CHAPITRE II
LE CHEISTIANISME AFFEANCHIT LA CONSCIENCE HUMAINE ET FONDE LA VEAIB SOdÉTÉ SPI- BITUELLE.
Pour qu'apparût, distincte, lumineuse, cette idée que l'homme s'appartient à lui-même par un côté de son être ; que, s'il livre à sa patrie terrestre ses intérêts temporels et se dévoue, dans cet ordre,, jusqu'au sacrifice de sa vie, il lui reste, sacré et inviolable , le sanctuaire de la conscience ; que là, dans cette région de la
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pensée, où se trouve réellement et pleinement la personne humaine, c'est à dire l'être raisonnable et libre, l'action de l'État s'arrête , et que la vérité seule a le droit d'y régner en souveraine ; pour que cette idée apparût et se dégageât, il fallait qu'une autre idée prît possession du monde, l'idée d'une immense société spirituelle, à laquelle toute créature humaine fdt conviée, savante ou ignorante, intelligente ou bornée, puissante ou déshéritée.
Qu'on veuille y réfléchir, il ne s'agissait de rien moins que de changer les conditions du monde social et du monde moral. Or, pour que cette double merveille s'accomplît, que fallait-il?
Il fallait à la fois un principe assez vaste pour être le lien moral de toutes les âmes, une parole assez haute pour s'imposer souverainement aux esprits. Il fallait, en un mot, l'avènement du Christ.
Le principe nouveau apporté au monde, le principe de la fraternité des hommes en Dieu, eût été impuissant sur les âmes, s'il n'eût été représenté par un être possédant une autorité morale au dessus de toute contestation. Il fallait donc que la personne de ce grand novateur se détachât du reste de l'humanité avec un tel éclat et une telle supériorité, que le plus sublime génie, comme la plus modeste intelligence, pût s'incliner devant sa parole sans se sentir humilié.
Qu'un être purement humain fût capable d un pareil rôle, qu'il pût, par la seule vertu de sa parole, établir sa domination sur les esprits, et fonder, dans l'adoration et lamour du père commun, la famille des âmes, il en est qui le pensent, et qui tiennent pour singulièrement arriérés et indignes des progrès de la science les chrétiens naïfs qui persistent à voir là quelques signes de divine inspiration. Toujours est-il qu'il y a, dans cette œuvre du Christ, la plus immense et la plus profonde révolution qui se puisse concevoir.
On n'a pas assez ren) arqué ce qui est le trait caractéristique de cette révolution chrétienne, qui, en elle, les contient toutes. Sans entrer dans sa métaphysique parfaite et dans son dogmatisme qui en est le complément, ce qu'en fait personne ne peut nier, c'est que le Christ a eu la puissance souveraine de fonder la société universelle des esprits ; c'est qu'il les y a appelés en vertu du droit primordial et inaliénable qu'a tout être raisonnable de s'unir librement à Dieu, et à ses frères en Dieu ; c'est qu'il a affirmé ce droit vis-à-vis des pouvoirs humains , refoulant ainsi le droit social et national dans son domaine, ce que n'avaient jamais fait, ni imaginé, les écoles philosophiques ; c'est que, faisant correspondre le moyen au but, le Christ n'a jamais fait usage que de la parole.
Oui, sa grande œuvre, ce n'est pas seulement
d'avoir rétabli dans leur pureté les vérités religieuses altérées par les siècles, ce n est pas seulement d'avoir créé, non plus telle ou telle religion nationale, msiis la religion, le libre commerce des esprits en Dieu, sa grande œuvre, même au point de vue de l'histoire, c'est d'avoir fait de cette société spirituelle une institution perma-. nente dans l'humanité; car, appuyé désormais sur cette Église universelle, le citoyen ne revendiquera plus en vain les droits de la conscience vis-à-vis des pouvoirs politiques; et ainsi vont se trouver radicalement changées les conditions de la société temporelle. Il faudrait nier l'évidence pour ne pas voij une correspondance intime entre l'établissement de l'Église et le mouvement libéral d'où sont sortis tous les genres d'émancipation.
Ce caractère indéniable dans le christianisme, même la philosophie rationaliste le proclame aujourd'hui. Tout en rejetant comme un personnage légendaire l'homme-Dieu, tel que le comprennent les chrétiens, quand on a voulu le reconstituer avec les éléments historiques fournis par les monuments de toutes sortes, livres saints , traditions locales , traces indélébiles sur la pierre et dans le cœur des générations, entraîné et soulevé peu à peu par la vérité, on a reproduit un personnage représentant à un degré unique de perfection tous les grands et nobles côtés de la nature humaine ,
ut LA RÉVOLUTION ET L*ÉGLISE.
et professant sur Dieu, sur l'âme, sur la dignité et la liberté de la raison, sur la fraternité des hommes, une doctrine si élevée, si lumineuse , si complète , qu on peut dire qu'il a été le fondateur de la religion de l'humanité; ce qui équivaut à dire qu'il a fondé pour tous les lieux de la terre et pour tous les siècles la société universelle des esprits.
