MORALE CHEÉTIENNE. — MORALE NATURELLE
Il ne nous suffirait pas de rappeler qu'il y a une morale naturelle^ comme il y a une religion naturelle; nous ne ferions que reculer la difficulté, puisque nous avons montré que l'Etat est aussi bien incompétent à l'égard de ce qu'on appelle les vérités de la religion naturelle qu'à l'égard des religions' révélées ou prétendues telles. S'il y avait, entre les principes religieux, naturels ou surnaturels, et la morale, une relation nécessaire et indivisible de cause à effets l'incompétence religieuse de l'État lui enlèverait toute prise sur les questions morales.
Mais, quelle que soit la solution de cette question concernant la racine de la loi morale, que cette loi se rattache ou non par un lien nécessaire à l'idée de Dieu, toujours est-il que la noti'on du droit et du devoir est gravée dans la conscience humaine, abstraction faite de toute idée religieuse; que cette notion, ainsi que le dit le langage sacré, est cette lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde ; que, par suite, cette notion du droit et du devoir est déposée dans la conscience de l'humanité tout entière, et qu elle est le fondement de toutes les législa-
{ions humaines; que c'est pourquoi la science peut, à la rigueur, saisir cette notion en ellemême, comme un fait sui generis, abstraction faite de sa relation avec un principe religieux quelconque, puis en tirer les conséquences logiques, les diviser et les classer.
Ainsi, à ce point de vue, on peut dire que rÉtat ne sort nullement de son incompétence religieuse, quand il saisit dans la conscience universelle les principes moraux qui servent de fondement à la législation de tous les peuples. Se bornant à prendre ces principes de morale en eux-mêmes et dans leurs applications pratiques, et laissant aux religions et aux philosophies le soin de chercher les rapports de ces principes avec Tordre infini et divin, il s en tient à son œuvre purement sociale. Bien loin que les deux ordres se trouvent ici confondus, nous y voyons l'application de notre distinction, la mise en pratique de ce mécanisme politique où l'État prend dans les mœurs les éléments qui s'y trouvent, sans se faire juge de la cause ou des causes supérieures qui les ont produits.
Du reste, pour ce qui est de ces principes fondamentaux du droit social, respect de là liberté et de la propriété d'autrui, obligation de tenir ses engagements, etc., ce n'est pas à ce sujet que pourraient s'élever des contradictions et des conflits entre l'ordre spirituel et l'ordre temporel. Grâce à Dieu, l'opinion du monde civilisé a
fait deux termes synonymes des expressions : morale chrétienne, morale mode^me. Tout en admettant qu'au fond, l'homme, avec ses seules puissances virtuelles, est capable de trouver, dans les éléments de sa propre nature, tous les vrais principes de la morale, il est hors de doute que le christianisme a dégagé ces principes, plus nettement que jamais, du grossier alliage dont l'ignorance et la barbarie des peuples païens les avaient entourés, et qu'il en a donné des formules si lumineuses et si complètes, que cette doctrine parfaite est devenue le code universel et inaliénable de l'humanité.
La philosophie rationaliste, pour composer à son tour son code de morale naturelle, n'a eu qu'à recueillir les principes chrétiens profondément et irrévocablement gravés dans les traditions et dans les moeurs de tousses peuples civilisés : « Souvenez- vous, dit M. Lanfrey au clergé catholique, que vous êtes les dépositaires du plus beau livre de morale qui ait paru parmi les hommes (1). »
Quant au fondement même de la morale, l'immense effort de Kant, atin de saisir l'acte moral à son vrai point de départ, c'est à dire dans la volonté de l'être raisonnable et libre, n'a pas abouti à autre chose qu'à donner raison au
(1) Les Pamphlets d'Église (Revue des Deux Mondes, l*' janvier 1867).
