CHAPITRE PREMIER
l'église en face de la pbemebbe bévolution
Depuis que la papauté est devenue une puissance temporelle, ses intérêts politiques, intimement liés à ceux des gouvernements monarchiques de la vieille Europe, lui ont entièrement fait perdre de vue le côté libéral du christianisme qui avait fait de l'Eglise catholique, dans les premiers siècles, un merveilleux instrument de civilisation. Désormais, par un renversement inouï de toute l'économie de la rénovation évangélique, tous les intérêts conservateurs et toutes les passions rétrogrades, se groupant autour du trône pontifical, en ont fait le principal moyen de résistance au mouvement progressif des sociétés modernes.
Dans tous les pays catholiques, le clergé, en possession de nombreux avantages temporels, et jouant un rôle politique considérable, était d'autant plus disposé à seconder cette attitude antilibérale de" la papauté, qu'en paraissant agir pour conserver lunité de l'Eglise et l'intégrité de la doctrine, il sauvegardait avant tout ses privilèges et ses immenses richesses. En France particulièrement, une solidarité étroite s'était établie entre le clergé et ce régime monarchique, qui avait fini par absorber tous les pouvoirs réels dans la personne du monarque.
Le principe de la religion de l'État n'était pas resté une lettre morte; à tous les degrés de l'échelle sociale, le prêtre avait sa part d'action politique : dans les paroisses, il était dépositaire des actes de l'état civil ; par l'acte de naissance, qui se confondait avec celui de baptême, il était maître du citoyen à son entrée dans la vie ; il le tenait sous sa tutelle en le suivant avec une autorité exclusive et jalouse dans toutes les écoles du royaume ; il s'assurait de sa fidélité à l'orthodoxie au moment où, par le mariage, il fondait une nouvelle famille. La mort même ne mettait pas tin à cet inévitable contrôle, l'héritage continuant la personne du défunt. Ce n'était pas encore assez ; le clergé, non content de n'admettre aux fonctions publiques que ceux dont la foi était hors de doute, ne put tolérer la seule présence des dissidents; il obtint de son idole,
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Louis XIV, la révocation de l'édit de Nantes ; et alors s'accomplit cette grande iniquité, l'expulsion des protestants.
Quant à la position temporelle du haut clergé, indépendamment de ses immenses possessions territoriales, de ses bénéfices, de ses immunités et des revenus considérables que lui procurait la dîme sur le produit de toutes les terres, il formait le premier corps politique de l'État, et les évêques marchaient de pair avec les plus grandes familles de la noblesse.
Ce n'était pas, du reste, sans compensation que la puissance séculière comblait ainsi de faveurs les ministres de la religion officielle. Ceux-ci le lui rendaient avec usure, en mettant de toute façon leur autorité sur les âmes au service des magistrats civils. Sans compter l'intervention personnelle et directe du prêtre dans les principaux actes de la vie du citoyen, les évêques, par leurs monitoires (1), se faisaient les
(1) Oa appelait monitoire un acte épiscopal publié dans la forme des mandements, et enjoignant aux fidèles, sous peine d'excommunication, de révéler tout ce qui était à leur connaissance au sujet de personnes poursuivies pour un crime ou délit quelconque par les magistrats civils. Ces monitoires étaient publiés à la requête du procureur général du roi « complaignant à Dieu et à la sainte Eglise. » Voici un modèle de monitoire, publié dans toutes les paroisses de Paria, le 11 décembre 1661, au sujet de quelques malversations de gens de finances : ' OfficialisParisiensis, omnibus parrochis vicai us ^t presbyteris notais 9H))€(itis, salutem la Domino.
auxiliaires de la justice temporelle; par la menace des peines canoniques, ils facilitaient les investigations de la police et assuraient l'exécution des sentences criminelles. C'était là surtout, dans ce concert des sanctions religieuses
Nous vous mandons bien et diligemment admonester par notre autorité, sous peine d'excommunication, par trois dimanches consécutifs, aux prosnes de vos églises, comme à présent par la teneur des présentes , à la requeste de monsieur le procureur général du roi, en la chambre de justice, établie pour la recherche et punition des malversations commises au fait des finances, et suivant V arrêt de ladite chambre, du neuvième du présent mois de décembre, Nous admonestons tous ceux et celles qui savent et connaissent les lieux où se sont retirés aucuns particuliers intéressés dans les fermes, receptes, traittez et affaires de ânances du roi, qui se sont absentés depuis la publication de la déclaration du roi du 2 du présent mois ; les personnes qui leur donnent retraite et leur administrent les choses nécessaires ; savent et connaissent en quels lieux lesdits particuliers intéressés dans les affaires de finances du roi, qui se sont absentés, ont fait transporter leurs effets, ès-mains desquelles personnes ils ont déposé leurs papiers, deniers comptants et meubles précieux ; quels contrats, obligations, promesses, cédules et billets ils ont passés, depuis trois mois, de quels noms ils se sont servis, et généralement quelles personnes ont contribué pour divertir, cacher et receler leurs effets, et quels notaires ont reçu tant lesdits contrats que les reconnaissances et contrelettres qui leur ont été délivrées. « Voir également Lettres monitoires de Tarchevéché de Paris, du 16 mars 1851, au sujet de » déprédations &ites sur les vaisseaux étrangers, dissipations de finances, transport de deniers hors du royaume, empêchements à la paix, etc. . . « ; Lettres monitoires du 21 décembre 1651, relatives à la recherche d'un individu auquel la rentrée dans le royaume était inter-
et des sanctions humaines, que se consomnaait lalliance de l'Eglise et de l'Etat ; on y voyait en exercice cette solidarité étroite qui, faisant une même cause de Tordre religieux et de Tordre civil, confondait, en une même action préven-
dite, ainsi qu'à tous les membres de sa famille, et qu'on supposait avoir des intelligences en France et se disposer à y rentrer à main armée; un monitoire publié à Paris en mars 1716. On trouve un monitoire du 9 juillet 1763, intitulé : Monitoire important^ concernant une affaire de grossesse feinte et de supposition d'enfant, qui ât beaucoup de bruit à cette époque. — Il en était de même dans tous les évêchés du royaume. Ainsi un monitoire de l'officialité de Rouen, du 7 janvier 1641, porte : « Censures ecclésiastiques pour avoir révélation de l'assassinat commis devant l'église de Notre-Dame de Rouen, ensemble des vols et autres crimes des auteurs d'iceax, etc. • — Quelquefois les monitoires étaient plus généraux ; au lieu d'avoir pour objet la recherche d'un criminel en particulier, ils se rapportaient à tous les crimes qui pouvaient être commis dans un diocèse. Certains monitçires enfin étaient affichés en même temj^s dans tous les diocèses de province. La forme était la même. Des exemplaires des monitoires que nous citons sont conservés à la Bibliothèque impériale. — Les évêques et les curés n'étaieni-ils pas ainsi réellement transformés en agents de la puissance séculière? Oii pense bien que ce concours était surtout utilisé par les princes au sujet des crimes d*Etat, Or s'imagine- 1 -on le redoutable parti qu'ils en pouvaient tirer contre ceux dont les opinions ou les prétentions leur faisaient ombrage P Le premier empire essaya de rétablir cet usage fort commode des monitoires, par un décret du 10 décembre 1806, au moins pour la recherche des crimes les plus graves ; mais les mœurs nouvelles ne pouvaient plus admettre ce système de délations commandées par le prêtre comme un devoir de conscience.
