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CHAPITRE II

l'église en face du consulat et de l'empikb

Le premier consul, avec l'instinct de l'homme d'État, comprit que tout pouvoir sérieux devait tenir un grand compte de ce besoin religieux des populations. Aussi son premier soin fut-il de rassurer les croyants par des mesures libérales. Le serment à la constitution civile du clergé fut remplacé par un simple engagement de fidélité à la constitution ; et l'arrêté du 3 prairial, qui rouvrait les temples au culte chrétien, fut remis en vigueur.

Cttte faveur marquée du premier consul envers cette Église si longtemps persécutée par la Révolution a fait illusion sur la part qui revient à Bonaparte dans ce mouvement de renaissance religieuse à la fin du dix-neuvième siècle, et sur

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les vrais sentimeûts qui animaient Vauteur de l'attentat du 18 brumaire. Les courtisans lui ont fait honneur d'un mouvement, commencé déjà depuis quelques années, et qu'il sut faire tourner au profit de son ambition. En répétant ce mot : c'est le premier consul qui a relevé les autels, ou a oublié la loi de nivôse et la constitution de Tan III, qui avaient fondé le vrai régime de la liberté, et que Bonaparte se serait contenté de maintenir s'il eût eu des intentions désintéressées et vraiment libérales ; on a oublié les doctrines et les actes du conseil des Cinq^ Cents et de la minorité du Directoire; on a oublié enfin que le prétendu protecteur de la religion était ce politique arriéré qui, à la place de la liberté qu'il trouvait inscrite dans la loi et réalisée dans les faits, préparait cette œuvre de réaction qui s'est appelée le concordat de l'an IX. Dés que les deux puissances, le chef de l'État et le chef de l'Eglise, se trouvèrent en présence pour régler les bases d'une réconciliation de la religion et de la société civile, on vit se redresser tous les préjugés d'autrefois. On eût dit que la Révolution était une- parenthèse. Pour ce qui est de la liberté, ni d'une part ni de l'autre on n'avait rien appris. Cette réconciliation si désirable du christianisme et de la France nouvelle, c'était dans l'opinion et dans les mœurs qu'il fallait l'accomplir, et par la liberté. Le régime de la constitution de Tan III

la rendait facile. On aima mieux la chercher dans les traditions monarchiques de l'Eglise gallicane.

Ce fut un immense malheur, car c'était se replacer dans cette voie des alliances politicoreligieuses qui avaient fait de la religion un instrument de réaction et de despotisme. Cest que ni le chef de l'État ni le chef de l'Église n'étaient dans des conditions de haute impartialité : le premier était dominé par des considérations personnelles; le second portait en lui l'héritage des traditions de la cour romaine. Le premier, monarque déjà par la pensée, voulait souder l'autel au trône ; il lui fallait un clergé complaisant plutôt qu'un clergé libre : « Vous verrez, disait-il, quel parti je saurai tirer des prêtres (1). » Selon la pittoresque expression de Lafayette, la grande hâte que mit Bonaparte à conclure le concordat, vint du désir qu'il avait « de se faire casser la petite fiole sur la tête (2). » Le second voulait surtout reconquérir les Etats temporels du saint-siége, et reprendre son rôle antilibéral au milieu des trônes de la vieille Europe.

Il fallut donc se faire des concessions réci-

.proques, et toutes ces concessions furent au

préjudice de la liberté. Des deux côtés le but fut

(1) Mémoires de Bourienw, t. Y, pag. 333.

(3) Ibid., pag. 63.

atteint: le saint -siège fut réintégré dans ses possessions temporelles, et le nouveau César fut sacré par les mains du pape.

Les vrais amis de la liberté ne se firent pas illusion, quand s'accomplit ce dernier pacte entre le sacerdoce et l'empire. Lafayette fit une tentative pour dissuader le premier consul de toute adoption d'une religion oflBicielle; le système américain lui paraissait la seule rationnelle; et tout prouve que l'opinion publique, en ce moment, eût préféré la liberté religieuse pure et simple à une alliance quelconque entre l'Église et l'Etat. « A l'époque de l'avènement de Bonaparte, les partisans les plus, sincères du catholicisme, après avoir été aussi longtemps victimes de l'inquisition politique, n'aspiraient qu'à une parfaite liberté religieuse. Le vœu général de la nation se bornait à ce que toute persécution cessât désormais à l'égard des prêtres, et qu'on n'exigeât plus d'eux aucune espèce de serment, enfin que l'autorité ne se mêlât en rien des opinions religieuses de personne. Ainsi donc le gouvernement consulaire eût contenté l'opinion en maintenant en France la tolérance, telle qu'elle existe en Amérique. Mais le premier consul savait que si le clergé reprenait une consistance politique, son influence ne pourrait seconder que les intérêts du despotisme. (1). »

(1) M^^** DE Staël, ConaidératioM sur la Révolution françam^ t. II, pag. 273.

