CHAPITRE PREMIER
l'esprit libéeal de l'évangile
« La loi du Christ est la loi parfaite de la liberté (1). » Cet esprit de liberté est si bien le caractère saillant, le fond même de la loi évan-. gélique, il a été si souvent et si unanimement mis en lumière par les écrivains qui ont voulu remonter aux origines du mouvement libéral moderne, qu'essayer de prouver le contraire, ce serait, aux yeux de tous , un pur jeu de discus-
(1) Èpitre de saint Jacques^ i, 25.
ESPRIT {.IBE^ÂL DU CHRISTIÂNISHB. 153
sion, pour le seul plaisir de démontrer un paradoxe.
« L'Evangile, dit M. Laboulaye, n'est pas une charte, c'est bien mieux, c'est un esprit vivifiant, l'esprit même de la liberté (1). » Channing a rendu à la loi du Christ le même hommage en précisant sa pensée : « L'esprit p'olitique du christianisme, a-t-il dit, c'est le respect de l'individu. Ce respect n'existe que chez les chrétiens. C'est l'Évangile qui, en nous montrant une âme immortelle dans le corps le plus misérable et le plus dégradé, nous apprend à ménager la faiblesse, à secourir la pauvreté, à combattre la misère , et surtout la plus affreuse de toutes, la misère morale. Tel est le caractère de la politique chrétienne; c'est par là qu'elle se distingue de la politique païenne, qui est fondée sur la toute-puissance de l'État, ce qui équivaut à dire sur le mépris de l'individu (2). »
Oui, voilà bien le trait caractéristique qui sépare par un abîme le monde païen et le monde de l'Évangile : d'un côté , l'individu tout entier sous la domination de l'État, tout entier dans son rôle de citoyen ; de l'autre, l'homme s'appartenant à lui-même par l'élément le plus noble de son être, l'âme revendiquée par Dieu, le seul maitre des âmes, et pouvant dire désor-
(1) La Liberté reliffieuêe, iutrod., pag. xxi.
(2) Ibid., pag. xxii.
mais aux pouvoirs humains : Votre souveraineté ne m'atteint pas, elle s'arrête aux limites des choses temporelles ; nous rendrons , en citoyens dociles, à César ce qui est à César; mais que rien ne nous empêche de rendre à Dieu ce qui est à Dieu.
Qui est-ce qui nierait que là nous touchons la liberté à sa racine, et que de ce germe sont sorties toutes les émancipations?
M. Renan commet donc une grave erreur quand il ne voit dans cette réponse de Jésus, Reddite ergo quœ sunt Cœsaris Cœsari et quœ sunt Dei Deo, qu'un «< mot d'indifférence supérieure (1). » C'est la formule la plus nette de la distinction des deux ordres de sociétés, l'affirmation la plus précise du principe de l'incompétence respective des deux autorités , et par conséquent la double proclamation : de l'indépendance politique pour le chrétien, de l'indépendance religieuse pour le citoyen. Il y a dans cette réponse plus qu'une parole posant la base de tout un droit social supérieur et nouveau ; il y a un acte montrant en application ce droit nouveau par l'exemple du fondateur luimême de la société des âmes, qui s'incline devant le représentant de la société temporelle. Comment cet acte magistral, qui accomplit, en les distinguant , mais avec un égal respect, les
(1) Questions contemporaines, pag. 428.
devoirs envers Dieu, les devoirs envers la patrie terrestre, cet acte initiateur , qui contenait toute la révolution émancipatrice , a-t-il pu apparaître à des yeux pourtant bien pénétrants, comme un acte de superbe et dédaigneuse indifférence !
Des discussions sans nombre se sont élevées au sujet des Evangiles et de la doctrine qu'ils contiennent ; l'exégèse moderne en a pesé chacun des termes ; elle les a confrontés entre eux et avec les monuments sacrés ou profanes de la même époque; l'authenticité de quelques-uns de ces livres, et même de tous, a été mise en doute; laissant bien loin le débat d'abord engagé entre les docteurs catholiques et les chrétiens dissidents, la critique rationaliste a écarté tout ce qui se rapporte aux traditions prophétiques et aux actes miraculeux du Christ, comme des faits purement légendaires ; elle a, enfin, dépouillé le grand initiateur de son auréole divine, et réduit son œuvre, si sublime qu'elle soit, aux proportions d'une œuvre humaine. Mais ce qui reste debout, intact, irréductible, après cet immense travail d'élimination, ce qui s'en dégage victorieusement et avec plus d'éclat que jamais, c'est l'esprit libéral des Évangiles.
Que ces livres soient ou non inspirés, tels qu'ils demeurent, passés aux crible de la critique moderne, avec leur simple valeur de do-
cuments historiques, ils sont la plus haute expression du principe de la dignité de Tâme et de son indépendance. « Il ny a pas un mot dans rÉvangile, dit M. Laboulaye, qui ne condamne la force mise au service de la vérité (1). »
Quelle est la conclusion d'un livre très célèbre, où Fauteur, ou plutôt l'artiste, saisissant et s'assimilant les éléments laborieusement préparés par la science rationaliste, a essayé de reconstituer, sur un piédestal humain, cette figure de Jésus qui, même réduite à ces proportions, est la plus grande de l'histoire (2)? La conclusion de ce livre est de faire du Christ l'expression la plus pure, la plus élevée et la plus complète des tendances de la civilisation moderne, lesquelles se réduisent à l'esprit de liberté.
Jésus, dit M. Renan, «est l'initiateur du monde à un esprit nouveau (3). » « Le sentiment que Jésus a introduit dans le monde est bien le nôtre. Son parfait idéalisme est la plus haute règle de la vie détachée et vertueuse. Il a créé
(1) La Liberté religieuse, pag. 96.
(2) tf Qaeis qae puissent être les phénomènes inattendus de l'avenir, Jésus ne sera pas surpassé. Son culte se rajeunira sans cesse ; sa légende provoquera des larmes sans fia. Ses souffrances attendriront les meilleurs cœurs ; tous les siècles proclameront qu'entre les fils des hommes, il n'en est pas né de plus grand que Jésus. • (Eb. Rekan, pag. 459.)
(3) Pag. 444.
le ciel des âmes pures, où se trouve ce qu'on demande en vain à la terre, la parfaite noblesse des enfants de Dieu, la pureté absolue, la totale absence des souillures du monde, to liberté enfin, que la société réelle exclut comme une impossibilité, et qui n'a toute son \amplitude que dans le domaine de la pensée. Le grand maître de ceux qui se réfugient dans ce royaume de Dieu idéal est encore Jésus. Le premier il a proclamé la royauté de lesprit ; le premier, il a dit, au moins par ses actes : « Mon royaume n'est pas de ce monde. » La fondation de la vraie religion est bien son œuvre. Après lui, il n'y a plus qu'à développer et à féconder (1). » Et M. Renan ajoute : « On comprend de la sorte comment, par une destinée exceptionnelle, le christianisme pur se présente encore, au bout de dixhuit siècles, avec le caractère d'une religion universelle et éternelle. C'est qu'en effet la religion de Jésus est à quelques égards la religion définitive. Fruit d'un mouvement des âmes parfaitement spontané, dégagé à sa naissance de toute étreinte dogmatique , ayant lutté trois cents ans pour la liberté de conscience, le christianisme, malgré les chutes qui ont suivi, recueille encore les fruits de cette excellente origine. Pour se renouveler, il n'a qu'à revenir à l'Évangile (2). ^
(1) Pag. 445.
(2) Ibid.