‹ La révolution et l'égliseChapitre 17 sur 46 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

l'église en fixant son symbole a-t-elle altéré

son cakactèee primitif?

Dans son état primitif, l'Eglise était, nous l'avons montré, ou plutôt rappelé, une société purement spirituelle. Mais cette Église peu à peu s'est constituée d'une façon plus distincte, plus reconnaissable : elle a d'une part formulé

plus nettement son symbole ; à mesure que des dissidences se produisaient, elle définissait le vrai sens des textes sacrés et de la tradition, elle déclarait hérésie tout ce qui y était contraire. D'autre part, elle a régularisé sa hiérarchie, sa constitution intérieure.

En faisant ces deux choses, a-t-elle altéré en quoi que ce soit son caractère de société spirituelle?

Le symbole, tel qu'il a été formulé par le concile de Nicée, a gardé le titre de symbole desapôtres, parce qu'il exprime, en la précisant, mais sans rien y ajouter ni en retrancher, la doctrine professée par les disciples immédiats du fondateur. Cette doctrine, sur Dieu, sur sa nature, sur son action créatrice, sur sa providence, sur son intervention directe au sein de rhumanité, afin de la délivrer de sa double servitude matérielle et morale, qui est-ce qui a jamais songé à lopposer aux apôtres pour démontrer que l'Eglise qu'ils formaient entre eux par la profession de cette foi commune , n'était pas une société spirituelle?

Et aujourd'hui, quand des dissidents quels qu'ils soient, gardant tout ou partie de ce symbole de Nicée, mais se détachant de Tunité catholique, veulent former, par la libre adhésion de chacun, un group3 religieux distinct, une Eglisô chrétienne, viendra-t-il à l'idée de personne de prétendre qu'un article quelconque de sa profesr

sion de foi enlève à cette Eglise le caractère de société spirituelle?

Ce symbole, comme tout symbole religieux, contient une métaphysique sur les mêmes problèmes qui font l'objet des philosophies humaines ; et les solutions s'en distinguent en ce que, sur ces questions concernant Dieu et les rapports des hommes avec Dieu, elles supposent un ordre surnaturel et la nécessité d'une révélation. Ce n'est pas parce qu'il s'agit de cet ordre de questions métaphysiques, que Ion contesterait aux associations religieuses qui s'en occupent le caractère de sociétés spirituelles, puisqu'il ne peut y avoir d écoles de penseurs ou philosophes dont les études n'aient précisément pour objet ces mêmes questions ; et que ces écoles, on le sait, sont des sociétés essentiellement spirituelles.

§ 1er. L*éléinent •umaturel rend-il le lymbole entîlibéral?

Serait-ce l'ordre surnaturel, propre aux religions, qui leur ferait perdre ce caractère purement spirituel? A ce compte, il n'y aurait pas d'Église possible, de véritable société spirituelle, car toute religion proprement dite repose sur l'idée d'un ordre surnaturel, et sur le fait d'une révélation, soit directe soit par l'inspiration. Mais l'usage ne s'est pas trompé en attribuant ce titre de sociétés spirituelles particulièrement

aux associations religieuses. C'est qu'en effet, en ajoutant aux solutions proposées par les philosophies humaines, des éléments empruntés à l'ordre de la foi, les religions ne changent en rien la nature des questions elles-naémes. De plus, et c'est là l'essentiel quant au sujet qui nous occupe, en introduisant Tordre surnaturel et la révélation comme moyen de connaissance, les religions ne portent nulle atteinte à la liberté qui appartient à chacun de donner ou non son adhésion. Et le christianisme en particulier se distingue, on le sait, par le soin qu'il met à soustraire l'âme, dans cet ordre de questions religieuses, à l'action des pouvoirs humains.

Or, qu'on ne l'oublie pas, c'est cette libre adhésion de l'esprit, sans nulle intervention de la force, qui constitue le caractère essentiel d'une société spirituelle. Parce que le symbole, au lieu de rester dans des termes vagues et indécis, s'est précisé et nettement formulé, pourvu d'ailleurs que la persuasion demeure le seul moyen de propagande, on ne voit pas en quoi le caractère de l'Eglise qui le professe en serait modifié.

§ 9. — L^înfaillîbîlîté enleve-t-elle à l'Églûe ion caractère

libéral ?

Si ce n'est pas la précision de la doctrine contenue dans le symbole, qui peut être repro-

chée à l'Église, ce ne peut être non plus la permanence de ce symbole ; à moins qu'on n'allègue contre l'Église catholique , son dogme de l'infaillibilité qui assure cette permanence.

Ce reproche, si peu fondé qu'il soit, on n'a pas manqué de l'adresser àl'institution catholique; on oppose Y autorité que s'attribue l'Église en vertu d'une assistance divine qui la rendrait infaillible, à la liberté qui doit être l'essence d'une société spirituelle.

