CHAPITRE II
LA SÉPABATION DU ÔPHtlTUEL ET DtJ TEMPOREL EST- ELLE LA NÎiaATIOK nu PBINGIPE QT7E LA BELIGION EST LA BASE DE LA SOCIÉTÉ?
L'objection relative au prétendu athéisme de l'État une fois écartée, il en reste d'autres qui semblent aller plus au fond des choses; elles se rapportent soit aux fondements mêmes des sociétés, soit à la racine et à la légitimité des pouvoirs humains.
La religion est la base des sociétés. Le régime de la séparation du spirituel et du temiporel est-il la négation de ce principe ?
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§ 1«|*. — Réalité et permanence du principe que la religion
e«t la base de* sooiétét.
S'il est une vérité universelle, incontestée, affirmée par tous les siècles et par tous les peuples, c'est qu'en Dieu est le fondement de toute société. Plutarque dit qu'on bâtirait plutôt une ville en l'air qu'une république sans religion.
Tout organisme vivant a besoin d'un principe d'unité, qui donne un but commun, une direction harmonique et par conséquent une activité concordante à tous les éléments dont il se compose. Le corps social n'est pas affranchi de cette loi nécessaire. Il lui faut un principe d'unité, ou si l'on veut un but commun d'activité ; c'est à dire qu'une nation doit posséder en elle une force morale qui fasse converger tous ses besoins, tous ses intérêts, tous ses eflforts vers un but commun ; ^ or les idées morales et les idées religieuses sont seules capables de fournir à l'activité d'un peuple un but assez élevé et assez large pour suffire aux aspirations et aux efforts d'une suite indéfinie de générations (1). »
Mais la religion n'est pas seulement la base des sociétés ; elle en est aussi le ciment. Seule, la religion, en unissant en Dieu tous les membres du corps social, établit entre eux des liens
(1) Vlialiâ, t. I, pag. 113.
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solides; seule elle fait du devoir une chose sainte, de la parole donnée un lien pour la conscience, de la loi un commandement sacré ; elle imprime à tous les actes de la vie humaine un caractère sûr, déterminé, qui se reflète dans l'ensemble de la vie nationale et lui assigne une certaine physionomie morale. Ce caractère moral résultant de l'influence profonde et incessante d'une idée religieuse commune, est ce qui constitue, plus que tout le reste, l'individualité propre, l'âme d'une nation.
Que deviennent, dit-on, ces grandes et essentielles vérités avec la séparation radicale du spirituel et du temporel? On croit voir les nations, ainsi renfermées dans un cercle d'intérêts purement humains, sans liens avec les grandes lois providentielles qui sont à la fois le fondement du culte et le fondement des sociétés.
Parce que l'Etat se déclare incompétent à l'égard des divines aspirations de la conscience, parce que les souverainetés de la terre n'embrassent que des objets finis, relatifs, s'arrêtant devant un domaine où l'homme n'est plus le citoyen de telle ou telle nation, mais l'être libre par excellence, chrétien, déiste ou athée, qui ne doit compte qu'à Dieu de ses croyances, en un mot, parce que le génie des temps modernes a brisé la chaîne qui unissait le trône à l'autel, on se persuade que l'édifice social, au lieu d'avoir ses fortes assises sur les vérités éternelles de la
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religion et de la morale, ne repose plus que sur des principes périssables ayant leurs racines dans les intérêts et dans les passions. On se demande alors avec inquiétude ce que deviennent ces vérités fondamentales : que l'unité est le but de tout système politique et social, que la religion est la base de la société parce qu elle est le principe le plus puissant d'unité.
Oui, ces vérités sont de tous les temps, de tous les lieux et de tous régimes ; oui, les lois qui unissent les hommes entre eux dans la société temporelle sont subordonnées aux grands principes qui relient l'homme à Dieu. Il a pu se rencontrer quelques théoriciens abusés se figurant que la politique humaine se suffisait à elle- même; mais les législateurs, les hommes d'État ont toujours compris que prétendre construire l'édifice social aprts avoir arraché la foi religieuse de la conscience des peuples, c'était creuser ses fondements dans le vide. Que les systèmes politiques et sociaux se modifient, se transforment, se succèdent à l'infini, que l'intolérance fasse place à la liberté, la religion ne cesse pas d être la base des sociétés; elle est le principe qui, en posant leurs racines en Dieu, donne aux choses du temps la consistance et la permanence de Tordre divin; elle est la sève vivifiante qui, en purifiant, spi ritualisant, moralisant les actes individuels et les institutions collectives de la famille et de la cité, communique au corps so-
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ciâl la force expansive eh même temps que la puissance de cohésion. Il ne faut donc pas s'étonner si « l'institution sociale et l'institution religteuse se sont toujours établies dans un intime rapport. L'unité, loi inviolable, premier besoin de l'esprit humain, le veut ainsi (1). »
§ s. -> Deux modes divers d'appliquer oe principe. ~- Mode
palea. — Mode chrétien.
