II
croyances, qu'est-elle autre chose que la séparation du spirituel et du temporel?
Tout nous ramène, on le voit, à ce principe. Admirez comme tout s'enchaîne. Il suffit que la personne humaine soit rétablie dans sa dignité native, l'être pensant, dans son droit et son inviolabilité, pour que, d une part, puisse s élever, à côté des sociétés humaines, Tuniverselle société des esprits, l'Eglise, pour que, de l'autre, s'édifie un ordre social, dont la liberté est aussi le fondement, où le croyant, respecté dans sa foi, accomplit, en toute sécurité et en toute indépendance, ses devoirs de citoyen. Et ces deux grandes choses, le règne de la liberté dans la société spirituelle, le règne de la liberté dans la société temporelle, se réalisent sans que la moindrç atteinte soit portée aux conditions essentielles de l'une et l'autre sociétés : l'Eglise demeure dans sa plénitude de vie, vie intime, vie extérieure et publique; les nations, tout en se constituant en vue d'une destinée temporelle, fondent les lois sur les mœurs générales, et n'oublient pas que les mœurs sont le produit des croyances librement professées et pratiquées, et que de cet accord entre les croyances et les mœurs résulte l'unité de l'esprit national, et, par suite, de la législation.
Il ne restait aux défenseurs de l'ancien droit qu'une objection contre le système moderne, le prétendu droit de la vérité contre Terreur.
DROITS DE Ik VÉRITÉ. — ORJfBGTIONS. 69
Nous l'avons renversée, en montrant que, dans les termes posés par nos adversaires, la question n* a pas de sens, et qu'il s'agit, dans les rapports religieux et intellectuels d'homme à homme, non de vérité ou d'erreur, mais de leur indépendance respective.
Quant à l'intérêt social ou raison d'État, qu'on invoque pour autoriser l'intervention des pouvoirs politiques en faveur d'une religion, nous avons amplement réfuté cette objection, en établissant rationnellement l'incompétence religieuse de l'Etat.
§ 4. — • Ce droit moderne, il faut l'aooepter laiif détour oomme le triomphe de la Justice.
Il faut donc accepter sans détour, et comme le triomphe de la justice dans l'humanité, ce système où le droit humain * s'accorde si bien avec le droit divin ; il faut, au lieu de le combattre et d'en retarder les applications logiques, le proclamer hautement et préparer dans les générations nouvelles les mâles vertus que comporte le règne de la liberté.
Le secret des résistances opiniâtres qu'on oppose aux idées modernes, et des craintes affolées qu'inspirent leurs incessantes conquêtes sur l'opinion, ne serait-il pas dans l'attente anxieuse où Ion est des devoirs nouveaux qu'imposerait aux représentants de la religion et de la morale ce règne de la liberté ?
70 LA RÉVOLUTION «T L^ÊGLIBE.
Oui certes, il est plus facile de gouverner des esclaves que des hommes libres ; il est plus facile d'asservir les esprits par l'ignorance ou par la crainte, que de les élever et de les guider en les éclairant; oui, les luttes et les épreuves de la liberté commandent un généreux et incessant apostolat. Ce ne sera pas sans efforts et sans sacrifices héroïques, qu'on rendra quelque ressort et quelque virilité à cette jeunesse futile, indifférente et égoïste. Oui, il faut, à tout prix, si l'on veut conjurer les dangers de la liberté, des chrétiens faire des citoyens, c'est à dire, qu'on l'entende bien, à la place de ces chrétiens formalistes, qui n'ont gardé de la religion que la lettre, des esprits indépendants et des cœurs vaillants.
Les ministres du Christ reculeront-ils devant ce nouvel et noble apostolat? oublieront-ils qu'ils sont les héritiers de ces lutteurs intrépides qui par leur ardente et sainte parole ont fait reculer la barbarie? La civilisation les convie à une œuvre non moins sainte et non moins glorieuse, la conquête des âmes et la pacification du monde par la liberté.
Du reste, il n'y a pas à choisir; la liberté n'est pas seulement une conquête légitime, elle est une conquête définitive et inaliénable. Qu'on regrette ou non l'ordre social antique, cet ordre ne peut renaître ; l'esprit humain ne rétrograde pas. Il ny a désormais qu'un terrain où tous les
hommes puissent se rencontrer, celui de la liberté. La liberté, en môme temps qu elle constitue la véritable égalité des hommes, par Tindépendance respective des esprits, doit être l'épreuve définitive et suprême de toutes les doctrines. Hommes de peu de foi, gardiens de la sublime doctrine de l'Évangile, n'oserez-vous point affronter l'épreuve de la pleine lumière et de la libre discussion?
A ces dernières paroles, nous voyons le sourire sur les lèvres des ennemis de l'Église ; car nous n'oublions pas que, dans la voie ardue où nos convictions nous soutiennent, nous marchons entre deux sortes d'adversaires, ayant d'un côté, à combattre les préjugés du clergé contre la liberté, afin de ramener l'Église à l'esprit véritable de son institution , ayant , de l'autre, à faire tomber les préventions des incrédules, qui s'obstinent à ne voir le catholicisme que dans l'appareil humain dont il est enveloppé et soutenu depuis des siècles.
