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CHAPITRE II

SYSTÈME d'ÉQUILIBBE QU'ON OPPOSE A LA VBAIE

LIBEKTÉ

Ne pouvant, dans le droit nouveau, pour rendre la lutte possible, armer l'Etat en lui faisant professer une autre religion que celle des adversaires qu'on redoute, appelât -on, nous l'avons vu, cette religion de l'Etat, religion naturelle, quelques hommes politiques ont imaginé

un prétendu système d'équilibre, ayant pour but, sinon d'assurer le triomphe d'une doctrine nationale, du moins d'entretenir une sorte de juste milieu dans l'opinion, en neutralisant l'action des doctrines diverses par un appui alternatif donné à chacune d'elles en temps opportun. Ils veulent que l'Etat, sans prétendre se prononcer pour telle ou telle doctrine, les protège toutes.

Jusque-là, rien de plus légitime, puisqu'elles sont toutes égales devant l'Etat; mais on entend cette protection dans ce sens que si l'une des doctrines menace de devenir plus puissante et de remporter sur toutes les autres, par une propagande loyale, un triomphe éclatant, la loi devra prudemment mettre un terme à cette expansion, et ainsi rétablir entre les diverses doctrines l'équilibre prêt à s'anéantir.

Par ce mode de procéder, les adversaires du clergé catholique auraient le double avantage de respecter en apparence le principe de l'incompétence religieuse de l'Etat, et de protéger, aux yeux de la foule inintelligente, les droits de la raison individuelle contre les envahissements de cette Eglise qu'on ne cesse de représenter comme l'ennemie de toutes les libertés.

Il est des mots qui peuvent un moment faire illusion, en déguisant les théories les plus déraisonnables et les plus funestes. Il en est ainsi de ce mot équilibre qui, appliqué à la matière

qui nous occupe, désigne, quelque chose de profondément impie et insensé. Quand peut-il être question d établir un équilibre sérieux et utile? C'est lorsque plusieurs éléments tendent à réaliser un même but ; il faut une loi qui retienne chacun de ces éléments à la place qui lui convient, de telle sorte qu en accomplissant le rôle qui lui est départi dans lensemble du mouvement, il ne gêne pas le jeu régulier et normal des autres éléments.

Or, comment appliquer ces principes à la combinaison des divers systèmes religieux et et philosophiques? Comment prétendre qu'ils sont destinés à réaliser un même but? Celui-ci affirme ce que l'autre nie. Le premier déclare injuste ce que le second considère comme légitime. Bien loin de concourir à un but commun, ce sont des rivaux qui se disputent la possession da la vérité. Vouloir maintenir l'équilibre entre ces divers systèmes , sans se prononcer pour aucun, conserver pour tous le même niveau, ayant soin que la balance ne s'incline pas à droite plutôt qu'à gauche, c'est un retour par une autre voie à une sorte d'éclectisme politique, que nous avons déjà combattu, et qui n'est autre chose que l'indifférence systématisée. Il se réduit à cette banale considération : « Comme chacune des doctrines qui se débattent devant l'opinion renferme une partie de la vérité, il faut soigneusement empêcher qu'aucune d'elles II. 2

ne succombe; la conscience humaine saura discerner ce qu'il y a de bon et de vrai dans les unes et les autres. »

Oui, et si cest précisément par le libre travail de la conscience sur les données de ces diverses doctrines, que celles-ci succombent, que celle-là triomphe, de quel droit, et en vertu de quel principe, viendrez-vous rétablir votre prétendu équilibre, en détruisant par une intervention tyrannique les résultats naturels de ce jugement libre et spontané de l'opinion !

En droit, il est absolument impossible, avec le principe de rincompétence religieuse de TEtat, de légitimer par une raison quelconque cette intervention prétendue impartiale du pouvoir public au milieu de la lutte pacifique des religions et des doctrines.

En fait, il faut qu*on cesse de placer l'Église entre deux attaques contradictoires. D'une part on répète sur tous les tons : « Le catholicisme est mort dans les âmes; il ne se soutient avec un reste de vie apparente qu'à l'aide des moyens politiques qui font encore partie de son organisme ; l'Eglise réduite à une pure société spirituelle se dissoudrait par la force des choses. » Et puis, quand il s'agit de réduire l'Église à cette situation, son action morale semble si redoutable, qu'on n'ose pas entrer dans le plein régime de la liberté.

Serait-ce qu'au fond nul ne doute que, seul.

le catholicisme possède un principe d unité ; principe qui lui donne une puissance d'attraction suffisante pour fonder une Église véritable, homogène dans ses dogmes, dans son organisation, dans son culte, en d'autres termes une vaste société spirituelle ayant sa vie propre et indépendante de la société temporelle?

Si ce principe d'unité cherche encore son point d'appui dans des alliances avec les pouvoirs politiques, s'il bénéficie de privilèges, conséquences prochaines ou éloignées du vieux régime des religions d'État, avec vous nous protesterons, jusqu'à ce que les derniers vestiges du passé disparaissent, et que l'égalité religieuse de tous les citoyens ne soit plus un vain mot.

Mais si le principe d'unité ne s'adresse qu'aux âmes, si la force matérielle lui reste étrangère, si nul moyen politique ne lui vient en aide, de quel droit en géneriez-vous l'expansion?

Redoutez -vous l'action inévitable de cette Église désarmée et purement spirituelle sur les mœurs publiques, et par suite sur les institutions? Au lieu de s'en plaindre, il faut s'en féliciter. Oui, c'est un bien inappréciable, et nous n'hésitons pas à dire un faii providentiel, que, lorsque s'ouvre pour les peuples l'ère de la liberté, lorsque, dans l'œuvre sociale, l'esprit triomphe de la force, et que désormais l'unité dans les mœurs, l'harmonie dans les institutions ne doivent s'opérer que par la libre expansion

des énergies iadividuelles , il se trouve une puissance morule survivant à toutes les crises sociales, faisant briller comme un phare son principe d'unité au dessus des vicissitudes de la politique humaine, des inconstances de l'opinion, des révoltes de l'orgueil et des défaillances de l'intérêt propre.

11 viendra un temps où , dans l'apaisement des passions et l'oubli des pratiques violentes du passé, les peuples réconciliés salueront ce rôle social de l'Église régénérée. En attendant, il faut que tous, chrétiens et libres penseurs, nous acceptions franchement l'épreuve de la liberté. Tant pis pour les institutions, religieuses ou autres, qui ne pourront pas subir à leur honneur cette épreuve, et vivre sous un régime qui est le régime de la justice et du droit.

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