C'est en vérité jouer sur les mots, ou ne rien comprendre à ce que c'est que la liberté. Ce n'est pas la première fois, du reste, que, par une confusion fort peu philosophique, on transporte la notion de la liberté, de la région des actes qui est son domaine, à la région des idées où elle, n'a que faire. La liberté se rapporte à la volonté^ cette faculté en vertu de laquelle l'être doué de raison accomplit, à ses risques et périls, des actes dans un sens ou dans l'autre; elle ne se rapporte pas aux opérations de l'entendement.

Ce grave sujet aurait plutôt sa place dans un traité de morale, ou dans un traité de politique; nous n'avons pas à le développer ici ; d'autant plus que nous avons l'espoir qu'il suffira de quelques observations fort simples pour faire justice de cette objection. On va voir que, dès qu'il s'agit purement et simplement d'une autorite morale f il n'y a là absolument rien qui imu «6

plique la négation de la liberté ; l'état àb l'esprit qui donne son adhésion étant identiquement le même, au point de vue de la liberté, que l'adhésion soit déterminée par l'application directe de l'esprit à la vérité proposée, ou par la confiance en celui qui l'affirme.

Je formule un axiome : la ligne droite est le plus court chemin d'un point à un autre ; ou j'aflirme un fait évident : l'existence du soleil. Celui à qui je parle répond affirmativement à mes deuxpropositions ; et de plus il reconnaît qu'il ne peut raisonnablement faire autrement que donner son adhésion. Viendra-t-il à l'idée de qui que ce soit de soulever ici une question de liberté? Sans doute, en un sens, la langue ordinaire ne se trompera pas quand elle dira qu'on n'est pas libre, dans ce cas, de refuser son adhésion, puisque l'évidence a précisément pour effet de déterminer invinciblement l'adhésion de l'esprit. Dieu lui-même, en ce sens, n'a pas plus que l'homme la liberté ; car, s'il est l'expression vivante et éternelle des principes absolus et immuables, il ne les crée pas; de toute éternité, il leur est adéquat. On ne comprend pas ces vérités primordiales et immuables sans l'être infini en qui elles sont nécessairement formulées, de même qu'on ne conçoit pas Dieu sans le verbe exprimant ces vérités éternelles.

MaiB la liberté, dans le sens propre du mot, n'a rien à faire en ceci. On commettrait une véri-

table logomachie et on tomberait dans leridicule, si Ton disait qu'en formulant un axiome devant quelqu'un, ou en lui montrant un objet évident, on viole sa liberté, on porte atteinte à son indépendance. Pourquoi? C'est qu'ici la question de de liberté est une question oiseuse.

Or, qu'y a-t-il de changé, lorsque celui qui propose une vérité ou un fait à ma croyance, au lieu de montrer directement cette vérité ou ce fait, invoque son propre témoignage, en d'autres termes si mon adhésion est déterminée non par la vue directe de l'objet, mais par ma confiance en celui qui me parle? Si j'ai ou crois avoir des motifs suffisants pour être convaincu que celui qui m'affirme une chose ne veut pas me tromper, et ne peut pas me tromper , en donnant mon adhésion, je suis, pour ce qui est de ma liberté, dans la même position que lorsque j'adhère à une vérité directement démontrée. Vous pourrez trouver, si mes motifs d'adhésion ne produisent pas le même effet sur votre esprit, que je me laisse persuader trop facilement, qu'en cherchant mes moyens d'investigation et mes motifs de certitude ailleurs que dans l'évidence scientifique, j'agis en esprit faible et très indigne des progrès accomplis par la philosophie rationaliste ; vous pourrez sourire de ma crédulité trop naïve; mais à coup sûr vous ne pourrez pas dire qu'on a porté atteinte à ma liberté. Ici encore la liberté n'a que faire, tant qu'aucune

184 U RÉVOLUTION ET VÊ&imB.

contrainte matérielle na accompagné la parole.

Donc, parce que TEglise prétend posséder des titres qui sont pour un grand nombre des raisons suffisantes de croire à ses affirmations, il n y a pas là une atteinte à la liberté des esprits. Les esprits croient ou ne croient pas à la légitimité de ses titres ; ceux qui y croient adhérent volontairement au symbole qu elle propose ; et tous ceux qui ont ainsi donné volontairement leur adhésion et sont par là devenus librement membres de l'Église, avec la même liberté d en sortir sils cessent d être convaincus, forment ensemble une société spirituelle dans le sens propre du mot. La question de Tinfaillibilité, que s'attribue ou non l'Église, n'y change absolument rien.

§ 3. — Même tajet, pocHion identique des oAtholiqiiet, dci ohreti'eiui diuidents et des deittei*

Bien que cela nous paraisse de toute évidence, nous voulons rendre la chose plus sensible encore, en montrant que si le reproche était fondé, il faudrait également l'appliquer à tous les chrétiens, en dehors de l'Église catholique. Quand nous disons chrétiens, nous désignons quiconque croit à la divinité de Jésus-Christ, qu'il appartienne ou non à une Église; nous comprendrons même, si l'on veut, sous cette

ESPRIT mUkl DE L'ÉGLISE. tô5

dénomination, tous ceux qui, sans croire à la divinité personnelle du Christ, croient au moins qu'il était divinement inspiré.