christianisme ; <* Là doctrine du christianisme, quand môme on ne l'envisagerait pas comme une doctrine religieuse, nous donne sur ce point (la morale) un concept du souverain bien (du règne de Dieu), qui satisfait seul aux exigences les plus sévères de la raison pratique (1). »
Le même hommage a été rendu au christianisme en ce qui concerne les applications de la loi morale : « C est à lui (à saint Paul) que nous devons notre système presque entier de moralité évangélique. Ses préceptes aujourd'hui nous sont si familiers, que nous ne sentons pas assez la grandeur de cette initiative. Il ne s'agissait de rien moins que de transposer, pour ainsi parler, toute la vie humaine, de la récrire sur un nouveau mode idéal; voilà ce que Paul a fait. Il a appliqué le principe chrétien à toutes les situations et les relations; il a dit ce que devaient être, dans la cité de Dieu, le mari, la femme, le père, le fils, le maître, le serviteur. Il a mis à cela une sagesse, un tact qui nous surprendraient davantage, si nous nous rappelions mieux combien cette morale nouvelle différait de la morale antique (2). »
Pendant dix-huit siècles, l'action de cette
(1) Kâkt. La Raison pratique, pag. 338.
(2) M. ScHt&EB. Le Temps du 15 mai 1866 ; variélés : Les Apoirest
doctrine a été si universelle et si incontestée, qu'aujourd'hui elle est, on peut le dire, le fond commun de toutes les philosophies, soit chrétiennes, soit rationalistes. La morale de M. Jules Simon, dans son excellent livre le Devoir est parfaitement identique à celle de M. l'abbé Bautain, dans son Manuel de philosophie morale. C'est sur ce fond commun, appelé indistinctement morale ehrétienne et morale du monde civilisé, que repose la législation de tous les peuples modernes. Il n'est pas une secte religieuse, il n'est pas une école philosophique qui, dans notre Europe, osât proposer un autre code de morale que ce code consacré et par les traditions constantes des peuples et par tous les grands moralistes, chrétiens ou libres penseurs.
Ce serait donc se créer des difficultés purement imaginaires, que de supposer l'État, à propos des principes essentiels de la morale, en conflit avec l'Église catholique ou avec toute autre Église.
En fait, nous trouvons ici cet immense avantage que la société laïque n'a pas d'autre code de morale que la société religieuse. Cette morale, venant de l'Évangile, s'est tellement imprimée dans les institutions et dans les mœurs des nations civilisées, qu'encore même que ces nations en vinssent à répudier tout le dogmatisme religieux du christianisme, elles resteraient invariablement chrétiennes par leur doc-
trine morale. Aussi, sous ce rapport, le régime de la séparation du spirituel et du temporel et le règne de la liberté sont-ils sans danger pour les sociétés modernes. La liberté n'introduira pas dans la conscience nationale une autre morale que celle du Christ, et, par suite, les institutions temporelles n'auront pas d'autre fondement que cette morale.
En même temps, nous avons cet autre avantage de ne pas sortir de la méthode que nous avons établie, en conséquence du principe de l'incompétence dogmatique de l'État, et de son rôle passif devant l'opinion publique préparée par la liberté. Ces principes moraux qui sont la base de tout l'ordre social, le législateur les prend dans la conscience nationale et dans les mœurs générales, sans rechercher et sans juger les causes diverses qui les ont produits et établis.
Il importe qu'on ne se méprenne pas sur le caractère et la portée de cette intervention de l'État en fait de morale. Parce que le législateur est chargé de donner une consécration légale et une sanction aux principes moraux que les traditions nationales ont imprimés aux institutions temporelles, il faut se garder d'en induire que l'État soit autorisé à s'emparer de cet ensemble de principes pour se faire l'éducateur de la nation. Sa fonction reste telle que nous l'avons définie : garantir la sécurité des
M lA REVOLUTION ET L'EGLISE.
citoyens dans l'exercice de leurs droits respectifs et l'usage de leur liberté, mais n'agir nullement en vue de donner une direction aux activités individuelles. C'est surtout dans la grave question de l'amélioration des mœurs et de l'éducation qu'il est bon de se confier à la liberté, à l'initiative individuelle, la liberté seule et l'effort personnel pouvant développer les qualités viriles dans l'homme, et par conséquent dans le citoyen.