Ce qui varie, c'est le mode suivant lequel s'opère cette communication indispensable entre les principes religieux et les institutions temporelles. La véritable, la seule question qui divise les publicistes, la voici : à qui appartient-il de réaliser l'unité sociale en mettant en œuvre un ensemble de principes religieux?
Il est évident que, l'ordre temporel d'une nation dépendant essentiellement de ses croyances religieuses, les gouvernements ont grand intérêt à régir ces croyances. Il n'y a qu'à voir dans l'histoire les efforts tentés par tous les gouvernements pour se rendre maîtres du culte, pour absorber en eux toute influence religieuse; ils comprenaient bien qu'abandonner à d'autres le soin de poser, de conserver, d'enseigner les vérités religieuses et les devoirs qui en découlent,
(1) F. HuEi. La Révolution religieuse au dix-neuvièfM siècle, pag. 3.
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c'était abdiquer tout droit d'initiative et de direction .
Dans l'antiquité païenne, il ne pouvait y avoir difficulté, et jamais un doute ne s'éleva stir la puissance directrice de l'État. Le chef politique était en môme temps chef et régulateur du culte ; il n'y avait qu'un gouvernement parce qu'il n'y avait qu'une société (1); et, comme la religion était un des éléments, et le plus essentiel, de l'organisation politique , l'État la réglementait, la mettait en action , comme il réglementait et mettait en action tous les éléments humains. Il avait ainsi, aux yeux de tous, le droit incontestable et la mission d'opérer l'unité sociale par la religion.
Fut-il jamais une puissance qui osât se poser en face de l'État, distincte de lui et indépendante, parlant aux masses avec autorité? Nous voyons bien apparaître, au dessus des étroites conceptions de la politique humaine, ces grandes figures de l'antiquité, astres solitaires éclairant, pour la phalange peu nombreuse des initiés, les voies abstraites de la science spéculative ; pendant que les générations se léguaient, à la place du Dieu vivant, de vaines idoles et de ridicules superstitions, ces hommes d'élite, se recueillaut dans la solitude, trouvaient, au plus profond de leur âme, un sens que le désordre et les ténô- .
(3) Vby. plus haut, pag. 135 et soiy.
bres du paganisme ne pouvaient anéantir ; de vagues besoins et des inquiétudes sublimes élevaient leur cœur vers le Dieu inconnu. Mais ces éôoles où se tenait si haut le sceptre de la pensée, qu'était-ce autre chose que des académies propres à développer les facultés de quelques esprits supérieurs, cherchant loin de la foule les charmes de la vie contemplative? Nous l'avons déjà fait remarquer, leur action sur la vie réelle des sociétés était nulle. Jamais ces maîtres de la science ne descendirent des régions abstraites de la métaphysique, pour instruire pratiquement le peuple et le diriger dans l'exercice de ses droits, dans l'accomplissement de ses devoirs sociaux; jamais ils ne traduisirent en préceptes accessibles au vulgaire les savantes conceptions de leur génie.
Lorsqu'un grand homme se présentait aux masses, non point comme philosophe, mais comme législateur, ce n'était pas à ces théoriciens sublimes qu'il empruntait les principes de son système d'organisation; il recueillait les superstitions religieuses de la foule, élevait des temples aux divinités qu'un long usage avait consacrées, instituait des cérémonies, des fêtes publiques, propres à flatter les croyances populaires. Puis, sur ce culte national, il édifiait son système politique, certain de la solidité de son œuvre, parce qu'elle avait pour fondement la fidélité des peuples aux dieux de la patrie. Qui-
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conque, par un enseignement public, essayait d'ébranler ces antiques traditions, était frappé comme ennenî de l'État.
En réalité donc, au sein des nations païennes, il n'y avait qu'une puissance visible, extérieure, agissante, initiatrice, dirigeant les mœurs, donnant une impulsion à la vie sociale, c'était l'Etat ; puissance possédant une double force, morale et matérielle, car d'un côté elle réglait et conservait les lois religieuses, de l'autre, par ses sanctions temporelles, elle en assurait l'exécution. Nulle part, nous le répétons, on ne trouvera, en dehors de l'Etat, une action directrice s'exerçant sur les croyances religieuses et par suite sur les mœurs et sur les institutions.
Même chez les peuples de l'Orient, par exemple en Egypte, en Assyrie, où la puissance sacerdotale fut poussée à ses dernières limites, on ne vit jamais l'autorité du prêtre distincte de celle de l'Etat dans l'établissement pratique et l'application des lois du culte. Semblable à certaines écoles philosophiques, le clergé conservait, dans une sphère supérieure, une science mystérieuse que la foule ne pouvait atteindre, et qui jamais ne s'abaissait au niveau des besoins et des intérêts du peuple (1); les superstitions, le culte national, suffisaient au vulgaire,
(1) Voy. M. Pasiobei, Hiêtoire de la législation , t. II, pag. 470.
et le chef temporel en était le représentant. Aussi était-ce à l'État qu'appartenait la direction suprême de la nation.
