'il
1. Dans le Toulousain, les paysans donnaient moins facilement que les gens des villes. (Abbé Contrasty, Le mouvement religieux dans la Haute-Garonne sous le Consulat, dans les Vocations sacerdotales, 1905, p. 155 et 156.)
2. Le préfet de Lot-et-Garonne écrit à Fouché, le 21 prairial an IX, que les insoumis sont suivis par des citoyens « plus en état de les salarier », que l'aisance des prêtres est « en raison inverse de leur docilité politique » et que « c'est peut-être le principal motif qui les empêche de faire leur soumission ». (L. Séché, Les origines du Concordat, Paris, Delagrave, 1894, t. II, p. 48.)
était public, groupa la majorité des fidèles. Si les Français, pendant cette période, n'ont pas perdu tout à lait riiabitude des pratiques religieuses, c'est aux prêtres constitutionnels et aux prêtres réfractaires soumissionnaires que le catholicisme en est redevable.
Les églises n'étaient pas rendues aux ministres des cultes, mais aux citoyens qui en faisaient la demande à la municipalité. Ces citoyens, ces laïques l'ormèrent presque partout, avec la tolérance de la loi et aACC l'assentiment explicite du clergé réfractaire aussi bien que du clergé constitutionnel, des associations cultuelles, analogues aux anciennes fabriques, avec cette différence quelles faisaient librement leurs règlements et que leurs pouvoirs n'avaient d'autres limites que celles qu'elles se traçaient à elles-mêmes. Ces associations se constituèrent de bonne heure. Dès le lendemain de la Constitution civile, les réfractaires en organisaient pour racheter ou louer les églises vendues comme biens nationaux'.
Quand les fabriques furent supprimées, à partir du l^"" janvier 1793, les constitutionnels s'efforcèrent de les remplacer par des fabriques libres qui pourvoiraient à l'entretien du culte que l'État ne prenait plus à sa charge dès cette époque, bien qu'il continuât à payer un traitement aux prêtres constitutionnels. C'est ainsi que, le 2 février 1793, l'assemblée générale des paroissiens constitutionnels de Saint-Roch à Paris avait nommé des commissaires pour recevoir, mois
1. Ainsi ils louèrent à Paris l'église des Théatins. L'abbé de Salamon nous dit que le prix de location paj'é d'avance était de 2000 livres par mois. (Lettre à Zelada du IS avril 1791, publiée par le vicomte de Richemont dans les Mélanges de l'École de Rome, 1898, p. 42.5.)
par mois, les souscriptions destinées au paiement des « officiers laïcs de Téglise, chantres, serpent, suisses, bedeaux, sonneurs, fossoyeurs, porte-dais, portecroix, organiste, souffleur; aux dépenses du luminaire, de Tentretien du linge et des ornements, du balayage de Téglise, des grosses et menues réparations, etc* ^ ».
Ces associations cultuelles fondées avant la Terreur sont encore très mal connues. Elles n'ont d'ailleurs fonctionné que pendant une courte période. Au contraire les associations similaires organisées sous le régime de la séparation sont de plus en plus étudiées. Leur histoire est écrite dans leurs registres de délibérations et de comptabilité qui ont été conservés la plupart du temps dans les archives des fabriques actuelles. Parmi les associations réfractaires, celle de Saint- Thomas-d'Aquin, à Paris, a été étudiée par M. Victor Pierre, celles de Saint-Eustache -, Saint-Gervais, Saint-Merry, Saint-Jacques-du-Haut-Pas, dans la même ville, par M. Tabbé Grente, M. Fabbé Pisani et M. l'abbé Soutif. M. Tabbé Contrasty vient de nous révéler l'histoire très intéressante du conseil de paroisse qui fonctionna dans le bourg rural de Seysses, près Muret (Haute-Garonne). Parmi les associations constitutionnelles, la plus connue est celle de Notre-
1. Cf. Extrait raisonné du plan proposé le 27 Janvier dernier (1793) à l'assemblée générale des paroissiens de Saint-Roch r;anis dans cette église, à Veffet d'y continuer le culte divin, tel qu'il y eut lieu jusqu'à présent, s. 1. n. d., de Timp. de Boulard, in^" pièce. Bibl. nat, Ld* 3974. Une quittance, conservée sous la cote Ld* 3935 pièce, prouve que le plan a été mis à exécution.
2. M. le curé actuel de Saint-Eustache a bien voulu me permettre de consulter les reg'istres de l'association cultuelle qui fonctionna dans son é^rlise de 1795 à 1802.
Dame de Paris, dont M. Gazier a été Thistorien informé. J'ai retrouvé aux Archives nationales le registre des délibérations de l'association de Saint-Laurent, à la Bibliothèque nationale les statuts malheureusement incomplets de l'association de Saint-Etienne-du-Monlrédigés par le jurisconsulte Agier^ Il serait très utile de connaître les associations constitutionnelles qui ont été organisées dans les campagnes, mais je n'ai pu malheureusement me procurer à leur sujet aucun renseignement appréciable.