80 LA RSyOI^UTïON WT t'ÉawsE.
tive et répressive, tous les moyens dont disposaient les deux puissances.
Assurément, l'Eglise de France, sous le nom d'Église gallicane, s'est honorée et justement illustrée en défendant avec persévérance les droits de la société laïque contre les prétentions théocratiques de la cour pontificale, aussi bien que l'autorité spirituelle des évêques contre l'omnipotence du chef de l'Église. L'indépendance des pouvoirs humains fut par elle fermement assise sur le principe de saint Paul que tout pouvoir vient de Dieu, et cette indépendance reçut sa plus solennelle consécration dans la fameuse déclaration^ de 1682. Mais ce côté glorieux du rôle de l'Église de France ne doit pas faire oublier que ces libertés gallicanes se traduisaient en privilèges temporels de toute nature pour les évêques; et que ces prélats, ainsi associés directement et intimement à la cause du roi et de l'ordre monarchique, finirent à la longue par n'être plus que des hommes politiques, et, la plupart, des courtisans.
Privilèges de l'Église gallicane; possession par le clergé séculier et régulier d'une grande partie du sol; participation de l'épiscopat aux affaires publiques comme grand corps de l'État ; concours des évêques comme auxiliaires de la justice nationale; intervention du bas clergé dans tous les actes de la vie privée et de la vie publique des citoyens ; droit de dîme ; ewjnptipo
RÉSUMÉ HIST0RIQUI9. U
pour les domaines ecclésiastiques de toute charge publique : tout cela réuni avait fait de lautel et du trône de France un même système indivisible et indissoluble; système formulé dogmatiquement par les plus illustres représentants de rÉglise et de la monarchie, magistralement établi par Bossuet dans son important ouvrage : La Politique, tirée de VÉcriture sainte.
Ce régime politico- religieux divinisait en quelque sorte la souveraineté temporelle dans la personne royale, et concentrait tout pouvoir religieux dans les mains d'un clergé puissant, chargé à la fois de défendre l'orthodoxie au nom de l'unité de l'Église universelle et au nom de l'unité de l'État et de sa stabilité. Les diverses parties de l'édifice étaient si bien soudées entre elles, qu'il était difficile à quiconque rêvait de réformes et de transformations, de distinguer ce qu'il y avait à détruire et ce qu'il y avait à conserver.
Le clergé défendant sa position temporelle, ses privilèges politiques et tout l'ensemble du vieux droit national avec la même ardeur et la même opiniâtreté qu'il en mettait à défendre les dogmes essentiels de la religion, les adversaires s'habituèrent à confondre aussi les uns et les autres dans leurs anathèmes. Quelques-uns même, finissant par se persuader que l'attachement si profond du clergé à ce régime politique tenait au principe même de l'institution catho-
lique, en vinrent à diriger leurs plus violentes attaques contre cette religion ; ils se figuraient ainsi saper les iniquités sociales, par leur base principale. Ce fut l'œuvre des philosophes du dix-huitième siècle et particulièrement des encyclopédistes.
Il se produisit donc ce phénomène étrange, que le corps sacerdotal, gardien de la pureté de cette doctrine qui était la vraie source de tous les progrès sociaux, en faisait par son aveuglement politique une lettre stérile ; et que les amis du progrès, tout en puisant à pleines mains à cette source, et se faisant ainsi les apôtres des principes évangéliques, combattaient cette Eglise qui les leur avait conservés et apportés intacts à travers les siècles de barbarie. Il devait en résulter de déplorables malentendus dans lopinion publique, et de violents conflits, au moment de ces grandes crises qu'allait traverser la France nouvelle. On peut dire que ce divorce de la portion vivante et active des jeunes générations avec cette Eglise, dont tout le passé était associé aux traditions de la nationalité française, ne contribua pas peu à compliquer le mouvement révolutionnaire et à lui donner ce caractère d'exaspération qui a marqué ses phases les plus violentes.
§ l*r. — L'Eglife en face de la Gonstîtiuinte.
Cependant, quand la lutte, en 1789, passa de la théorie dans les faits, la Révolution, sur ce terrain pratique, eut l'instinct qu'il fallait compter avec cette religion qui était au fond de toute la civilisation moderne. Tenter de la détruire, comme l'avaient rêvé les philosophes du dix-huitième siècle, c'était à la fois tenter l'impossible et se créer des difficultés inextricables. A ce moment des héroïques revendications, les passions antireligieuses étaient si loin d'avoir pénétré dans les masses, que le premier mouvement des vainqueurs de la Bàstillo, le 14 juillet, fut de gravir processionnellement et pieusement la montagne Sainte-Geneviève, afin de mettre leur première conquête et toute l'œuvre révolutionnaire sous la protection de la patronne de Paris. Chez ces populations naïves, l'impatience de réformer les abus, aussi bien ceux du clergé que ceux de la société laïque, n'ébranlait pas leur vieille foi traditionnelle.
Aussi tous les vrais hommes d'Etat de la Constituante pensèrent-ils que le plus sage parti, c'était de tâcher de faire tourner l'Église en instrument de liberté, autant qu'elle avait été, dans les derniers siècles, entre les mains des princes, un instrument de despotisme. Mais comment s'y prendre pour mettre le clergé, jus-
34 LA RtiVOf^^lON ET LËGI^ISE.
que-là si hostile aux idées de progrès, à l'unisson de fesprit nouveau? Comment dissiper en un jour les préventions invétérées des deux partis contraires? Comment substituer, sans s aliéner le clergé, le principe de la liberté religieuse et de légalité civile des cultes au principe jusque-là incontesté de la religion de TÉtat? Comment enfin persuader à cette Eglise, objet de si vives attaques, qu'au fond il n'y avait rien d'antichrétien dans les tend.ances de la Révolution?
