CHAPITRE II
l'église fondée pab le cheist
§ 1er. — L'Églite d'après rÉvançile.
L'esprit de l'Evangile étant essentiellement l'esprit de liberté, si Jésus-Christ a entendu fonder une Eglise , ce ne peut être qu'une Eglise libre, une famille des âmes, une société spirituelle, suivant la définition que nous en avons donnée. Si les paroles sacrées sur lesquelles les chrétiens font reposer l'institution de l'Église contenaient, de près ou de loin, l'ombre d'un recours à la force matérielle, ou un oubli quelconque de l'indépendance individuelle, par là même serait démontrée la vanité de tous les textes qui auraient fait illusion sur l'esprit libéral de l'Évangile. Mais ce sont surtout les paroles relatives à l'établissement de l'Église qui mettent en lumière la pensée libérale du fon* dateur.
Ici, nous n'avons qu'à rappeler des vérités élémentaires dans la science des origines chrétiennes, bien sûrs d'être en parfait accord et avec les catholiques et avec les dissidents. Si entre eux, s'est élevé un débat capital sur la permanence, sur l'autorité, sur la constitution
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hiérarchique de l'Eglise, il est pour tous un point hors de doute, c'est que Jésus-Christ a voulu établir une Église, et une Église enseignante. De ses disciples il fait des apôtres; il leur commande de répandre sa doctrine par toute la terre ; il fonde l'apostolat : « Allez et enseignez toutes les nations (1) ; « Suivez-moi, je ferai de vous des pêcheurs d'hommes (2). »
Les catholiques ajoutent qu'il a été établi un chef de l'apostolat, en vue de Vunitéde cette société spirituelle que l'apostolat avait pour but de réaliser : « Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église. »
Ils ajoutent que s'il doit y avoir une société des âmes, cette société doit être universelle : « Enseignez toutes les nations. »
Ils ajoutent que, destinée à grouper les hommes autour de la même vérité, c'est à dire en Dieu, l'Église doit posséder les titres qui donnent autorité, et qui assurent, pour les ignorants comme pour les savants, la pureté et la permanence de la doctrine : « Les portes de l'enfer ne prévaudront pas contre elle. » .
Sur ces divers points, la controverse, depuis des siècles, a entassé volumes sur volumes; bien qu'épuisée par Bossuet, elle se renouvelle chaque jour à peu près dans les mêmes termes.
(1) Saint Math., chap. xxviii, v. 19.
(2) Idem, chap. iv, v. 19.
Mais de même que catholiques et dissidents sont d'accord en principe sur rétablissement d'une Eglise chrétienne universelle et enseignante, de même ils reconnaissent ensemble que l'apostolat fondé par le Christ n'a pas reçu d'autre moyen d'action que la parole : « Enseignez. V Et rien de plus : « Je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups ; ayez la prudence du serpent et la simplicité de la colombe (1). » Si leur parole est repoussée, que feront les apôtres? Celui qui les envoie les armet-il d'un moyen humain quelconque? Il se contente de leur dire : « Secouez la poussière de vos pieds (2). » Qu'est-ce à dire si ce n'est : Si vous ne parvenez pas à convaincre, retirez- vous et reprenez votre marche?
Deux apôtres voulant faire descendre le feu du ciel sur une ville qui avait refusé de les recevoir, Jésus-Christ leur dit : « Vous ne savez pas à quel esprit vous appartenez. »
De tous ces textes, comme de toutes les paroles tombées de la bouche du Christ, comment ferait-on sortir l'idée de la force matérielle? Mais ce n'est pas assez que cette idée soit implicitement exclue par l'intention qui dicte ces paroles, par l'esprit de la mission apostolique et le but essentiellement libéral de cet apostolat ;
(1) Saiki Math., chap. x, y. 16.
(2) Id£H, ckap. X, y. 14.
la pensée du Christ s'est manifestée directement dans la scène mémorable du jardin des Olives :
Assailli, Lui, la vérité vivante, il dit au disciple qui tirait 1 epée pour le défendre : « Remets ton épée dans le fourreau ; car celui qui frappe de Tépée périra par Tépée. » Avons-nous besoin de faire remarquer qu'il s'agit ici, non de la défense personnelle ou de la défense de son prochain contre une attaque injuste dans les circonstances ordinaires de la vie terrestre, non plus que de l'épée mise au service de la patrie temporelle, mais de la force mise au service de la vérité. A ce moment où le Christ était entré dans la plénitude de sa mission religieuse, où s'accomplissait le premier acte du divin sacrifice, en sa personne s'effaçait l'être temporel protégé par le droit naturel de la conservation et par le droit social, pour ne laisser apparaître que la vérité incarnée, le droit éternel, visible, mais désarmé.