De l'étude des documents connus se dégagent les mêmes conclusions, d'abord que le fonctionnement des associations réfractaires n'a pas été sensiblement différent de celui des associations constitutionnelles, ensuite que les laïques qui composaient les unes et les autres s'attribuèrent des droits considérables dans l'administration du spirituel comme du temporel du culte. Chose paradoxale, c'est peut-être dans l'Église réfractaire qu'on rencontre les hardiesses les plus surprenantes. Partout ou presque partout, l'assemblée des fidèles choisit ses prêtres, au suffrage universel. Mais, alors que dans l'Éghse constitutionnelle les hommes seuls prennent part au vote '\ dans l'Église réfractaire il arrive que l'égalité des sexes est reconnue et que les femmes déposent leur bulletin comme
1. Depuis, M. A. Gazier a réimprimé dans la Revue bleue du 20 juillet 1907 un exemplaire complet de ces statuts qui figure dans sa bibliothèque.
2. « Les citoyennes membres de la société, dit le règlement de Saint-Étienne-du-Mont, se contenteront de participer à ses avantages en aidant à en supporter les charges, elles ne prendront personnellement aucune part à son gouvernement; leurs maris, pères, frères et autres parents étant à cet égard leurs délégués naturels » (Art. 2).
à Saint-Jacques-du-Haut-Pas ^ Dans certains cas, comme à Saint -Etienne -du -Mont, l'assemblée ne choisit que le pasteur en chef et celui-ci conserve le droit de présenter ses vicaires à l'agrément des fidèles. Le choix du peuple est parfois soumis à la ratification de l'autorité ecclésiastique. Ainsi, l'abbé Margarita ayant été nommé curé de Saint-Laurent par ses paroissiens, n'entre définitivement en fonctions qu'après avoir été enquêté, reconnu et institué par le presbytère ou conseil de prêtres qui gouverne le diocèse constitutionnel de Paris, depuis la vacance du siège épiscopal par la mort de Gobel. De même, les vicaires généraux des évêques réfractaires se réservent d'approuver ou de désapprouver les choix des associations cultuelles. Mais les laïques supportent mal l'exercice de ce droit de contrôle de l'autorité ecclésiastique. A Saint-Laurent, à Saint-Merri, à Saint-Thomas-d'Aquin, à Notre-Dame il y eut des conflits violents et fréquents entre les administrateurs laïques et les prêtres, réfractaires ou constitutionnels, et ce ne furent pas toujours les prêtres qui eurent le dernier mot. La société catholique ayant investi un simple prêtre, le citoyen Clausse, de l'autorité supérieure à Notre-Dame, église cathédrale, l'évêque Royer protesta contre sa décision et prétendit continuer à y exercer le culte à son aise. Les administrateurs ordonnèrent au sacristain de « rassembler en un paquet les effets appartenant au citoyen Royer, évêque de l'Ain, et de les lui porter le lendemain
1. « Tout citoyen sans distinction de sexe pourra émettre son vœu dans les assemblées (d'élection), s'agissant de l'intérêt de tous... » (Article IV du règlement de Saint-Jacques, cité par Grente, p. 22).
avant huit heures du matin ^ ». Royer dut regretter sa vivacité pour rentrer en grâce, après cette expulsion sommaire. A Saint-Thomas-d'Aquin, le prêtre réfractaire Pilastre, simple desservant, avait voulu s'imposer à l'administration du culte comme principal ministre, pendant la déportation de Tancien curé Laurens. Les fabriciens lui coupèrent les vivres et il dut s'incliner et accepter un accommodement. A Saint-Laurent, les vicaires généraux réfractaires ayant nommé d'autorité le prêtre Beguinot pour remplacer le curé Margarita déporté, les administrateurs laïques, irrités de voir leur droit d'élection méconnu, engagèrent contre Beguinot une lutte ardente qui ne se termina qu'au Concordat-. 11 est remarquable que l'Église romaine dut subir en fait, pendant la première séparation, cette élection des prêtres par le peuple qu'elle avait condamnée comme schismatique et hérétique dans la Constitution civile du clergé.
L'assemblée générale des fidèles, qui nomme les prêtres, se réunit tous les trimestres ou tous les ans, à l'issue de la messe ou des vêpres. Dans l'intervalle elle confie ses pouvoirs à un conseil d'administration dont le nombre des membres est variable (de 7 à 20 en général). Le conseil est rarement renouvelable en entier, généralement par moitié ou par tiers. Il se réunit souvent, parfois toutes les semaines, au moins tous les mois et rend des comptes fréquents qu'il fait afficher à la porte de l'église. Les électionsne laissent
1. Voir le récit de l'incident dans A. Gazier, Études sur l'histoire religieuse de la Révolution, Paris, Colin, 1887, p. .327 et 328.
2. Il est dommage que M. l'abbé Grente, qui relate le conflit, n'en ait pas raconté les péripéties. Grente, p. 290.
pas d'être disputées. A Seysses, on a Timpression qu'elles ne sont pas une simple formalité. Il y a des compétitions assez vives, parfois des ruptures. Les mêmes hommes ne sont pas constamment réélus et s'ils le sont c'est avec des majorités vai'iables.
