‹ La révolution et l'église (volume 2)Chapitre 72 sur 131 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

LE DEOIT INVIOLABLE DE l'ÊTBE PENSANT EESTE INTACT DEVANT l'aUTORITÉ DE l'ÉGLISE.

g l«r. - Dieu n'a délégué à personne le droit de juger l*aoie

intime de Têtre pensant.

Nous avons dit qu'en cela. Dieu s'est réservé le secret des âmes. Nous ajoutons qu'il n'a délégué cette puissance de lire dans les âmes à nulle autorité sur la terre. La délégation divine, que l'Église s'attribue, n'a pour objet que la conservation d'un ensemble de vérités qui forment son symbole. Mais elle ne l'investit d'aucun pouvoir de lire dans les âmes, et par suite d'aucun droit de juger leurs intentions. Gardienne des vérités qui lui sont confiées, elle les propose à tous les hommes, mais elle est, vis-à-vis de l'intelligence de chacun d'eux, dans la môme position que tout homme vis-à-vis d'un autre homme. Elle affirme, elle propose; et rien

de plus; elle s'arrête devant le droit inviolable de Tesprit humain.

§ 2. — Il est Injuste de faire à l'Église une position à part, en fait de tolérance, vis à vis de Tesprit humain.

Cest donc une injustice de prétendre faire à l'Eglise une position à part, en fait de tolérance, vis-à-vis de l'esprit humain. Nous avons à cœur de dissiper tous les doutes qu'on a laissé subsister sur ce sujet. Même les philosophes les plus impartiaux, tels que M. Jules Simon, n'ont pu se dégager entièrement du préjugé commun; tout en déclarant que Yintolérance religieuse, dont l'Eglise ne peut se dessaisir, n'implique pas le moins du monde la nécessité de Yintolérance politique, et qu'ils se tiendraient pour satisfaits, comme hommes politiques, si l'Église renonçait entièrement et définitivement à l'appui du bras séculier, ces philosophes n'emploient pas moins des formules qui peuvent faire illusion sur le véritable esprit de l'Eglise, en maintenant la confusion sur ce sujet.

« Il n'est pas conforme à Yesprit de l'Église^ dit M. Jules Simon, de réclamer la liberté d'enseignement, la liberté de la presse, la liberté de conscience, toutes les libertés de même origine et de même nature. Réclamer d'une façon absolue la liberté d'enseignement, c'est la réclamer pour toutes les écoles et pour toutes les

doctrines; et réclamer la liberté des cultes, c'est la réclamer pour tous les cultes. Le clergé catholique , demandant rétablissement d'une liberté à laquelle les juifs et les protestants auraient eu autant de droit que lui, ne paraissait pas dans son rôle (1). "

La confusion vient, ici, comme toujours, d'une question mal posée.

Si l'on veut dire que l'Église, en tant qu'Église, société conservant et affirmant une doctrine comme la seule vraie, n'a pas à revendiquer la liberté d'enseigner l'erreur, c'est tout simple ; et l'on peut en dire autant de toute école philosophique. Quiconque, nous ne saurions assez le répéter, est convaincu de la vérité d'une doctrine, qu'il le soit par suite de l'usage exclusif de sa raison individuelle ou par suite de sa confiance en celui ou en ceux qui la lui ont enseignée, se trouve dans la même position que l'Église sur le point en question. Cette attitude exclusive de celui qui affirme une doctrine, en face de l'affirmation contraire, est une conséquence naturelle de l'intolérance dogmatique^ commune à toute école philosophique comme à toute religion.

C'est pourquoi, si vous faites du même personnage le représentant d'une doctrine religieuse et le chef d'un État, vous confondez par

(1) ^0 Liberié de conscience ^ pag. 67 et 68.

cela même dans une seule main l'intolérance dogmatique et l'intolérance politique. Il est logique que celui qui, intellectuellement, exclut le contraire de ce qu'il croit la vérité, en empêche la manifestation, lorsque, dans son double rôle indivisible, se trouve le pouvoir de sanctionner matériellement ses opinions et ses volontés.

Telle est la situation du pajpe, souverain temporel à Rome, en même temps que chef de l'Église. Aussi est-il condamné à la double intolérance, religieuse et politique ; et c'est une chimère d'attendre de lui des concessions vraiment libérales. Nous n'avons cessé, dès 1848, à la tribune et dans nos écrits, d'avertir que, demander au pape-roi des réformes libérales, c'était lui demander une impossibilité. Expression vivante d'une doctrine, il ne peut dire à une doctrine contraire : « Manifeste-toi et propose-toi librement; non seulement je ne te proscrits pas, mais je te protégerai par les armes matérielles que les circonstances ont mises dans mes mains » . Seul, un pouvoir incompétent en matière religieuse, peut tenir un pareil langage.

Mais, dans la question qui nous occupe, la vraie question de la liberté, il ne s'agit ni de l'Église, ni d'une école, ni du représentant quelconque d'une doctrine philosophique ou religieuse, revendiquant, à ce titre, le droit d'enseigner l'erreur; ce qui, présenté ainsi, est une

contradiction dans les termes et une absurdité ; il s'agit d'hommes en présence les uns des autres, n'ayant aucun droit les uns sur les autres, ayant respectivement le môme droit de croire ce qu'ils veulent et de l'enseigner. L'Eglise catholique, ni telle autre Église, ni telle autre école philosophique, par cela seul qu'elles sont des sociétés spirituelles, n'ont rien à voir dans la vie des sociétés temporelles, où se posent, entre les membres qui en font partie, les queS' tions de liberté, ni rien, par conséquent, à ordonner ou à défendre dans ces sociétés.

Cette vérité, que l'Eglise catholique ne peut ordonner que l'erreur soit enseignée, est donc étrangère à notre sujet. Est-ce que Jésus-Christ n'affirmait pas que lui seul était la voie, la vérité et la vie? Cela l'empêchai t-il de s'abstenir de toute intervention dans les choses temporelles? Et y a-t-il, dans l'Evangile, un mot d'où il résulte que Jésus-Christ enjoignît aux pouvoirs temporels de gêner la liberté de qui que ce soit? Nous avons montré plus haut (1), qu'il interdit expressément à ses disciples de le protéger par l'épée, lui pourtant te Yérité vivante : « Remets ton épée dans le fourreau. » — J'ai beau, dit M. J. Simon, ouvrir ce livre consacré par l'admiration du genre humain, je n'y trouve nulle part l'esprit de domination et d'intolérance (2) » .

(1) T. I, pag. 161.

(2) La Liber ié de eonecience, pag. 316.

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