Mais la conclusion de cette découverte scientifique est-elle un hommage et une réparation à la vieille Eglise des chrétiens? non certes. Du christianisme, s'écrie-t-on, l'Eglise n'a vu que la lettre, que l'enveloppe grossière; nous, les philosophes modernes, nous en restituons l'esprit.
Tout cela est facile à dire, et l'on en prend fort à son aise, lorsque, après dix-huit siècles de ce règne du Christ, la révolution laborieusement opérée par ses disciples ayant mis le monde en possession définitive des vrais principes qiii sont devenus le fond commun des peuples civilisés, on n'a plus qu'à recueillir la moisson et à la décire en un poétique langage. Parce qu'en regardant en arrière, à côté du bon grain on voit l'ivraie, on n'a pas assez de dédains pour les travailleurs de la première heure qui ont préparé le champ et qui l'ont ensemencé.
Mais, pour sortir des figures, qu'on se transporte par la pensée à ce moment où, l'humanité étant tout entière dans ses groupes nationaux,
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le citoyen se devait à sa patrie par tous les éléments de sa nature. Croyez-vous qu'il eût suflS du rêve d'un penseur solitaire pour vaincre dans l'homme ce sentiment patriotique , enraciné comme un préjugé, qui faisait un point d'honneur sacré de respecter et d'observer le culte de son pays? Quel est le philosophe qui se fût permis de dire à ses concitoyens, au nom de sa science personnelle : « Vous avez le droit et le devoir de rompre avec vos traditions nationales et de violer les lois de votre patrie, pour adopter et professer mes doctrines » Y en a-t-il un seul qui ait tenu ce langage, ou même qui ait congu l'idée d'un pareil rôle? Ces chefs d'écoles avaient, même dans les choses religieuses, l'attitude de savants, démontrant leur système par des raisonnements autant qu'ils lepouvaient, mais sous toute réserve de leur respect envers Tordre établi ; il s'en est trouvé, comme Socrate, qui, traduits devant les tribunaux de leur pays, sont restés inébranlables dans leurs propres convictions, aux dépens de leur vie. Mais aucun ne s'est posé comme ayant autorité sur les consciences, pour leur dicter la vérité ; et encore moins ont-ils fait un devoir aux citoyens de résister à l'Etat pour les suivre.
Si, de fait, rien ne montre, dans le monde antique, même le point de départ, même l'idée de cette révolution portant sur le droit capital de l'homme, le droit de la conscience vis-à-vis
des pouvoirs humains, révolution sans laquelle tout le mouvement de la civilisation moderne était impossible, serait-ce que Thumanité fût dépourvue des grandes vérités de Tordre religieux, de Tordre métaphysique, et surtout de Tordre moral? Mais un des grands arguments que fait valoir le rationalisme pour combattre le christianisme, ou tout au moins diminuer son mérite comme initiative et comme invention, c'est de dire que les principes, soit métaphysiques soit moraux, qui constituent la doctrine chrétienne, étaient connus de Tantiquité et formulés dans des livres qui sont des monuments de haute raison et de sagesse.
Oui, certes, si Ton ne trouve nulle part une œuvre renfermant à elle seule toutes les vérités chrétiennes et toute la morale de TEvangile il est vrai qu'on en trouve la plupart des éléments disséminés; et Ton peut dire qu au fond, ces éléments réunis, et même quelques-uns d'entre eux seulement, eussent pu suffire pour servir logiquement de base aux sociétés les mieux ordonnées et les conduire au degré de civilisation le plus avancé: la métaphysique de Platon était sublime , la dialectique d'Aristote parfaite , la morale de Confucius ou celle d'Épictète admirable. Nous supposons même , par impossible, qu'il se fût rencontré un philosophe qui, à lui seul, eût possédé une doctrine irréprochable à la fois sur la métaphysique et sur la morale ; faire cette
hypothèse, ce n'est pas encore concevoir Tidôe du Christ ; être le Christ de TÉvangile, ce n'est pas seulement posséder une doctrine parfaite; c'est aussi réunir en sa personne, à un degré incomparable de perfection, toutes les qualités de la nature humaine, merveille qui ne s'est produite qu'une fois.