La difficulté était d'autant plus grande, que le premier acte de la Constituante, en supprimant l'ordre des évoques comme corps politique privilégié et en absorbant l'épiscopat dans la masse des députés de la nation, avait marqué au début le caractère radical de l'œuvre qu'elle était chargée d'accomplir. Puis, poussée à la fois par le génie même de la Révolution et par la nécessité de se procurer des ressources, l'assemblée avait si résolument porté la main aux immunités temporelles du clergé et à ses richesses, qu'il eût fallu à l'épiscopat des vertus surhumaines pour voir un acte de justice providentielle dans cet immense dépouillement.
Sans doute l'histoire ne doit pas oublier que, dans la mémorable nuit du 4 août 1789, heure sublime où se montrèrent dans tout leur éclat les plus nobles instincts de la nature humaine, le clergé rivalisa avec la noblesse et le tiers de générosité et de dévotement à la pg^trie. Ce
RÉSUMÉ mSTORIQtJB. SS
n*était pas assez de voter d'enthousiasme et d'un seul coup labolition de tous les droits féodaux. Il y eut parmi le clergé une émulation de sacrifices : l'un demande qu'on retourne à l'ancien droit canonique sur la pluralité des bénéfices; un autre veut qu'on abroge le droit d'annate de Rome sur les bénéfices vacants; plusieurs curés ofitent de renoncer à leurs modestes bénéfices ; un d'entre eux met au service de l'Etat son casuel.
Mais les causes de conflits étaient trop profondes pour que la lutte ne recommençât pas dés le lendemain. Dans la séance du 4 août, les dîmes ecclésiastiques avaient été frappées comme toutes les autres dîmes du royaume.
Etait-ce une suppression pure et simple, ou bien entendait-on indemniser les bénéficiaires dépouillés? Ici encore, l'esprit de renoncement l'emportant sur les intérêts égoïstes, l'archevêque de Paris appuya au nom du clergé l'avis de Mirabeau, et fit voter l'abolition pure et simple.
Le débat changea bientôt de caractère quand il fut question àe^ biens du clergé. Les prélats auraient fait volontiers l'abandon d'une grande partie de leurs possessions territoriales pour sauver le reste; car ce qui leur répugnait le plus, c'était la position de salariés de l'État, qu'on entendait leur faire. Même l'abbé Grégoire, si favorable aux mesures révolutionnai-
âe LA RÉVOLUTION ET L*ÉGLISE.
res, sentit la gravité de cette dépossession absolue, et fit des efibrts pour amener une transaction qui, en mettant au service de la nation une part considérable des domaines ecclésiastiques, laissât au clergé de quoi pourvoir aux frais indispensables du culte. Dès le 12 avril 1789, larchevêque d'Aix ofi*rit des ventes progressives faites par le clergé jusqu'à concurrence d'une somme de 600 millions. Il se trouva aussi, dans le côté gauche de l'assemblée, des membres animés d'un esprit sincère de conciliation, tels que Malouet, qui proposèrent de charger une commission ecclésiastique de préparer un plan de réforme, dans le but de réduire au strict nécessaire les bénéfices destinés tant à l'entretien du clergé séculier et régulier qu'à La subsistance des pauvres ; tout le reste devant être appliqué aux besoins de l'État.
Dans les crises révolutionnaires, les moyens termes sont toujours emportés par l'inexorable logique des partis extrêmes. Ce n'était plus seulement l'abus de la propriété ecclésiastique qu'on voulait détruire, c'était le principe. On vota donc, le 2 novembre 1789, la motion de Mirabeau, ainsi conçue : « Tous les biens du clergé sont à la disposition de la nation, à la charge de pourvoir d'une manière convenable aux frais du culte, à l'entretien de ses ministres et au soulagement des pauvres, sous la surveillance et d'après les instructions des provinces.. Selon
KésUMÉ HISTORIQUE. H
les dispositions à faire pour les ministres de là religion, il ne pourra être offert moins de 1,200 livres, non compris le logement et jardin en dépendant. » C'était une révolution radicale dans le régime temporel du clergé.
L'impatience où Ton était de traduire les théories en actes fit oublier tout ménagement quand il s'agit de mettre à exécution le décret du 2 novembre. Talleyrand fit décider que les scellés seraient apposés sur les chartriers contenant les titres ecclésiastiques, excepté ceux dont les curés étaient dépositaires, et qu'il serait fait un inventaire des meubles; puis, sans attendre l'avis des provinces, ainsi que l'avait réglé le décret du 2 novembre, l'Assemblée vota la vente immédiate, pour une somme de 400 millions, des biens du clergé, pris dans la catégorie ne produisant pas de revenus, tels que maisons et établissements ecclésiastiques des villes. Il ne restait plus, pour que l'œuvre de démolition fût complète, que la question des ordres religieux. Là surtout le but fut dépassé, bien que, dans la discussion, les vrais principes eussent été posés et applaudis. On ne se contenta pas de décréter, ce qui eût été de toute justice, que la loi civile cessait de sanctionner les vœux monastiques; on déclara les ordres religieux supprimés, du moins les congrégations d'hommes, avec interdiction d'en établir de nouveaux.
Ces mesures excessives, précédées d^ vio-
lentes discussions qui en aggravaient encore la portée, excitèrent jusqu'à l'exaspération Jes animosités déjà si vives entre les partis. On vit combien les esprits s'étaient aigris et combien les haines réciproques envenimées, quand s'ouvrirent les débats sur l'administration des biens déclarés inaliénables, mais restés encore dans les mains du clergé, et sur la mise à exécution du principe que les ministres du culte seraient salariés par l'Etat. En avril 1790, le clergé, se voyant poussé dans ses derniers retranchements, tenta un suprême effort; pour sauver sa position temporelle, il osa remettre en question le principe même de la liberté religieuse. Ce fut un membre de la gauche, le moine chartreux Dom Gerle, qui proposa que la religion catholique fût décrétée la religion de la nation et la seule autorisée. L'agitation extraordinaire que cette tentative jeta dans tout Paris montra bien que là était réellement le nœud de la Révolution . Ce fut une occasion pour la Constituante de confirmer ses précédentes déclarations sur la liberté religieuse.
