CHAPITRE PREMIER
CAEACTÈBE DE l'ÉTAT DANS LE SYSTEME DE LA SEPA- RATION DU SPIRITUEL ET DU TEMPOREL. — l'ÉTAT EST-IL ATHÉE?
Si l'Etat, dit-on, reste complètement en dehors de Tordre religieux, si la société n'adopte pas, par l'organe de l'État qui la représente, une religion, on conviendra que la religion devient étrangère à la société temporelle, et que, par conséquent, l'Etat est athée.
§ l«r. — Confusion. — Le citoyen et le croyant
Cette objection persiste à confondre bien des choses distinctes : le citoyen et le croyant, la vie temporelle d'une nation avec le culte volontaire et libre des membres qui la composent, en même temps que les croyances de la nation avec celles du chef de l'État.
En fait de religion, on est tellement habitué à confondre la croyance du chef de l'État avec celle de la nation, que, dans tous les traités, on ne fait généralement qu'une même question de ces deux bien distinctes : l'État doit-il professer un culte public? Un peuple peut-il vivre sans religion? Pour résoudre la première, on dé-
montre qu'une nation sans croyances religieuses se précipite dans l'anarchie par le désordre des idées et la corruption des mœurs. Ainsi, croyant traiter cette grave question de la pratique officielle du culte par les gouvernants, on s'appuie sur des raisons parfaitement justes en ellesmêmes, mais ayant un défaut capital, celui de se rapporter à un ordre d'idées tout à fait distinct. Bossuet, dans son livre sur la politique, se pose cette même question : Le prince doit-il professer une religion? Sa réponse est affirmative ; puis, dans les développements qu'il donné à sa pensée, il unit si intimement l'État et la nation, il passe si facilement et sans transition de l'un à l'autre, il parle si volontiers de l'impiété, de l'immoralité du peuple, lorsqu'on le croit encore avec les gouvernants, qu'il devient manifeste que, s'il considère comme un principe impérieux la nécessité d'un culte officiel, c'est qu'à ses yeux, l'Etat sans religion ou le peuple sans religion, c'est une seule et même chose.
Cette confusion, explicable à une époque où l'État semblait se résumer dans la personne du prince, et la nation dans le gouvernement, est aujourd'hui plus facile à éviter. On sait assez distinguer la nation du chef de l'État et de ses agents, pour que l'on commence à comprendre qu'un peuple peut être très religieux, très moral, sans que l'État professe légalement une religion. Et cependant ces vieilles confusions se retrou-
nï LA RËYOLUTION BT L*ÉGLISE.
vent encore chaque jour, même exagérées, sous la plume des adversaires du droit moderne. Le passage suivant montrera que nous ne nous créons pas des difficultés imaginaires :
* « Aux yeux de Dieu comme aux yeux des hommes, un peuple est une personne morale qui a un corps, un esprit et une vie qui lui sont propres. Les individus et les familles dont il se compose forment son corps ; les principes et les croyances qu'il professe en religion, en morale, en politique, constituent son esprit, et les siècles pendant lesquels il conserve son nom et son existence font la durée de sa vie. Mais cette personne morale, comme toute personne vivante, pense-, délibère, veut et agit chaque jour ; il lui faut donc une tête pour penser et vouloir, un organe extérieur pour exprimer ses pensées et ses volontés, une main pour agir ; or ce chef, cet organe, cette main, c'est ce qu'on nomme Y autorité publique ou le gouvernement; en sorte qu'il n'est pas plus possible de concevoir un peuple sans gouvernement, que de concevoir une personne sans tout ce qui la constitue essentiellement. Le gouvernement est donc la tête dé l'État, le cœur de l'État, l'organe de l'État; c'est par lui seul que l'État veut, agit et commande. L'un est tellement identifié avec l'autre, qu'on dit indistinctement l'Etat pour dire le peuple, et l'État pour dire le gouvernement. Si donc le gouvernement n'avait aucune
croyance religieuse déterminée, s'il ne professait aucune religion, la société ne professerait aucune religion ; s'il ne connaissait aucune loi divine ni aucun droit divin, logiquement parlant, la société serait athée et le gouvernement aussi (1). 9>
Toute cette argumentation roule sur un cercle vicieux. Assurément, s'il est une vérité hors de doute, c'est qu'on ne peut concevoir un peuple sans gouvernement, un corps vivant sans tête, une société sans organe, sans représentant. Il est incontestable aussi que les éléments qui constituent la vie du corps social doifent avoir leur expression dans le gouvernement qui le représente.
Mais il s'agit de savoir quel est l'objet de cette représentation ; c'est toujours la question, déjà vingt fois traitée, qui revient : les croyances religieuses d'une portion ou même de la totalité des individus composant une nation, font-elles partie de cet ensemble d'éléments sociaux qui constituent la société tempm'elle, la vie politique? Cette personne morale , appelée nation , qui pense, veut, agit, est-elle une personne religieuse? En d'autres termes, la société temporelle comprend-elle dans son organisme l'élément religieux qui est en l'homme? Ou, si l'on
(1) Mandement de Mgr Fatei, évêque d'Orléans, année 1847, pag. 36 et 87.
veut, l'individu, en entrant dans le corps social, raet-il en commun avec ses concitoyens l'élément religieux ou divin de son être?
Si la question est résolue affirmativement comme dans les sociétés païennes, il est évident que, tout l'homme étant dans le citoyen, et les hommes ne formant entre eux qu'une société unique, à la fois politique et religieuse, l'État exprimera cette société à ces deux titres. Au point de vue religieux, l'individu n'était rien, la nation était tout, et le gouvernement la représentait d'une manière intégrale.
Mais on sait en quoi a consisté la révolution chrétienne qui, en rappelant à l'homme sa double destinée, à détaché l'élément religieux de la société politique. L'individu, rétabli dans toute sa dignité, ne met désormais en commun avec ses concitoyens que ses intérêts, ses besoins, ses droits temporels; il se réserve l'élément divin de son être; il en dispose à son gré, il accomplit librement cette seconde partie de sa destinée. Voilà pourquoi désormais, quand il s'agit des rapports religieux des hommes avec Dieu, il ne faut plus parler des nations, mais de Yindividu entrant librement au sein d'une société spirituelle, ou restant dans son isolément. Puisque les citoyens ne mettent en commun que l'élément par lequel ils vivent dans le temps, dans le relatif, c'est à dire, nous le répétons, leurs intérêts, leurs besoins et leurs droits tem-
porels, l'être moral appelé nation n'est autre chose que la combinaison, la régularisation, la mise en activité de ces éléments. Donc l'État, organe de la nation, ne représente quences intérêts, ces besoins et ces droits temporels, et demeure étranger à l'ordre religieux.