Mirabeau ne s'y est pas trompé : « Sans qu'on s'en môle, disait-il, l'éducation sera bonne ; elle sera même d'autant meilleure qu'on aura plus laissé à faire à l'industrie des maîtres et à l'émulation des élèves. » G. de Humboldt son disciple est très explicite sur ce point : « L'éducation publique me paraît être entièrement en dehors des limites dans lesquelles l'Etat doit renfermer son action (1). » Quant à la question de l'amélioration des mœurs, Humboldt n'attend de l'intervention de l'Etat que des inconvénients sans nul avantage : « Sans compter, dit-il, que la contrainte et la direction ne produisent jamais la vertu, elles diminuent toujours la force. Et que sont les mœurs sans la force morale et la vertu (2) ? »
L'unité morale ne cesse pas d'être le moyen
(1) Limites de Vacéion de l'Élai, pag. 84.
(2) lôid., pag. 135.
essentiel et le fondement de Tordre social; mais c'est par la liberté et non par l'action directrice de l'Etat que cette unité doit s'opérer dans les mœurs de la nation ; et c'est aussi par la liberté que l'Évangile du Christ fournit à cette œuvre civilisatrice sa haute et vivifiante impulsion.
Ainsi, à quelque point de vue qu'on se place, le régime de la liberté religieuse absolue ne compromet en aucune façon l'œuvre sociale accomplie par le long règne du christianisme. Sa morale, devenue le patrimoine commun de tous les peuples, reste la base indestructible de l'ordre temporel ; et, quant à la religion qui a donné au monde cette morale, il dépend de ses ministres de lui rendre son empire et son action sur les âmes, en se retrempant eux-mêmes et puisant un nouveau zèle apostolique dans le sentiment des grands devoirs qu'impose la liberté.
Certes, le champ reste assez vaste devant quiconque est animé de l'esprit de charité envers ses frères. S'il ne se peut rien ajouter, ^uant aux principes, à la doctrine morale de l'Evangile, les conséquences sociales sont loin d'en être pleinement réalisées. Que de progrès ne faut-il pas encore, pour qu'on puisse dire que la justice distributive règne, même à peu près, parmi les hommes ! La science politique et économique doit avoir sa large part dans cette œuvre de l'avenir; mais la religion, qu'on ne
1 oublie pas, doit aussi avoir la sienne. La science perfectionnerait en vain les combinaisons mécaniques de Tordre social, si la religion ne secondait ses efforts en agissant sur les consciences et préparant des mœurs vraiment chrétiennes.
N est-il pas déplorable que la science et la religion se regardent en ennemies, au moment où la liberté livre le monde à l'action toutepuissante de ces deux forces émancipées? Reculer devant les luttes de la liberté, quand on est ministre du Christ, c'est manquer de foi dans la vertu expansive de la vérité religieuse; trembler devant une propagande hostile, quand on se dit les héritiers de la Révolution libérale de 89 et les défenseurs du droit social moderne, c'est manquer de foi dans la vertu de l'esprit nouveau, c'est en même temps douter de la science et renier la liberté.
Et pourtant, ils sont bien rares, soit dans un camp, soit dans l'autre, ceux qui acceptent le régime moderne sans regrets, sans réserves, avec l'assurance d'être enfin dans le vrai droit social, et la confiance que la liberté ne peut amener que le triomphe de la justice. Même en supposant que nous soyons parvenu à convaincre les uns qu'en théorie notre système ne porte réellement aucune atteinte au principe que la religion doit être la base de la société, et à prouver aux autres que l'action libre des doc-
trines religieuses sur l'opinion laisse intacte l'absolue indépendance de la société temporelle, nous ne nous flattons pas d'avoir fait cesser les inquiétudes, ni de part ni d autre, sur les résultats pratiques de la liberté. Un clergé qui a si longtemps usé et abusé des moyens humains et de la force matérielle pour faire régner ses doctrines, ne peut, sans de vives alarmes, répudier ces traditions de contrainte et de violence, et s'en tenir désormais aux moyens de persuasion. Les révolutionnaires, de leur côté, à peine au lendemain de ce régime de compression, dont un effort gigantesque a pu seul délivrer le monde, ne consentent pas volontiers à s'aventurer dans cette voie libérale où les dominateurs de la veille se présentent si puissants encore et si fortement organisés.