Le croyant inspiré, croyant que Dieu leur parlait par sa bouche, tant qu'il vivait, et qu'il était là pour expliquer sa pensée à ses disciples, ceux-ci, convaincus qu'il ne pouvait pas se tromper, puisqu'il était le témoin de la vérité même, acceptaient naturellement de confiance ses affirmations.

Dira-t-on qu'ils n'étaient pas libres, et que la société qu'ils formaient entre eux cessait d'être une société purement spirituelle, par cela seul qu'ils avaient la conviction que celui qui leur enseignait les objets de leur croyance ne voulait ni ne pouvait les tromper? Personne ne le prétendra; pas plus qu'on n'a jamais prétendu que les chrétiens qui, en dehors de l'Église catholique, veulent se grouper librement dans la croyance commune en la divinité du Christ ou en son inspiration, cessent d'être libres, et que chacun de ces groupes ne forme pas une société spirituelle.

Et parce que, parmi ces chrétiens, il s'en trouve qui pensent que cette inspiration qui assistait le fondateur de la société spirituelle, se continue sur cette société, à travers les siècles, afin qu'elle garde intacte la doctrine originairenaent enseignée, la nature de cette société en est-elle le moins du monde altérée? Cesse-t-elle

186 LA RÉVOLUTION ET LtGLlSE.

d'être une société spirituelle dans le sens le plus pur du mot, et la liberté de l'adhérent a-t-elle reçu la plus légère atteinte? Si votre croyance à l'inspiration du Christ, et par conséquent à son infaillibilité^ laisse intacte en vous la question de liberté, nous ne voyons pas ce qu'y fait de plus la croyance volontaire à l'inspiration de son Église.

Du reste , qu'on ne s'y trompe pas , cette objection, si Ion veut être logique, ne s'arrêtera pas à l'Eglise; elle remontera jusqu'à Dieu luimême. Une fois parti d'une fausse notion de la liberté, on écartera, comme attentatoire à la souveraineté de la raison, tout ce qui lui pose des limites. L'existence d'un être infini , auteur de la destinée de l'homme, dictant des lois à sa conscience, sera déclarée inconciliable avec sa pleine liberté de penser et d'agir ; «subordonner, dira-t-on, à une volonté supérieure, infinie, absolue et immuable l'être humain , cet être raisonnable et libre, dont l'attribut essentiel doit consister dans la faculté de se créer à lui-même ses propres lois, n'est-ce pas le paralyser, l'annihiler, et rendre impossible tout progrès? Donc, pour opérer l'affranchissement réel et radical de l'homme, il faut supprimer Dieu. »

Et ce n'est pas seulement Proudhon , cet esprit éminent mais paradoxal, qui, dans son œuvre de démolition, et dans son besoin immodéré d'exalter la puissance virtuelle de l'homme,

n'a pu supporter le partage de cette puissance, même avec Dieu ; ce ne sont pas seulement certains utopistes allemands qui, dans leurs subtilités transcendentales, jugeant le monde suffisamment occupé par le moi humain et ses manifestations, ont tout simplement conclu que Dieu ny pouvait trouver place. Chaque jour, des esprits simples et s'en tenant à la logique la plus vulgaire, se heurtent à cette idée de Dieu, quand ils essaient de concevoir la liberté de l'homme.

Nous ne rappelons cette question de pure métaphysique, et les difficultés qu elle soulève, que pour faire comprendre que certaines objections, que l'on se croit en droit d'adresser spécialement àl'autorité catholique, s'appliquent exactement au principe même d'autorité, quelque part que cette puissance réside, soit dans sa source divine, soit, par délégation, dans les êtres finis ; qu'il- faut donc renoncer à s'en faire un argument particulier contre l'Eglise, sous prétexte qu'elle se serait constituée en état de violation flagrante et exceptionnelle de la liberté de l'homme; qu'en cela, et pour tout ce qui touche aux difficultés philosophiques sur l'accord de l'autorité et de la liberté, l'Église est, vis-à-vis de l'esprit humain , dans la même position que Dieu, que le Christ , et que tout être parlant au nom d'une inspiration divine.

Réservons donc ce sujet au domaine de la

métaphysique et surtout à celui de la morale ; et reconnaissons que, quelle que soit l'opinion de chacun sur la solution de ce problème, ce qui est incontestable, c'est que les esprits unis dans la croyance commune à la parole de l'Église, forment entre eux une société purement spirituelle^ tout aussi bien que ceux qui s'uniraient dans la croyance en l'autorité de Dieu ou de son Christ.

Ainsi, ni un symbole mieux défini et précisé, ni le principe de l'infaillibilité de l'Église ne changent en rien son caractère de société purement spirituelle, c'est à dire le commerce libre des esprits réunis dans une même croyance.

Page 1