Tout n'est-il pas dans cet acte du Christ? Et n'est-ce pas avec raison qu'on l'a invoqué, chaque fois qu'on a voulu mettre en évidence le caractère absolument spirituel de la religion de l'Évangile? En défendant de protéger par l'épée la vérité, même quand elle apparaît sous la figure de l'homme, Jésus ne montre-t-il pas qu'à plus forte raison il faut se garder de mettre l'épée au service de la vérité idéale et impersonnelle ?
Oui, on aura beau tourner et retourner en
tous sens les textes de TÉvangile , tout son esprit est dans ce mot liberté, parce que toute la religion de l'Évangile est dans ce mot chanté : « finis prœcepti est charitas (1). » Aimer ses frères, et les aimer en Dieu, c'est les respecter ; les unir entre eux dans une foi commune, c'est les unir par la liberté ; fonder dans ce but un apostolat, c'est fonder un apostolat désarmé, c'est ne donner à cet apostolat d'autre puissance que la puissance de la persuasion ; établir une Eglise destinée à perpétuer, par la continuation de l'apostolat, la libre association des âmes dans la doctrine du Christ, c'est exclure tout autre moyen de conservation et de propagande que la parole : « L'Église n'est pas autre chose que la persuasion à son plus haut degré, que le royaume de la persuasion (2). »
g 2. — L'Églûe d'aprèt lef ap6tret et les éorîto des Pèrei
Cet esprit de liberté se retrouve dans les écrits des apôtres, dans les actes de la primitive Église et dans les écrits des Pères.
Les apôtres enseignent la doctrine qu'ils ont reçue du Maître, et n'emploient d'autre moyen que la persuasion. Parlant, non plus à un peuple, mais à tous les peuples, unissant les chrétiens, non plus sous la loi jalouse du judaïsme, mais sous la loi de l'universel amour, pour mar-
(1) Lacordaire, t. II, pag. 46.
(2) Saint Paul, /" ép. à Timoth,, ch. i, v. 5.
quer le caractère purement spirituel de la loi nouvelle, ils abolissent le signe matériel qui, jusqu'au Christ, reliait le peuple choisi des croyants. Désormais, ce n'est plus dans la chair mais dans lame, que sera gravé le signe de la nouvelle alliance : la simple adhésion de l'esprit, Tacte de foi, remplacera l'antique circoncision; saint Paul la repousse comme un signe de servitude; il défend avec une fermeté inébranlable, comme le principe essentiel de l'Eglise universelle, l'union libre de tous les hommes en Jésus-Christ : « Libertatem nostram quam habemus in Christo Jesu (1). »
L'œuvre de la première assemblée générale, du premier concile de Jérusalem, c'est de condamner la doctrine de ceux qui prétendent maintenir les chrétiens sous le joug des cérémonies mosaïques ; la large doctrine de l'apôtre des gentils est œcuméniquement consacrée, et l'Église célèbre cette solution fameuse comme la victoire de la liberté évangélique.
Tous les Pères de l'Église, sans exception, se sont inspirés du même esprit de liberté et de charité. A leurs yeux, rien n'est plus antireligieux que de prétendre imposer la religion par la force : « Nec religioni est, dit Tertullien , quee spontè suscipi débet, non vi, cum et hostiâe ab animo volenti expostulentur (2). »
(1) Épii. de saint Paul aux Galaies, ohap. n, v. 4.
(2) Cours de ThêoL, t. VI, pag. 1287.
Saint Hilaire de Poitiers dit à son tour, deux siècles après : « Dieu nous a enseigné à le connaître; il ne nous y a pas contraints. Il a donné de l'autorité à ses préceptes en nous faisant admirer ses opérations divines. Une veut point d'un consentement forcé. Si l'on employait la violence pour établir la vraie foi, la doctrine épiscopale s'élèverait contre cet abus. Elle s'écrierait : Dieu est le Dieu de tous les hommes ; il n'a pas besoin d'une obéissance sans liberté; il ne reçoit pas une profession que le cœur désavoue; il ne s'agit pas de le tromper, mais de le servir. Ce n'est pas pour lui, c'est pour nous que nous devons lui obéir. »
Ces sentiments, unanimes chez les Pères des quatre premiers siècles, et qu'on pourrait expliquer par l'état de l'Eglise, qui, bien loin d'être protégée par les princes, subissait d'horribles persécutions, ces sentiments persévèrent après la conversion de Constantin. Saint Chrysostome parle en ces termes : « Il n'est pas permis à des chrétiens de combattre l'erreur parla violence; c'est par les discours, par la douceur et la persuasion qu'il faut amener les hommes au salut (1). y>
Cette doctrine était si manifestement celle de l'Église, qu'après son alliance avec l'empire, les premiers empereurs chrétiens, malgré le pré-
(i) Cours de Théol,^ t. VI, pag. 1290.