Les passions se trouvant ainsi surexcitées par les luttes ardentes de cette première période qu'on peut appeler la période de démolition, où les plus légitimes réformes furent accompagnées de violences regrettables, on comprend combien étaient devenues difficiles les mesures conciliatrices quand il s'agit d'entreprendre
l'œuvre de reconstruction. Si envenimée pourtant que fût en ce moment la querelle entre lepiscopal et ses adversaires, le parti révolutionnaire ne sentait pas moins la nécessité de tenir un grand compte du culte de l'immense majorité de la nation. Il était donc dans cette situation contradictoire de ne pouvoir se passer du concours d'une Église à laquelle il n'avait épargné aucun acte de défiance et même d'hostilité.
Au point où en étaient les choses, laisser l'harmonie entre la Révolution et l'Église s'opérer de soi-même, par la liberté, devait sembler le rêve le plus chimérique. Le clergé ne pouvait devenir un auxiliaire des idées nouvelles qu'après s'être réformé lui même, qu'après avoir rétabli dans son sein les institutions primitives propres à donner indépendance et dignité au clergé inférieur. Et que de temps ne faudrait-il pas pour que ce travail de régénération dans l'Église, puis l'œuvre sociale qui en devait être la conséquence, pussent produire quelques fruits? Les révolutionnaires étaient trop impatients pour attendre. Se figurant qu'on devait mettre autant de hâte à réédifier qu'on en avait mis à détruire, et se croyant d'ailleurs tout-puissanis, parce que rien n'avait résisté à leurs premières tentatives, au lieu de se fier au temps et au bon vouloir des chefs de l'Église, ils prétendirent opérer eux-mêmes l'œuvre de rénovation reli-
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gieuse; en d'autres termes, ils voulurent constituer rÉglise au même titre qu'ils constituaient
rÉtat.
Assurément il n'y avait dans l'intention de la plupart des auteurs de la constitution civile du clergé aucun acte d'hostilité contre l'unité catholique ; et si l'on regarde avec impartialité les divers points réglés par cette loi réformatrice, on avouera qu'il n'y a rien de contraire à la doctrine de l'Eglise. Sous ce rapport, J'abbé Grégoire et les autres adhérents à l'Eglise constitutionnelle furent d'une bonne foi parfaite et même d'une orthodoxie irréprochable. Quant à ce qui concerne la discipline intérieure de l'Eglise, s'il s'introduisit dans la constitution civile quelques éléments de presbytérianisme, nous pensons qu'avec un peu d'esprit de conciliation, il eût été facile de les en écarter. Il eût été plus facile encore, croyons-nous, de ramener à de justes termes, la disposition qui appelait le peuple à l'élection des curés et des évêques; l'amendement de l'abbé Grégoire, qui n'admettait à cette élection que les catholiques, pouvait satisfaire les deux partis.
Mais en n'envisageant que la légitimité des réformes proposées, on oublia trop qu'il y avait là une question de compétence , c'est à dire la question capitale de la Révolution ; car le grand problème qui s'agitait n'était-il pas celui de la liberté? Et la question de la liberté, qu'est-elle
RËSUMÉ HISTQRIQUB. 41
autre chose, à sa racine,, si ce n'est la question des droits de la conscience individuelle vis-à-vis des pouvoirs humains? On était donc arrivé, sans s'en douter, sur ce terrain où la politique rencontrait la religion, au nœud même du problème révolutionnaire. Les réformateurs, en tranchant cette question dans le sens de la compétence civile, méconnurent le principe essentiel de la Révolution, et par là commirent une faute capitale qui devait avoir les plus désastreuses conséquences.
Il faut dire, à leur excuse, que l'idée de la liberté était ce qu'il y avait de moins compris avant 1789. On ne concevait pas un autre régime que celui des religions d'Etat ou des religions nationales. Sur ce point, le Contrat social du philosophe J. J. Rousseau ne reposait pas sur un autre principe que la Politique diaprés [Écriture sainte du gallican Bossuet. D'ailleurs, pour ce qui est de l'immixtion du pouvoir civil dans les affaires religieuses , les précédents de la monarchie n'avaient que trop préparé les voies à la Révolution.
Depuis que François P', par son concordat avec Léon X, avait aboli la sage pragmatique sanction de saint Louis et de Charles VII, le roi s'était substitué au clergé pour la nomination des évéques et la collation des bénéfices. Sans doute, la question de la compétence n'était pas engagée là ; car ces arrangements s'étaient
it LA RÉVOLUTION ET L'ÉGUSE.
faits d'un commun accord entre les deux puissances, et le roi n'avait pas prétendu imposer ses nouveaux rapports avec TEglise de France, sans l'agrément du souverain pontife. Mais l'Assemblée constituante avait peine à comprendre comment on lui déniait le droit d'intervenir pour restaurer les règles de la primitive Eglise, dans l'intérêt même de l'indépendance et de la dignité du clergé, tandis qu'on n'avait pas contesté aux rois de France le droit d'intervenir pour déroger à ces règles primitives, au grand dommage de cette indépendance du ministère sacerdotal.
Trompés par ce déplorable côté des traditions gallicanes, trop nourris des doctrines des juristes de la monarchie au sujet des droits du pouvoir civil sur la discipline de l'Eglise et sur les biens du clergé, les novateurs n'hésitèrent pas. Ne pouvant attendre le concours volontaire d'un haut clergé opiniâtrement et aveuglément attaché à l'ancien régime, et encore moins celui de la cour romaine, ils espérèrent entraîner l'adhésion des uns et des autres, par la force même des choses, à des réformes résolument et définitivement accomplies. Ce fut, avons-nouis dit, une erreur capitale qui faussait le sens intime de la Révolution, sans triompher des résistances de l'épiscopat. Au lieu de vaincre leurs adversaires, ils centuplèrent leurs forces en leur fournissant un terrain où ils eurent à défendre,
non plus des privilèges temporels, mais le droit le plus sacré de tous, celui de la conscience. C'était ennoblir leur cause et affaiblir la Révolution.