Nous avons signalé et caractérisé la révolution profonde par laquelle le christianisme a émancipé l'élément religieux dans l'homme; mais on n'a pas compris, surtout au début, que l'effet politique de cette révolution devait être de déposséder l'État de tout droit de direction ; le déclarer incompétent en matière religieuse, c'était lui interdire de formuler et de proclamer cet ensemble de principes pouvant servir de base à son œuvre directrice.
Ce qui a voilé longtemps la vraie situation et trompé sur le rôle moderne de l'État, c'est l'union du trône et de l'autel, aussitôt après la conversion des princes. Les deux puissances, quoique indépendantes l'une de l'autre et pouvant vivre séparées, ont fait alliance entre elles dans un but d'utilité sociale; sans se confondre jamais, elles concourent, suivant le mode qui convient à leur nature respective, à l'œuvre commune, c'est à dire à la réalisation de l'unité dans la vie sociale par la religion : l'Église posant et conservant les principes religieux et moraux qui doivent agir sur les mœ.urs publiques; l'État les recevant de sa main, les traduisant en lois politiques et leur donnant une sanction matérielle.
Pour ce qui est du rôle de l'État, de sa mis-
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sion initiatrice et directrice, au fond, la révolution était complète; par sa conversion au catholicisme, TÉtat abdiquait son ancienne mission* directrice. Mais par le seul fait de son alliance avec l'Église, il abdiquait entre les mains e^ au profit de l'autorité religieuse. En effet, dire que l'État fait profession de catholicisme, n'est-ce pas dire q^u'il s'incline devant l'autorité infaillible de l'Eglise? N'est-ce pas dire que désormais il doit demander à cette autorité supérieure le principe de la direction qu'il donnera à la natioj)? Ainsi, au lieu de donner l'impulsion, il la reçoit; il dirige extérieurement sans doute, il fonde l'unité, mais au nom et comme agent de cette puissance qui ne relève que de Dieu et qui parle avec autorité. Justement nommé Yévêque du dehors^ le prince, en fils soumis, doit accepter cette parole et en être le fidèle exécuteur.
Fort simple en théorie, ce régime le fut moins dans ses applications. Les princes n'entendaient pas se résigner à ce rôle subalterne ; de même queles chefs de l'Église, de leur côté, tendirent à transformer leur action directrice en un pouvoir théocratique sur les sociétés. Les princes essayèrent de faire dire par leurs légistes que l'État, seul souverain, était par conséquent le seul tuteur et directeur des peuples, que la religion, selon l'antique formule, était dans l'État, que le souverain temporel lui don-
naît asile comme au principe fondamental de l'unité sociale, conservant sur elle un contrôle supérieur.
Nous n'avons pas à raconter ici les conflits et les luttes violentes qui résultèrent des efforts respectifs des deux puissances, chacune d'elles s'appuyant alternativement, tantôt sur son droit propre pour écraser sa rivale et devenir omnipotente, tantôt sur le principe de la distinction des pouvoirs pour résister aux empiétements.
Mais le principe de la distinction du spirituel et du temporel fut le plus fort. Au milieu de vicissitudes sans nombre et de chocs effroyables, il fut un bouclier invincible pour l'une et l'autre puissances. C'est la gloire des sociétés catholiques, que cette lutte, qui a duré quinze siècles, ait laissé les deux puissances invaincues; en gardant le principe de la distinction du spirituel et du temporel, elles conservaient le germe d'où devait sortir la liberté moderne.
Si le régime de la religion de l'État ne fut pas la réalisation intégrale de l'émancipation chrétienne, elle en fut le prélude. Par le fait de l'alliance des pouvoirs humains avec l'autorité catholique, une première et profonde révolution s'était accomplie dans le rôle de l'État; cette révolution devait avoir son complément dans une seconde, plus profonde encore et plus radicale. Même chez les nations catholiques, le paganisme n'était vaincu qu'à demi. Il était vaincu
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par ce grand principe qui, plaçant à côté des pouvoirs humains une autorité indépendante, leur enlevait à tout jamais l'initiative et la direction. Le despotisme païen subsistait cependant encore dans les rapports pratiques de l'État avec le citoyen ; car si, dans les régions de la théorie, l'État, au lieu de puiser en luimême le principe de son action directrice, le recevait des mains de l'autorité religieuse, en réalité, comme les gouvernements païens, il dirigeait les mœurs, il imposait les lois du culte; en un mot, le glaive temporel pesait encore sur la conscience humaine. Voilà pourquoi, malgré les différences essentielles, nous avons placé le régime païen des religions nationales et le régime de la religion de l'État sous un même titre : F unité par le glaive.