Poiir nous en tenir au savant, croyez-vous que ce savant complet eût pu accomplir la grande œuvre révolutionnaire dont il est question? Ce serait peu connaître les lois du monde înoral, la puissance des préjugés et jdes traditions nationales, les résistances opiniâtres de l'esprit de routine, et le peu d'empire de l'homme sur l'homme quand la force n'accompagne pas la parole.
Et de quoi s'agissait-il? Il s'agissait, nous l'avons dit, de soulever le monde moral, de l'arracher de son antique base et de l'asseoir sur une base nouvelle. Certes le philosophe, possédant une doctrine métaphysique et morale irréprochable et complète, eût eu entre les mains le plus puissant de tous les leviers. Mais était-ce tout? Archimède, pour soulever le monde, demandait deux choses : un levier et un point d'appui. Notre philosophe aurait eu le levier; le point d'appui lui manquait.
Le point d'appui, pour agir sur les âmes, pour les soulever, devait être en Dieu. Un homme, si grand qu'il fût, était sans autorité ; il pouvait conquérir quelques disciples convaincus, quei-
ques amis fidèles ; il ne pouvait déterminer cet acte de foi qui groupe et passionne pour la vérité non seulement des voyants, mais des croyants, cet acte de foi qui transporte les montagnes. Pour être l'émancipateur des âmes, il fallait qu'il pût dire à toute créature humaine : « Vous devez obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes. » Le citoyen, pour redresser la tête devant l'État et prêter l'oreille à celui qui lui dit : « Ton âme t'appartient, elle n'est pas* à ta patrie » devait reconnaître dans les profondeurs du sens intime que ce n'était pas l'homme qui lui faisait entendre cette parole si nouvelle, si révolutionnaire, mais Dieu lui-même lui disant : « Je suis la voie, la vérité et la vie. »
Jésus-Christ a été ce grand révolutionnaire, parlant au nom de Dieu.
Et cela suffit-il encore? sufflt-il que cette parole ait retenti une fois dans le monde, et avonsnous là ce point d'appui qui doit assurer l'accomplissement progressif, mais lent et laborieux, de cette grande œuvre d'émancipation?
Supposez cette parole uniquement déposée dans un livre, et abandonnée aux discussions des hommes qui vont l'interpréter en mille sens. Elle opérera des conversions sincères, elle exaltera quelques cœurs enthousiastes, elle produira en chacun d'eux le cuite intérieur, l'adoration en esprit et en vérité. Or ce culte intérieur, mais individuel, croyez-vous qu'il portera de grands
fruits sociaux? Nous voulons admettre que la doctrine nouvelle fasse d'assez nombreux prosélytes pour que les pouvoirs publics s'en préoccupent. Qu arrivera-t-il? N oubliez-pas que nous sommes en plein monde païen, où le culte public est toujours envisagé comme une des manifestations, et la plus importante, de l'esprit national. Il arrivera donc inévitablement que la religion nouvelle, dès qu'elle sera adoptée par les chefs de l'État ou par une portion considérable du pays, deviendra une religion nationale. Vous aurez autant de cultes nationaux que de peuples convertis au christianisme.
Et alors cette religion, si pure dans son principe, s'altérera peu à peu au contact des préjugés; sa morale, toute divine, restée dans les mains des hommes, au service de leur politique temporelle, sera bientôt dénaturée, pervertie, rendue méconnaissable. Au lieu de transformer les mœurs et de révolutionner l'ordre social, le nouveau culte se pliera aux exigences des intérêts privés et des passions nationales, et fournira aux ambitieux et aux despotes un instrument de plus de domination. L'histoire moderne nous offre de trop lamentables exemples de ce que deviennent, même les peuples chrétiens, lorsque des combinaisons, prétendues nationales, de la religion et de la politique, les livrent à la double influence de princes fanatiques et de prêtres transformés en inquisiteurs.
Peut-on nous reprocher de faire une hypothèse gratuite, quand nous supposons que le christianisme, ainsi divisé en religions natio- . nales, aurait eu, quant à ses effets sociaux, le même sort que les philosophies humaines, que nous avons vues impuissantes dans lantiquité païenne?
Que fallait-il donc de plus qu'une doctrine parfaite et divine, pour que Toeuvre émancipatrice du christianisme pût s'accomplir sûrement et pleinement? Il fallait, nous n'hésitons pas à le dire, que l'autorité morale du Christ passât à ses successeurs. Il fallait que tous les hommes de bonne volonté, unis en lui, formassent à côté des sociétés politiques, distincte d'elles, la société universelle des esprits ; que cette société universelle, dépositaire indéfectible de la doctrine nouvelle, continuât de parler aux âmes, pour les fortifier, pour les élever au dessus des intérêts terrestres et des devoirs transitoires et très souvent conventionnels de la vie nationale.