Cependant les sages avis ne firent pas défaut. « Si vous voulez, dit l'archevêque d'Aix, sincèrement la réforme des abus, autorisez les assemblées des conciles provinciaux. Je vous adjure par la foi, par ce grand principe politique de la division des pouvoirs, qui répugne à ce que le pouvoir civil et la juridiction ecclésiastique soient confondus, je vous conjure au nom du Dieu de paix de rejeter toute innovation qui alarmerait les fidèles. Vintention de la nation nest pas de vous transformer en concile . »
L'impatience des révolutionnaires s'accommodait mieux des théories des disciples de Rousseau, qui proclamaient la souveraineté populaire infaillible et impeccable. Cette omnipotence du pouvoir social fut sans détour formulée par Camus dans la séance du P^ juin 1790 : « L'Église, dit-il, est dans l'Etat, l'Etat n'est pas dans l'Eglise. Nous sommes une Convention nationale. Nous avons assurément le pouvoir de changer la religion. » Le vote de la constitution civile du clergé suivit de près ces paroles ; ce fut le 17 juin que fut adopté l'ensemble du projet.
L'article 21 imposait le serment à la constitution civile.
Une immense protestation s'éleva du sein du
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cleigé. L'impulsion fut donnée par les évêques et la plupart des curés de TAssemblée, qui publièrent collectivement une exposition de leurs principes. Ce manifeste fut approuvé par cent quatre évêques français, sept évêques qui possédaient en France des enclaves, et un grand nombre de curés. Alors s'engagea entre l'Assemblée et le clergé catholique cette lutte, à jamais déplorable, où, au nom de la liberté et d'une constitution qui avait pris pour base les droits de l'homme, furent foulés aux pieds les droits les plus sacrés de la conscience. Dans ce choc des passions surexcitées jusqu'au délire, les esprits les mieux faits pour comprendre la liberté semblèrent frappés de vertige. Mirabeau lui même qui, le plus souvent, sut trouver les plus hautes et les plus lumineuses formules sur le rôle des pouvoirs humains vis-à-vis de la conscience, s'égara cette fois jusqu'à pousser l'Assemblée dans la voie des mesures iniques et violentes. Il soutint, en essayant même de l'aggraver, le projet de décret qui imposait aux ecclésiastiques le serment de maintenir de tout leur pouvoir la constitution civile du clergé.
Ce décret, voté le 27 novembre 1790, portait que les évêques et les curés qui manqueraient à leur serment seraient non seulement privés de leurs traitements et pensions, mais encore déchus des droits de citoyens français. Les ecclésiastiques, sommés de prêter serment à là tri-
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buDe, protestèrent, à lexception de l'abbé Grégoire et de quelques curés. La sommation fut vainement renouvelée par un appel nominal. Ce fut le 4 janvier 1791 qu eut lieu la séance solennelle où chaque prêtre député, interpellé personnellement, refusa de prêter serment.*
Le clergé fut encouragé dans sa résistance par un bref du pape en date du 10 mars 1791 . Le schisme était donc consommé, et ce schisme creusait un abîme de plus en plus profond entre rÉglise et l'esprit de la Révolution. Sur cent trente et un évêques, quatre seulement acceptèrent la constitution civile du clergé : Loménie de Brienne, archevêque de Sens; Talleyrand- Périgord, évêque d*Autun ; de Jarente, évêque d'Orléans; Savines, évêque de Viviers.
L'Assemblée, irritée de cette résistance, mit d'autant plus d'ardeur à organiser l'Église constitutionnelle ; et imputant la persévérance des prêtres insermentés à une hostilité secrète et opiniâtre contre l'œuvre politique de 89, elle les frappa comme des citoyens factieux. Un grand nombre de prélats émigrèrent; quelques-uns firent cause commune avec les ennemis de leur pays, et furent le prétexte d'un redoublement de rigueurs envers les prêtres réfractaires qui n'avaient pas quitté la France,
§ a. — L'Église en faoe de l'Assemblée législative et de la GonTention.
Les deux autres assemblées révolutionnaires ne suivirent que trop cette voie ouverte par la Constituante. Elles épuisèrent les moyens de persécution. Un premier décret de la Législative, en date du 29 novembre 1791, ordonne que les ecclésiastiques non fonctionnaires devront prêter le serment civique dans les huit jours, sous peine de perdre les pensions votées par l'Assemblée nationale. Le veto du roi ne peut arrêter l'exécution de ce décret, au moins dans les départements; et l'Assemblée multiplie coup sur coup ses actes de rigueur contre le clergé réfractaire. Le 6 avril 1792, elle supprime les corps enseignants et interdit de porter le costume ecclésiastique; le 26 mai, elle condamne à la déportation tout ecclésiastique dénoncé au département par vingt citoyens, si le district donne un avis conforme.
Ce fut l'opposition du roi à ces mesures qui donna lieu à l'envahissement des Tuileries, le 20juin 1792, puis à celui dy 10 août, et enfin à l'arrestation de Louis XVI. Les persécutions contre les insermentés redoublèrent dans les départements; l'Assemblée législative renouvela ses décrets de proscription; et elle resta muette et immobile, pendant ces horribles jour-
KfiSUMÉ HISTORIQUE. 47
nées de septembre, où les prêtres réfractaires furent les premières victimes des assassins.
Sous la Convention, la persécution religieuse ne s'arrêta pas un seul jour. En vertu d'un décret du 18 mars 1793, tout prêtre émigré ou déporté reparaissant en France devait être arrêté et exécuté dans les vingt-quatre heures. Les prêtres réfractaires furent entassés sur les pontons ou envoyés en masse à l'échafaud. Les mêmes cruautés, accompagnées d'outrages de tout genre, furent commises envers les religieuses. Mais alors la persécution prit de plus larges proportions : le tribunal révolutionnaire, créé par la Convention, eut à juger tous les traîtres, conspirateurs et contre- révolutionnaires; et la terreur, suivant le mot de Barrère, fût placée à Tordre du jour.