C'est pour nous une vérité historique hors de doute que le concordat, dans l'intention des deux puissances contractantes, fut une coalition contre la liberté; attentat d'autant plus déplorable, que tout semblait annoncer une prochaine et facile réconciliation entre le catholicisme et la France nouvelle. Quand l'Europe libérale vit la papauté, non seulement tout subordonner à la restauration de sa souveraineté temporelle, mais s'eflforcer avec une obstination singulière de rétablir dans la France de 89 le principe de la religion de l'État, ou à défaut de ce principe, de s'assurer du moins tous les avantages d'une religion officielle ; quand elle la vit se résigner, pour prix d'un budget officiel, à servir d'instrument de domination entre les mains d'un ambitieux, elle commença à croire à un vice incurable dans l'institution môme du catholicisme.

La papauté fut la première à subir les effets de cette dangereuse alliance. Les articles organiques suivirent de près le concordat. Cette loi du 18 germinal, qu'on a appelée avec raison un chef-d'œuvre de despotisme administratif, et contre laquelle le saint-siége n'a cessé de protester, était bien la réalisation de la pensée exprimée par le rapporteur Siméon devant le Tribunat: « L'Assemblée constituante, disait-il, avait reconnu avec raison que la religion était un des plus anciens et des plus puissants moyens

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de gouverner. Il fallait la tnettre, pltiê qu'elle ne rétait, sous la main du gouvernement. Son seul tort fut de ne pas se concilier avec le pape. Les ministres de tous les cultes seront soumis à Finfluence du gouvernement qui les choisit ou les approuve, auquel ils se lient par les promesses les plus solennelles, et qui les tient dans sa dépendance par leurs salaires. »

Après un pareil avœu, on ne trouvera rien d'exagéré dans ce jugement d'un pasteur protestant de Nîmes, Samuel Vincent : « Par la loi du 18 germinal, les religions cessent d'exister par elles-mêmes et pour elles-mêmes ; elles font corps avec le gouvernement," elles deviennent un objet d'administration. 9»

Les faits du reste dépassèrent toute prévision. Napoléon put se flatter d'avoir à ses ordres le clergé le plus servile et le plus courtisan. Les évêques épuisèrent toutes les formules de l'adulation pour exalter le nouveau Cyrus; et ces formules se retrouvent jusque dans un catéchisme impérial, subrepticement préparé àl'insu de Rome par Portails, de concert avec le légat, cardinal Caprara (1).

Dans son fameux catéchisme de Meaux, Bos-

(1) Voir dans le remarquable ouvrage de M. d'Haussonville, V Eglise romaine et le Premier Empire, les curieux détails de renfantement de ce catéchisme officiel, si différent, quant aux devoirs compris sous le 4^ commandement, du catéchi^ ! . u en usage dans tout le cours de la monarchie française.

suet, sous le roi omnipotent, s était borné à cette formule digne et laconique : « D. Que nous prescrit encore le quatrième commandement?

R. De respecter tous supérieurs, pasteurs, rois, magistrats et autres. »

Les courtisans de l'empereur voulurent lier les consciences par des devoirs personnels envers Napoléon et sa dynastie. Ne pouvant aller jusqu'à ériger en dogme de l'Église^ selon le vœu du nouveau monarque, « la soumission au gouvernement de la France », on y suppléa par tout un chapitre où étaient énumérées avec complaisance les marques de la protection et de la consécration divines envers Napoléon et sa famille (1).

Mais, au gré de l'empereur, ce n'était pas encore assez ; habitué à se voir obéir au moindre

(1) Catéchisme à Vmage de toutes les églises de V empire fran' çais, 1810, leçon vu; soas le 4*> commandement : • Tes père et mère honoreras, « après avoir énuméré les devoirs dont les Français sont tenus envers Tempereur Napoléon 1®% le catéchisme continue : « D. Pourquoi sommes-nous tenus de tous ces devoirs envers notre empereur ? R. C'est, premièrement, parce que Dieu, qui crée les empires et les distribue selon sa volonté, en comblant notre empereur de dons, soit dans la paix soit dans la guerre. Ta établi notre souverain, l'a rendu le ministre de sa puissance eison image sur la terre; honorer et servir notre empereur est donc honorer et servir Dieu lui-même. — D. N'y a-t-il pas des motifs particuliers qui doivent plus fortement nous attacher à Napoléon l^^^, notre empereur? R. Oui, car il est celui que Dieu a suscité dans les circonstances difficiles pour rétablir le culte public de la religion sainte de nos pères, et pour en être le

signe, toute résistance lui semblait une criminelle audace, digne de toute sa colère; en sorte que les conflits qui "s élevèrent sous son règne, entre TÉtat et le saint-siége, prirent un caractère de violence qu'on avait rarement vu à ce degré. Les occasions ne tardèrent pas à se présenter.