Souvent le conseil se montre très jaloux de son indépendance. Il n'admet pas toujours les prêtres à ses délibérations ou, s'il les admet, c'est avec voix consultative. Il tient en général à éviter les conflits avec les autorités. Il s'efforce d'incliner les prêtres aux concessions. A Seysses, le règlement de l'association donne à l'agent municipal un droit de contrôle sur la nomination des membres du conseil. L'autorité municipale est ainsi armée comme d'un droit d'exequaliir. A Paris, dans plusieurs églises partagées avec les théophilanthropes, le conseil, qu'il soit réfractaire ou constitutionnel, consent à se montrer aimable et même généreux avec les impies qu'on sait protégés du gouvernement. A Saint-Eustache, on leur abandonne gratuitement l'usage de la chaire à prêcher, on leur permet de se servir des chaises, moyennant une faible redevance. Ailleurs on partage avec eux jusqu'à l'autel!
Les attributions du conseil sont d'autant plus étendues qu'elles sont plus mal définies. A Seysses, il apparaît comme le véritable pouvoir religieux de la paroisse. Les prêtres ne font que se succéder très vite à l'église, lui seul demeure. Il demande des prêtres aux vicaires généraux réfractaires qui lui en fournissent. On débat les conditions de part et d'autre, comme on débat les gages d'un employé. C'est un marché que l'on conclut. Ainsi, quand le conseil décide
di'inviter Tabbé Belin à établir sa résidence dans la commune, il lui offre 100 francs payables le jour de son arrivée, plus un traitement annuel de 800 francs, payable de mois en mois.
Les vicaires généraux, avant d'envoyer Belin, font préciser ces conditions par écrit. Finalement il est entendu qu'en plus de ce traitement, le conseil fournira au prêtre son logement annuel, qu'il paiera les gages de sa servante et lui abandonnera les honoraires de messes et le casuel.
Les laïques, qui subventionnent les prêti-es, veulent en avoir pour leur argent. Ils exigent que la messe soit dite régulièrement et à Theure. Ils font des observations sur le sermon. Si on ne tient pas compte de leurs désirs, ils menacent de supprimer leurs subventions. Bref, les prêtres sont alors placés à l'égard des laïques, toute révérence gardée, comme des fournisseurs à regard de leur clientèle. Ce sont les rôles renversés, c'est la subversion de la hiérarchie! Aussi comprend-on que l'Église actuelle, infiniment plus centralisée, plus hiérarchisée que l'Église d'il y a un siècle, ait refusé de constituer ces associations cultuelles qu'elle avait elle-même organisées, il y a un siècle. Elle se souvient de Vintrusion des laïques dans le sanctuaire, elle en a peur.
La tâche essentielle des conseils de paroisse du temps de la première séparation était double, c'était d'une part de pourvoir aux frais du culte et de l'autre à l'entretien de ses ministres. La tâche était lourde si on songe que les églises étaient restituées aux fidèles dans un état de nudité et même de délabrement complet, que le mobilier en était absent, ayant été
vendu pendant la Terreur ou transporté dans les magasins nationaux, qu'enfin, seuls continuaient à toucher dés pensions de TÉtat les prêtres qui avaient souscrit le serment de liberté et d'égalité et que ces pensions, variant de 800 à 1 000 livres, étaient payées généralement en papier déprécié K A certaines époques même, il est vrai exceptionnelles, la République ne fournissait pas le local et il fallait acheter ou louer les églises-. Or, nous constatons par les registres officiels que les associations se procurèrent les ressources nécessaires. Elles achetèrent le mobilier qui manquait : confessionnaux, chaires, autels, lutrins, chaises, ornements, linge, calices, livres, etc. Elles réparèrent les édifices sur lesquels elles n'avaient pourtant qu'une jouissance partielle et précaire et elles ne firent pas seulement les petites réparations, mais les grosses. Elles refont la toiture, comme à Saint-Laurent^; elles posent des grilles, comme à Saint-Thomas-d'Aquin ; elles posent des planches, des pavés, des vitraux, etc. Elles acquittent des mémoires de fournisseurs qui se chiffrent par des milliers de francs et elles trouvent moyen de fournir aux prêtres desservants non seulement un traitement plus ou moins élevé, mais encore assez souvent un
1. Sur les pensions ecclésiastiques, consulter l'important arrêté du 5 prairial an VI.
2. En nivôse an III, un citoyen de Blois demandait à louer l'église Saint-Nicolas, qui lui était concédée par le district pour 300 livres par an. (A. Gazier, Études, p. 118.) Un peu plus tard (18 germinal an III), quand le district de Blois mit en vente plusieurs églises, le vicaire général de Grégoire acheta la cathédrale qu'il dut disputer aux enchères, d'une part aux impies qui voulaient la démolir, de l'autre aux réfractaires qui voulaient s^y installer. {Ibid., p. 120.)