Dans cette crise suprême, où la généreuse ardeur de la défense nationale s'alliait aux plus détestables passions, les haines antireligieuses ne pouvaient s'arrêter au culte catholique. Ce n'était pas assez de frapper les prêtres réfractaires ; la proscription engloba bientôt le clergé constitutionnel. Et, au milieu des honteuses apostasies de quelques prêtres assermentés, l'Assemblée applaudit toutes les théories antireligieuses, depuis le froid et implacable déisme de Robespierre, jusqu'à l'athéisme puéril d'Anacharsis Clootz : « Quiconque, s'écria ce dernier, a la débilité de croire en Dieu, ne saurait avoir
la sagesse de croire au genre humain, le souverain unique. » Et Danton, pour que les actes suivissent ses paroles, disait : « Partout le peuple, dégagé des impulsions de la malveillance, reconnaît que quiconque veut s'interposer entre lui et la Divinité est un imposteur. Partout on a demandé la déportation des prêtres fanatiques et rebelles. »
Nous n'avons à raconter ici ni les ridicules cérémonies du culte de la Raison, ni les scènes odieuses qui l'accompagnèrent, ni les vaines tentatives qui furent faites pour effacer tout souvenir de l'ancien culte, comme la substitution d'un nouveau calendrier au calendrier grégorien et l'institution des fêtes du décadi. Nous avons voulu seulement rappeler, par la marche irrésistible de la Révolution, que dans l'esprit de la plupart des hommes d'action qui furent en ce moment les maîtres de la France, l'ennemi c'était surtout le prêtre, et le but qu'il fallait atteindre à tout prix, l'anéantissement du vieux culte traditionnel. La Révolution leur sembla donc accomplie, quand ils eurent consommé le divorce entre l'Eglise et la France nouvelle.
Si déplorables que soient ces aberrations qui ont légué aux générations suivantes des malentendus dont nous subissons encore les conséquences, l'histoire impartiale ne doit pas oublier de mettre en regard de la conduite des révolu-
tionnaires antichrétiens, la conduite non moins insensée de la cour pontificale. On est moins surpris des excès antireligieux de la Révolution, quand on voit Rome se faisant le foyer de la contre-révolution. Dés le 7 mars 1790, dans un consistoire secret, le pape Pie VI condamne l'Assemblée nationale pour avoir décrété la liberté de conscience ; il s'indigne de ce que les non catholiques ont été déclarés aptes à exercer toutes sortes de fonctions municipales, civiles ou militaires; il traite la liberté politique de vain fantôme, et déplore que le roi très chrétien, dont la puissance a été réduite, ne puisse plus désormais venger les droits de l'Église.
Nous ne doutons pas qu'au début, si la papauté eût montré dans ses rapports avec l'Assemblée nationale un esprit sincère de conciliation, et consenti à opérer de son plein gré les réformes légitimes, elle n'eût facilement épargné à la France le schisme de la constitution civile du clergé et ses funestes conséquences. Mais au lieu de prévenir ce malheur, elle fit tout pour exaspérer les esprits avides de liberté et de progrès. Et quand la constitution civile fut votée, non seulement elle encouragea les évéques à la résistance, mais elle condamna en même temps les plus précieuses conquêtes de la Révolution .
Dans le bref du 10 mars 1791, adressé aux évéques de l'assemblée française, le pape blâme
la Constituante d'avoir établi « comme un droit de l'homme en société, cette liberté absolue, qui non seulement assure le droit de n'être pas inquiété pour ses opinions religieuses, mais qui accorde encore cette licence de penser, de dire, d'écrire et même de faire imprimer impunément en matière de religion tout ce que peut suggérer l'imagination la plus déréglée : droit monstrueux, qui paraît cependant à l'assemblée résulter de l'égalité et de la liberté naturelles à tous les hommes. » Et plus loin le bref ajoute : « Cette égalité, cette liberté si vantées, ne sont pour l'homme, dés le moment de sa naissance, que des chimères et des mots vides de sens. »
Assurément ces anathèmes, contenus dans la plupart des actes pontificaux de cette époque, sont loin de présenter les caractères de véritables définitions doctrinales ; mais l'ensemble de ces monuments du saint -siège ne laisse aucun doute sur l'esprit d'hostilité dont il était animé contre les tendances libérales du siècle. Quand Loménie de Brienne, lun des évêques constitutionnels, se démit de ses fonctions de cardinal, Pie VI, dans «a réponse, faite en consistoire secret le 26 septembre 1791, lui reprocha surtout d'avoir, comme ministre, assuré la tolérance aux protestants, et restauré en partie l'édit de Nantes.
Et l'attitude de la cour pontificale ne répondait que trop à ses paroles. Il était manifeste
que les grandes puissances liguées contre la Révolution recevaient de Rome des encouragements. Autour de la papauté temporelle se groupaient tous les intérêts monarchiques de la vieille Europe.
Ainsi, à Rome, le chef du monde chrétien réprouvant avec une sorte d'horreur la Révolution; au centre du mouvement révolutionnaire, des patriotes égarés croyant annoncer l'esprit nouveau par des fureurs antireligieuses ; n'y avait-il pas de quoi troubler les consciences les plus droites, et accréditer pour de longues années ce préjugé que l'Eglise et la Révolution sont irréconciliables ?
Cette attitude également violente de la cour pontificale et des principaux révolutionnaires fut d'autant plus déplorable, qu'elle n'était l'expression ni du sentiment populaire ni des tendances de l'immense majorité du clergé, y. compris les évêques eux-mêmes. Ceux-ci, tout en envoyant au pape leur adhésion à son opinion sur la constitution civile du clergé, firent leurs réserves sur les doctrines politiques du saintsiége, et déclarèrent qu'ils acceptaient pleinement les grands principes de liberté et d'égalité qui servaient de base à la nouvelle constitution française. Et cette réponse, qu'un écrivain protestant (1) n'hésite pas à déclarer admirable, se
(1) Ed. de Présenséy UÉg\UeeilaBévolntionffanç,,^p9%, 167.
terminait par des conseils de la plus haute sagesse, au sujet de la mission du saint-siége, en présence des graves événements qui s'accomplissaient.