Un mariage ayant été contracté avec une Américaine d une naissance vulgaire par Jérôme Bonaparte, le plus jeune frère de Napoléon, celui-ci crut qu'il n'avait qu'à faire connaître au saint-siége le mécontement que lui causait cette union, pour en obtenir sur-le-champ l'annulation. Mais Pie VII, ne trouvant pas de cause légitime de nullité, fut inébranlable. Déjà profondément irrité par cette résistance, Napoléon

protecteur. Il a ramené et conservé l'ordre public par sa sagesse profonde et active ; il défend TEtat par son bras paissant ; il est devenu Toint du Seignear par la consécration qu'il a reçue du souverain pontife , chef de TEglise universelle. — D. Que doit-on penser de ceux qui manqueraient à leur devoir envers notre empereur ? R. Selon l'apôtre saint Paul, ils résisteraient à l'ordre établi de Dieu même, et se rendraient dignes de la damnation éternelle, — D. Les devoirs dont noas sommes tenus envers notre empereur nous lieront-ils également envers ses successeurs légitimes dans l'ordre établi par les constitutions de l'empire ? R. Oui, sans doute ; car nous lisons dans la sainte Ecriture, que Dieu, Seigneur du ciel et de la terre, par une disposition de sa volonté suprême et par sa providence, donne les empires^ non seulement à une personne en particulier , mais aussi à sa/amille. « (Pag. 75, 76,77.)

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laissa éclater sa colère quand le pape, restant sourd à toutes ses instances, refusa d'accorder au royaume d'Italie un concordat semblable à celui qu'il avait conclu pour la France.

Ce premier choc entre les deux puissances dut montrer aux plus aveugles quelle faute on avait commise en les rapprochant. On en vint aussitôt aux moyens extrêmes : de la part du saint-siége, refus des bulles aux nouveaux évoques, menaces d'excommunication; de la part de l'empereur, paroles hautaines et non moins menaçantes: « M'excommunier! Pense-t-il alors que les armes tomberont des mains de mes soldats? »

On sait que dans la suite l'empereur usa largement de ces armes matérielles, dont il avait menacé le souverain pontife. Dès 1806, il s'était emparé des principautés pontificales de Bénévent et de Ponte-Gorvo, pour les donner à Ta!leyrand et à Bernadette. En 1808, il fit occuper Rome par ses troupes, et détacha plusieurs provinces de l'Etat ecclésiastique, pour les annexer au royaume d'Italie; puis, pour toute réponse à la bulle d'excommunication lancée par le pape, il réunit Rome à son empire, et fit enlever Pie VII, qui subit, avec autant de résignation que de fermeté, une captivité de quatre années, odieusement traîné de sa capitale à Florence, à Grenoble et à Savone, et enfin de Savone à Fontainebleau.

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Cette alliance, contractée en vue de la restitution du domaine temporel, aboutissait à une nouvelle et plus cpmplète dépossession ! Et comme pour joindre la dérision à la violence, le ministre de l'intérieur, M. de Montalivet, rendant cowpte nu Corps législatif (Je ces graves événements, proijonçait ces paroles, isi étranges dans la bouche d'un représentant de Tçmpereur :

« Personne n'ignore les maux que la souveraineté temporelle des papes a causés à la religion. Snns elle la moitié de l'Europe ne serait pas séparée de l'Église catholique. Il n'y avait qu'un seul moyen de la soustraire à jams^is à de si grands dangers, et concilier les intérêts de l'État et ceux de la religion : il fallait que le successeur de saint Pierre fût pasteur comme saint Pierre ; qu'uniquement occupé du salut des âmes et des intérêts spirituels, il cessât d'être agité par des idées mondaines, par des prétentions de souveraineté» par des discussions de limites de territoires, de provinces. Cest donc un bienfait d* avoir séparé la religion de ce qui lui était étranger^ et de l'avoir replacée dans son état de pureté évangélique. »

Des persécutions dans l'intérieur de l'Empire accompagnèrent ces violences envers la persoïine du chef de l'Église. Durant le règne de Napoléon, plus de cinq cents prêtres furent mis en prison sans jugement. Les croyants comprendront-ils enfin ce que vaut la prétendue

n LA RÉVOLUTION ET L'ÉGLÎSË.

protection des princes envers la religion? Et les princes comprendront-ils combien est vaine la tentative de peser sur cette force incompressible qui est au fond des consciences, et qui, malgré l'avilissement de quelques prêtres serviles, finit toujours par se redresser, pour la confusion et la ruine de ceux qui en ont voulu faire l'instrument de leur ambition?

L'histoire a recueilli de précieux aveux. Napoléon, las de ces luttes, vaincu, lui tout-puissant, par un pontife désarmé, répétait en 1811 : « On ne recueille que ce que Ion a semé ; le concordat est la plus grande faute de ma vie {\). j^ Non moins significatives sont les paroles d un des plus illustres conseillers de la cour pontificale, le cardinal Pacca : « Quelque douloureuse que fût la perte des États du saint-siége, je croyais que le Seigneur pouvait en retirer un grand bien poiir son Église ; je pensais que la chute de la puissance temporelle des papes détruirait ou affaiblirait du moins cette jalousie et cette antipathie aveugle qui existent presque partout contre le clergé et la cour de Rome^ et que les souverains pontifes, délivrés du pesant fardeau des affaires temporelles, consacreraient désormais tous leurs soins au bien spirituel de leur troupeau » (2).

(1) De Peadt. Les Quatre Concordats, t. II, pag. 499.

(2) Mémoires du cardinal Pacca, 1. 1, pag. 22 et 23, édit. de Lyon de 1832, traduite sur la ^* édit. italienne.

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