Alors tous les déshérités de ce monde, tous ceux qu'écrasait le poids des injustices sociales, pouvaient respirer et espérer; l'idéal n'était plus une chimère ; ils savaient que désormais la réparation était non seulement possible, mais assurée. Avec le levier moral de la doctrine , le Christ avait donné à ses disciples un point d'appui inébranlable ; la société universelle des âmes étant fondée, à côté des sociétés tempo-
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relies, il n'était plus à craindre que la révolution sociale, contenue en germe dans les grandes vérités chrétiennes, avortât à l'origine même, étouffée sous l'étreinte des cultes nationaux.
Comment a-t-on pu méconnaître, comment méconnait-on plus que jamais le côté social et vraiment révolutionnaire de cette merveilleuse création de la société universelle des âmes!
Comment ne voit-on pas qu'entre tous les événements qui ont exercé une influence capitale sur les destinées, même temporelles, de l'humanité, l'établissement de YÉglise est un fait historique d'une incomparable grandeur? comment ne voit-on pas que, malgré ses alliances déplorables, et trop explicables par l'ignorance des temps, avec les pouvoirs de la terre, malgré les faiblesses et souvent la grossièreté de ses pasteurs, malgré les horribles violences qu'elle a laissé commettre en son nom, cette Eglise, par cela seul qu'elle subsistait, inviolable et distincte comme société spirituelle à côté de la société temporelle, sans jamais se laisser absorber, a sauvé le principe en vertu duquel s'opérait la grande révolution libérale dans le monde?
Que les chefs de cette Eglise se soient enivrés de leur puissance; que, pendant quelques siècles du moyen âge, ils aient tenté de tout absorber en eux et de courber le monde sous une seule vQlonté théocratique, faussant ainsi, par un
monstrueux système, TinstitutioE dont ils étaient les représentants ; qui est-ce qui le nie, et qui, plus énergiquement que nous, a protesté contre cette aberration qui, même aujourd'hui, est encore loin d'être dissipée parmi les catholiques?
Mais heureusement, les idées de liberté et les sentiments d'indépendance que l'établissement de l'Église avait fait pénétrer dans les mœurs, devaient être un suffisant préservatif contre les empiétements des chefs de cette Eglise. La distinction du spirituel et du temporel, que la société spirituelle avait invoquée pour se fonder et se maintenir, et qu'elle ne cessait d'invoquer pour se défendre contre les entreprises des princes, les sociétés temporelles surent à leur tour l'invoquer, quand les papes affectèrent des prétentions politiques. Et l'on vit même des Églises, glorieuses entre toutes, qui, sans rompre le faisceau de l'unité spirituelle, s'associèrent aux résistances des pouvoirs laïques.
Qu'on remonte équitablement au point de départ de ce mouvement libéral qui, à travers des vicissitudes sans nombre, devait aboutir au principe de la liberté absolue de la conscience , et à la séparation complète du spirituel et du temporel, ce qui est identique; on verra que le point de départ est dans l'idée chrétienne de la distinction du spirituel et du temporel; que ce principe s'est affirmé et n'a pu s'affirmer que par l'établissement, à côté des sociétés tempo-
relies, de la société permanente des esprits, autrement dit de TÉglise.
Aussi', cette Eglise seule a-t-elle été appelée catholique, c'est à dire universelle. Elle est une société spirituelle, parce que , selon la définition que nous avons donnée par l'exemple des écoles philosophiques, elle unit les esprits par une croyance commune, et, de plus, que son unique moyen est TafiGirmation, ce qui exclut absolument toute idée de contrainte, de sanction matérielle. Elle est universelle, parce que, distincte de toute institution politique, elle appelle tous les hommes de bonne volonté, non plus avec l'autorité d'une parole humaine, ni même avec des textes sacrés livrés à l'interprétation individuelle, mais avec la conviction qu'elle est assistée par Dieu dans la garde de ce dépôt.
Au lieu de l'Église, supposez la religion musulmane, ou toute autre dans les mêmes conditions, embrassant la plus grande partie de l'humanité; elle n'eût pas été pour cela une société spirituelle, catholique, dans le sens propre du mot, car son fondateur, et les héritiers de sa puissance, armés du glaive, procédaient à la manière des conquérants, et le culte établi par eux, bien loin de se distinguer en aucune façon de leur œuvre politique, n'avait visiblement pour but que de lui servir de fondement.