L'année suivante, au commencement de 1792, le clergé insermenté fit une démonstration non moins significative dans un écrit ayant pour titre Nouveau Rapport au roi. « Vous nous accusez, y est-il dit, d'être les auteurs de tous les genres de troubles qui agitent le royaume ; vous nous accusez du défaut de paiement des impôts, de la résistance des peuples à la lihte circulation des grains; vous nous accusez d'être d'intelligence avec l'ennemi de la patrie, d'appeler la guerre de tous nos vœux. Comment se fait-il que sur tant de prêtres accusés vous rien ayez pu trouver un seul coupable? Et cependant certes la surveillance hostile de cinquante mille corps administratifs aidés de plus de dix mille clubs aurait bien suffi pour découvrir ces complots s'ils existaient. Nous déclarons à Votre Majesté que nous sommes soumis à toutes les autorités publiques, et qu'à l'exemple de Jésus- Christ nous mettons au nombre de nos devoirs d'acquitter nos impôts. Nous déclarons que les plus constants et les plus ardents de nos vœux ont pour objet le retour de la paix dans l'Église et dans l'Etat. Toute notre résistance se borne à croire formellement que le culte constitutionnel n'est pas le culte catholique et à enseigner
qu'il ne l'est pas. Ce seul point excepté ^ nous sommes intacts dans notre soumission à Tordre civil, et dès lors nous sommes innocents non seulement aux yeux de Dieu, mais aux yeux mêmes de la loi (1). «
Ce respect, quelquefois sympathique, des institutions nouvelles, joint à l'inébranlable attachement au culte antique, se montrait plus manifeste encore dans les populations catholiques, soit de Paris soit des provinces. Les catholiques de Paris , tout en réclamant contre les mesures qui les gênaient dans le libre exercice de leur culte, protestaient de leur amour de la paix et de leur soumission à la loi commune. Dans les départements, les commissaires de l'Assemblée nationale furent frappés de la modération et même des sentiments patriotiques des paysans qu'on avait dit si hostiles aux nouvelles institutions. Leur obéissance aux lois était absolue, pourvu qu'on leur laissât leur liberté religieuse. « Ces mêmes hommes, disaient Gensonné et Gallois dans leur rapport, qu'on nous avait peints comme des furieux, sourds à toute espèce de raison, nous ont quittés l'âme remplie de paix et de bonheur, lorsque nous leur avons fait entendre qu'il était dans les principes de la constitution nouvelle de respecter la liberté des consciences. »
(1) HUtoire de VÉglùe de France sous la RévoMion, par L'abbé Jageb, t. III, pag. 109.
Môme dans cette Vendée, si animée, croyait-on, de l'esprit de faction, et dont les émigrés surent faire ensuite leur principal moyen de résistance, les commissaires trouvèrent des populations, aussi pacifiquement soumises au nouveau régime politique, que naïves dans leur foi religieuse : « Ce peuple, disait leur rapport, éloigné du centre commun de toutes les résistances, disposé par son caractère naturel à l'amour de la paix, au sentiment de Tordre, au respect de la loi, recueillait les bénéfices de la Révolution sans en éprouver les orages. Rien n'était donc plus facile que de le rattacher à la constitution, si on eût respecté sa foi religieuse très vive et très tenace. Sa religion est devenue pour lui la plus forte, et, pour ainsi dire, l'unique habitude morale de sa vie. »
Après ce témoignage non équivoque d'un des chefs de la Gironde, il ne faut pas s'étonner d'entendre l'archevêque d'Aix s'écrier à propos de la loi de déportation du 26 mai 1792 : « Quel est le crime de ces cinquante mille Français qu'on s'apprête à bannir? Celui de leur religion. Leur crime est de ne vouloir pas faire un parjure. Il s'agit ici de conscience. On ne lui commande pas. y»
La liberté de conscience trouva aussi des défenseurs parmi les hommes les plus sincèrement dévoués à la Révolution de 89. Le directoire du département de la Seine, dont la plupart des
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membres avaient fait partie de l'Assemblée constituante, protesta en toute occasion contre les mesures qui portaient atteinte aux droits religieux des citoyens. Il fit entendre particulièrement un généreux langage au sujet du décret du 29 novembre 1791, qui imposait le serment à la constitution civile du clergé ; cette pétition, qui respire d'ailleurs le plus pur patriotisme, contenait ces belles paroles : « Un siècle entier de philosophie n'aurait-il donc servi qu'à nous ramener à l'intolérance du seizième siècle par les routes mômes de la liberté? Puisque aucune religion n'est une loi, qu'aucune religion ne soit un crime. »
Le ministre de l'intérieur. Cahier Gerville, combattit non moins énergiquement les lois de proscription dans un rapport du ISfévrier 1792 : « Qu'importe, dit-il, à l'État qu'un citoyen aille à la messe ou n'y aille point? Tout ce que peut faire une bonne constitution, c'est de favoriser toutes les religions sans en distinguer aucune. » Et plus loin : « L'intérêt des prêtres ne doit entrer pour rien dans les combinaisons du législateur. La patrie attend une loi juste qui puisse entrer dans le code des peuples libres et qui dispense de prononcer ces mots : prêtres et religion. »
Quelques mois plus tard, Lafayette, profondément affligé des attentats qui se multipliaient contre les prêtres insermentés et leurs adhérents, fit, de son camp, auprès de l'assemblée
% LA RÉVOLUTION ET LtGLïSE.
une noble tentative en faveur de 1^ liberté religieuse.
Indépendamment de ces intelligentes démonstrations dans les hautes régions dii monde offi^ ciel et du corps épiscopal, des faits nombreux prouvèrent que le peuple de Paris, si enthousiaste de sa grande révolution et disposé à réformer tous les abus que le fanatisme et l'intolérance avaient introduits dans le culte national, tenait pourtant par de profondes racines à ses vieilles traditions religieuses. Tant quil crut qu'on n'en voulait qu'aux abus, il laissa faire, et même il mêla sa voix aux sarcasmes des écrivains et des orateurs contre le clergé; mais quand la fureur de détruire en vint jusqu'à s'attaquer à ses fêtes antiques, pieux usages de la famille chrétienne, il se sentit atteint dans ses plus chères croyances.
En décembre 1792, là commune de Paris ayant défendu par un arrêté qu'on célébrât la fête de Minuit, ^un grand nombre de sections protestèrent avec éclat; et l'opposition fut si vive dans les quartiers populaires, qu'il fallut offrir une prime à quiconque s'abstiendrait d'assister à cette messe de minuit. L'indignation du peuple fut plus grande encore à propos de la fête des Rois, et on eut peine à empêcher qu'il ne s'ensuivît de graves désordres. Quand vint la fête de sainte Geneviève, la population se porta en foule immense dans l'église, comme pour
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protester contre la violente intolérance de la commune.
Que d'éléments pour une grande et définitive pacification sur le terrain de la liberté, n y avaitil pas, même au milieu des orages de la révolution, dans cette France fidèle à son passé religieux en même temps qu'avide de tous les progrès sociaux, que d'éléments de pacification, si les maîtres des événements et les chefs de l'Eglise avaient su comprendre le sens essentiellement libéral de l'Evangile! Mais des deux côtés on semblait frappé de vertige.