ESPRIT LIBÉRAL DU CHRISTIANISME. leS
jugé, héritage du paganisme, qui leur faisait un devoir de protéger la religion officielle par des sanctions pénales, montrèrent une grande tolérance relative envers les dissidents; loin d'imposer le christianisme à leurs sujets, ils maintinrent autant que possible dans les fonctions publiques ceux qui restaient attachés aux cultes païens. « Prudence, dans son poème contre Symmaque, dit que c'est librement et sans contrainte, que l'on embrasse la foi de Jésus-Christ. Il ajoute que la profession du paganisme n'exclut personne des honneurs et des charges publiques, et il cite pour exemple Symmaque lui-même, élevé par l'empereur Valentinien à la dignité de consul (1). »
Lorsque, pour la première fois, le glaive temporel sévit contre des hérétiques, les priscillianistes, ces persécutions furent sévèrement blâmées par le pape Sirice et par les évêques. Deux conciles, celui de Milan en 390, et celui de Turin en 401, condamnèrent les évoques Ithace et Idace qui avaient dénoncé ces sectaires. « Saint Ambroise refusa constamment de les admettre à sa communion, et saint Martin se reprocha toute sa vie d'avoir communiqué une seule fois avec eux, pour sauver la vie à deux innocents que le tyran Maxime voulait faire périr (2). »
(1) Cours complet de Théol,, t. VI, pag. 1293.
(2) Ibid.
166 LA RËVOUITiON ET LfiOLISE.
Des caractères violents, comme il s'en est trouvé toujours, montraient une trop facile disposition à persécuter les hérétiques; mais les chrétiens, réputés pour la sainteté de leur vie et la pureté de leur foi, ne manquaient pas de rappeler les vrais principes de l'Evangile ; c'est ainsi que l'historien Socrate, racontant les poursuites acharnées de l'évéque Synnade contre les macédoniens, flétrit cette conduite, au nom de l'Eglise dont l'esprit est ennemi de toute persécution.
On remplirait des volumes des paroles et des actes de ces premiers docteurs, tout pénétrés de l'esprit du Maître, auquel la tradition les rattachait de si près. Mais il suffira d'ajouter quelques citations à celles qui précèdent :
« Quelque grand que soit le mal qu'on veut faire quitter, et le bien qu'on veut faire embrasser, c'est un travail plus onéreux qu'utile d'y contraindre au lieu d'instruire. » C'est par ces belles paroles que se termine une lettre de saint Augustin à un proconsul d'Afrique qui menaçait de mort les donatistes. Et, s'adressant aux manichéens, il leur tient ce langage : « Que ceux-là sévissent contre vous, qui ne savent pas tout ce qu'il en coûte pour trouver la vérité et se garantir de l'erreur. Que ceux-là sévissent contre vous, qui ne savent pas combien il est rare et difficile que la sérénité d'un esprit religieux dissipe les ténèbres de
la chair et de rimagination. Que ceux-là sévissent contre vous, qui ne savent pas avec quelle peine on parvient à guérir l'œil de rhomme intérieur, par combien de soupirs et de gémissements on obtient de connaître quelques-unes des vérités qui ont Dieu pour objet. Que ceux-là enfin sévissent contre vous, qui n'ont jamais donné dans une erreur semblable à celle qu'ils vous reprochent. »
^ Rien n'est plus connu que ces paroles de saint Grégoire le Grand : <« C'est par la douceur et par les exhortations, qu'il faut appeler les infidèles au christianisme ; il ne faut pas les en éloigner par les menaces et la terreur... » « Il faut se contenter de les prêcher et de les instruire, pour les éclairer et les convertir. » La lettre célèbre du même pape au patriarche de Constantinople montre plus manifestement encore que la persuasion était la pratique constante de l'Eglise , et l'emploi de la force contre les dissidents une innovation : « C'est une manière bien nouvelle et bien étrange de prêcher, écrit-il, que de vouloir commander la foi par les supplices : Nova et inaudita est ista prœdicatio^ quœ verberibus exigit fidem. »
Rappelons enfin que , par une sorte de dérision de l'histoire, dans cette Espagne , devenue plus tard la terre classique de l'inquisition et l'épouvante du monde civilisé, le concile de Tolède, en 633, déclare « qu'il ne faut contraindre
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personne à professer la foi , laquelle doit être embrassée yolontairement et par persuasion ; »» et que cette décision fait partie du droit canonique.