« Ainsi réduit à cette position de société purement spirituelle, que nous voulons lui faire, le catholicisme , disent ses adversaires , n'aura plus de raison d'être ; une fois privé de sa base matérielle et de l'appui du bras séculier, il s'évanouira de lui-même. D'ailleurs, ajoutentils, le catholicisme , ainsi compris , n'est plus l'institution catholique qu'on a vu fonctionner jusqu'ici, et l'Église, en subissant cette trans-
formation, ne fait rien moins que se renier ellemême. En répudiant cet organisme , qu elle affirmait lui être nécessaire comme condition essentielle de sa vie , elle montre ce qu'était sa prétendue infaillibilité; si bien qu'en se transformant, elle se suicide. »
Sur le premier point, il est tout simple que les adversaires du catholicisme, qui ne croient en aucune .façon à l'institution divine de l'Église , sourient de ce qu'ils considèrent comme une énorme imprudence de notre part. Ce qui n'est, à leurs yeux, qu'une institution humaine, dont la force, comme le principe, ne réside que dans les moyens temporels et politiques, doit nécessairement crouler quand cette base lui manquera. Mais il n'est pas moins simple que les catholiques, s'ils ont quelque foi dans les promesses du fondateur de l'Eglise, ne s'inquiètent pas des conséquences de la liberté.
D'ailleurs, la question n'est pas là. Nous répondons aux adversaires de l'Eglise, ce que nous avons répondu à ses défenseurs : le droit étant reconnu dans la liberté et dans le principe de la séparation du spirituel et du temporel, catholiques ou non catholiques, nous sommes également obligés de le proclamer et de l'appliquer, avec la plus parfaite sincérité et sans arrièrepensée. Tant pis pour les institutions, religieuses ou autres , qui ne pourront pas subir à leur honneur l'épreuve de la liberté, et vivre
SOUS un régime qui est le régime de la justice et du droit. Donc la véritable réponse à cette question, l'avenir seul peut la faire.
Sur le second point, nous croyons fermement, non seulement que TEglise n'a rien à craindre de la liberté, quant à ses conditions d existence, mais qu'elle en subira l'influence régénératrice. Une fois bien admis que la séparation du spirituel et du temporel est définitive, reconnue désormais, non plus comme un fait transitoire, mais comme l'expression du vrai droit social chrétien, nous comptons bien que par la logique et la force des choses le clergé sera obligé de se réformer dans son organisation et dans sa discipline intérieure ; qu'il se spiritualisera, ce dont * il a grand besoin, et qu'il tournera tous les soins de son ministère à élever les âmes , à les fortifier, au lieu de les amoindrir, de les abaisser et de relâcher en elles tout ressort, en les absorbant dans de petites et misérables pratiques dévotes.
§ ft. — L^Eglise, liée par mi traditiont d'întoléranoe, ne peut-elle lei répudier laiM le luîoider ?
Serait-il vrai que, dans ces conditions nouvelles, l'Église cesse d'être l'Église catholique, en d'autres termes que le catholicisme sort de l'esprit de son institution? Serait-il vrai, en outre, que, l'Église ayant fonctionné, pendant des siècles, dmi% certaines conditions temporelles, en
répudiant aujourd'hui ces conditions pour en adopter d'opposées ^ elle montre par cela même qu'elle n'est pas infaillible, et par suite qu'elle accomplit une sorte d'abdication?
Nous avons démontré que l'Église est essentiellement, par l'esprit de son institution, une société purement spirituelle ; nous avons de plus établi , par des considérations soit de l'ordre religieux, soit de l'ordre politique, que le principe de la séparation du spirituel et du temporel et par suite l'abolition de toute religion de l'Etat, découle logiquement et nécessairement de l'esprit même de l'institution d'une Église catholique; que, par conséquent, dépouiller cette Eglise des conditions externes qu'elle avait empruntées aux vieilles traditions des sociétés temporelles, de si longue durée qu'aient été ces emprunts, c'est la dépouiller, non de conditions essentielles, mais de pures superfétations; que la soumettre au régime de la séparation du spirituel et du temporel, c'est donc la faire rentrer dans l'esprit véritable de son institution.
Mais reste la seconde partie de l'objection : en plaçant l'Église dans ces conditions nouvelles, qui sont un démenti à son passé de dix siècles , ne portons-nous pas une atteinte mortelle à son autorité? En un mot, l'Église, sur la question qui nous occupe, peut-elle se déjuger sans se suicider?
DROITS DK LA VÉRITÉ. — OBJECTIONS. ÎS
Cette question, qui n'en serait pas une si Ton se faisait une juste idée de lautorité spirituelle de l'Eglise, se réduit à une question de compétence 4 Sur quoi porte l'autorité de l'Église? En d'autres termes, quelles sont les questions sur lesquelles ont est obligé d'adhérer aux décisions de l'Eglise, sous peine de n'être pas catholique, par conséquent les seules où, ayant compétence^ elle se prétende infaillible , les seules , par conséquent aussi, sur lesquelles ses décisions ne doivent pas varier?