Cependant, ces violences antireligieuses, ces attentats contre la liberté, ces proscriptions frappant tout citoyen fidèle à ses croyances, étaient trop contraires aux principes proclamés par la Constituante et à l'esprit même de la Révolution, pour qu'on osât les commettre sans détour. Même pendant la lamentable période des persécutions systématisées, la Convention ne cessa pas de rendre théoriquement hommage au droit de la conscience. Quand la commune de Paris prétendit proscrire, par un arrêté de novembre 1794, tous autres cultes que celui de la raison, la Convention intervint pour défendre toutes violences ou menaces contraires à la liberté des cultes. Il est vrai qu'elle exceptait comme factieux tout le clergé réfractaire. Et la loi des suspects atteignait ainsi ceux qu'auraient sauvés les principes du droit public. La réac-
tion de thermidor ne put pas même arrêter en fait les persécutions contre les prêtres, qui durèrent une année encore ; de sorte que Grégoire put s écrier dans un courageux et admirable discours qui eut un immense retentissement : « La liberté des cultes n est que dans les décrets et la persécution dans toute la France. »
Cette justice de la loi, quoique stérile un moment, n'en était pas moins la conscience latente de la Révolution ; et l'heure allait venir où la Convention elle-même consacrerait les vrais principes de la liberté religieuse, dans une nouvelle constitution, qui devait être comme son testament politique. Dès le 20 septembre 1794, la Convention avait décrété, sur la proposition de Cambon, la suppression du budget des cultes; les débats qui précédèrent ce vote- prouvèrent que ce n'était pas là seulement une mesure financière, mais un acheminement vers la séparation de l'Église et de l'État, malgré les nouvelles rigueurs que l'assemblée exerça encore contre les prêtres réfractaires rentrés en France .
De plus en plus on sentait le besoin de ramener la loi à l'esprit de liberté qui avait inspiré le mouvement de 89. Mais la haine du catholicisme, et même du christianisme, était si exaltée et si profonde chez la plupart des chefs de la Révolution, que les propositions libérales ne pouvaient avoir quelque crédit dans l'assemblée, qu'à la condition d'être accompa-
gnées d'outrages contre Tancien culte et ses ministres. Cet état des esprits donne une physionomie aussi bizarre qu'affligeante à tous les débats de cette époque : à côté des plus belles théories sur les droits et la dignité de la conscience, et dans les mêmes bouches, la plus implacable intolérance envers tout ce qui rappellait les vieilles pratiques religieuses.
Cet étrange contraste se retrouve dans tous les monuments de ce temps-là; mais nulle part il ne se montre en traits plus saisissants que dans les travaux qui préparèrent et dans les actes qui suivirent la fameuse loi du 3 ventôse an III (21 février 1795) qui établissait la séparation de l'Église et de l'État. Le rapport présenté par Boissy d'Anglas au nom des comités réunis de salut public, de sûreté générale et de législation, exprimait en un langage élevé les théories les plus libérales, tout en présentant le plus sombre tableau de la religion du Christ, à ses yeux, source de tant de maux. Il ne faut donc pas s'étonner que cette loi, si radicalement libérale en principe, contînt de nombreuses restrictions à l'égard du culte public de cette religion que l'on considérait comme antisociale.
La Constitution de l'an III (17 août 1795), plus explicite encore et plus complète que la loi du 3 ventôse, ne fit nullement cesser cette contradiction ; après y avoir inscrit ce principe que « tout homme est libre dans l'exercice de son
culte » et déclaré que « la république ne salarie aucun culte », la Convention, bien loin d'abolir, pour être logique, les lois de proscription contre les prêtres, se crut obligée de les renouveler. On eût dit que cette mémorable assemblée aurait craint, qu'à défaut de ce dernier coup porté au catholicisme, sa constitution, au fond si libérale, ne pût être considérée comme un hommage, tardif mais non équivoque, à ce culte qu'elle avait tant persécuté.
Quelles que fussent les intentions des auteurs de la loi. du 3 ventôse et de la Constitution de l'an III, laliberté religieuse n'en était pas moins, dans l'œuvre par eux édifiée, l'une des bases principales du droit nouveau. A l'instant même, ce régime porta ses fruits. Malgré les obstacles qui subsistaient encore et le mauvais vouloir des agents de l'autorité, il se fit soudain un prodigieux réveil du sentiment religieux dans toute la France. A Paris surtout ce mouvement fut une véritable explosion de la foi, qu'on avait crue anéantie parce que la violence là tenait muette. Les fidèles accoururent en foule dans les églises. Partout le culte fut rétabli. L'Eglise constitutionnelle et le clergé insermenté rivalisèrent de zèle pour seconder cette renaissance. Et la liberté, si merveilleusement réparatrice, eut d'éloquents ' défenseurs dans la nouvelle assemblée des Cinq-Cents. Après de beaux débats, auxquels prirent part Camille Jordan et
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Royer-CpUard, un vote presque unanime mit un terme à la déportation des prêtres insermentés.
Ces manifestations religieuses n'étaient pourtant pas sans danger; car les passions les plus violentes grondaient encore autour des temples; et la majorité du Directoire, qui persistait à rêver la ruine du catholicisme, faisait tous ses eflforts pour entraver l'exercice du culte. Tandis que ses lettres au général Bonaparte, en Italie, montraient sans détour sa volonté de détruire la papauté et l'Eglise romaine, ses instructions à ses agents de l'intérieur étaient plus significatives encore. « Désolez leur patience, y lisait-on ; enveloppez-les de votre surveillance; qu'elle les inquiète le jour et les trouble la nuit. »
Et cette vitalité indomptable du sentiment religieux que rien ne pouvait déraciner, ne fut pas le moindre des motifs qui poussèrent la majorité du Directoire au coup d'État du 8 fructidor an V. Les lois contre les émigrés et les prêtres furent remises en vigueur ; environ deux cents prêtres furent au nombre des personnes déportées à Sinnamari. La persécution recommença comme aux plus mauvais jours; et le conseil des Cinq-Cents entendit de nouveau des discours animés de la plus odieuse intolérance.
Mais l'empressement enthousiaste des popu;^ lations à profiter du régime libéral de l'an III, avait montré d'une manière trop éclatante l'im- I* 6
H LA RÉVOLUTION ET L*ÉGiISfi.
mense place qu'occupaieût les croyances chrétiennes dans l'esprit de la France, pour qu'il fût possible désormais d'en empêcher la manifestation. La tentative du Directoire, après fructidor, fut donc aussi impuissante qu'elle était inique. A travers tous les genres de persécution, le clergé romain et le clergé constitutionnel poursuivirent avec courage l'œuvre de la restauration religieuse.