‹ La révolution et l'égliseChapitre 5 sur 46 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

l'église en eace de la bestaubation

Cette grande épreuve et cet avertissement laissé par les principaux acteurs dans ces événements mémorables, furent perdus pour la génération suivante. Les mêmes fautes furent commises sous la Restauration, les mômes conflits s'ensuivirent, et l'on vit renaître cette antipathie presque générale de l'opinion contre le clergé et la cour romaine, qu'avait signalée le cardinal Pacca.

La restauration de la monarchie en France fut considérée par le parti triomphant comme la restauration de tout le passé. Le clergé se retrouvait sur son propre terrain ; de sorte que, croyant n'avoir plus rien à ménager, il reprit ses prétentions les plus exorbitantes d'autrefois, et il combattit partout l'esprit de liberté et de démocratie.

Cependant il put se convaincre, dès le premier jour, qu'entre toutes les conquêtes de la Révolution, il en était une, la liberté des cultes, qu'il n'était plus possible de faire rayer de la constitution du pays ; l'opinion publique s'y était tellement attachée, que les princes restaurés furent eux-mêmes obligés de la respecter. Le saint-

siège eut beau réclamer, ce principe passa des constitutions antérieures dans la Charte de 1814. Il sut obtenir, il est vrai, une immense compensation, car à côté du principe de la liberté des cultes, il fit inscrire le principe contradictoire de la religion de TÉtat. S'appuyant sur cet article, le parti clérical se mit immédiatement à l'œuvre pour tâcher de reprendre en détail tout ce qu'il n'avait pu se faire rendre en masse ; tandis que le parti libéral, pour résister à ces prétentions, s'appuyait, avec une logique non moins rigoureuse, sur l'article qui consacrait la liberté. Toute l'histoire de la Restauration peut . se résumer dans la lutte qui s'engagea entre les deux partis, afin de tirer les conséquences, l'un du principe de la liberté religieuse, l'autre du principe de la religion de l'État; lutte étrange, où il se trouvait qu'au point de vue de la lettre de la loi, tout le monde avait raison et tort à la fois.

Mais les défenseurs de la liberté étaient soutenus par l'opinion, autant que par le droit supérieur pour le triomphe duquel s'était fait le mouvement de 89; et l'obstination que mit le parti contraire à remonter l'irrésistible courant des idées nouvelles, lui attira une impopularité qui devint bientôt une antipathie profonde, et qui entraîna la ruine de la maison de Bourbon. La première tentative qui montra l'impatience du parti clérical fût faite au sujet de l'observa-

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tion des dimanches. En vain des voix éloquentes invoquèrent-elles la liberté promise par la Charte; lesprit d'intolérance triompha, et les dissidents durent se courber sous la loi du 18 novembre 1814, qui imposait l'observation des fêtes légales. Puis vint la fameuse loi du sacrilège, malgré les courageux efforts qui furent faits dans les Chambres pour empêcher cette énormité, et la vive émotion que ces débats ôausèrent dans le pays.

Encouragée par ces premiers succès, l'audace des réactionnaires n'eut plus de bornes. Ce ne fut pas assez de transporter les pompes du culte hors de l'enceinte du temple, en vertu du privilège accordé à la religion officielle; au mépris 4e la liberté promise aux dissidents, on traduisit en justice tout citoyen qui s'était abstenu de poser des tentures sur le passage des processions; témoin le célèbre procès où M. Odilon Barrot, en 1818, défendit et fit triompher le bon droit devant la Cour de cassation.

Pendant que la France voyait reparaître successivement toutes les pratiques intolérantes du passé, tantôt par les conséquences les plus extrêmes qu'on savait tirer des lois en vigueur, tantôt par des lois nouvelles, la cour pontificale poursuivait avec une persévérance imperturbable ses négociations, afin de préparer la Restauration intégrale du régime de la religion de l'État. Un moment elle crut toucher au but.

Une convention du 11 juillet 1817, entre Pie VII et Louis XVIII, rétablissait purement et simplement, par son article 1^, le concordat de François I®^ et de Léon X, et déclarait aboli le concordat de 1801 , ainsi que les articles orgiEtniques. Cette convention, connue sous le nom de concordat de 1817, trouva si peu de faveur auprès des Chambres, que le gouvernement n'osa pas la soumettre à lepreuve d'une discussion publique. Elle n'eut donc jamais force de loi; înais elle ne resta pas moins pour attester l'hostilité systématique et opiniâtre du clergé ultramontain contre le droit moderne (1).

Le domaine religieux ne pouvait d'ailleurs suffire; c'était l'empire de ce monde qu'il fallait au clergé ; et pour que son influence embrassât tout, il mêla en toutes choses la religion à la politique. Pour unir plus que jamais le trône à l'autel, il renouvela, sous le nom de légitimité^ l'ancienne théorie gallicane de la royauté de droit divin, liant ainsi la conscience du catholique à un régime qui n'avait plus de racines dans la France nouvelle. S'il réussit par là à augmenter son importance et son crédit dans la tourbe officielle des fonctionnaires et des courtisans, il blessa tous les esprits indépendants. Que fut-ce lorsqu'on le vit inonder la France

(1) Concordat de 1817. Voir Fayasd de Lanolàde, répert. delég., t. I, v"" CulUs.pag 792.

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de missions, où le zèle religieux ne servait trop souvent qu'à couvrir une ardente propagande politique, et étaler les emblèmes de la monarchie jusqu'au pied des croix qu'il élevait sur totts les points du royaume!

La religion devenant le mot d'ordre du pouvoir, chacun des agents, du sommet de l'échelle au degré le plus infime, dut en prendre le masque. Chacun sentait que, par des affiliations mystérieuses, l'œil du prêtre était ouvert partout, dans rintérieiir des familles comme à la cour et dans les antichambres ministérielles. Il en résulta un système presque universel de démonstration hypocrites, qui faisaient de la pratique du culte un tel cachet de servilité déshonorante, que les fonctionnaires restés dignes ne s'approchaient plus du temple que la rougeur au front, et qu'il en était même, croyants au fond de lame, qui renonçaient, par pudeur et au risque de perdre leur place, à toute pratique extérieure de dévotion.

Faut-il s étonner que quinze années de ce régime aient produit dans le pays une irritation profonde? Cette irritation se manifestait partout, dans les journaux, dans les salons, à la tribune des deux Chambres, dans les ateliers et jusque dans les écoles de la jeunesse et de l'enfance, DepuiJs longtemps la révolution était faite dans les esprits quand elle éclata dans la rue.

L'État ne demandait pas mieuz que de favo-

riser cette ardeur de propagande religieuse et cette invasion systématique du clergé dans toutes les sphères de la vie sociale ; en enveloppant la France comme dans un réseau de pratiques incessantes, où le prêtre, par la conscience du fidèle, était maître du citoyen, le pouvoir était sûr de tenir sous sa main au moins la France oflScielle, et de peser par l'intimidation sur le reste de la population. Mais, tout en comblant le clergé de faveurs, il n'entendait pas se dessaisir vis-à-vis de lui des armes dont il avait le choix, soit dans les traditions gallicanes soit dans les lois plus récentes. Si donc il lui prodigua les privilèges, il sut les lui faire payer cher.

Le gouvernement de la Restauration, en effet, avait maintenu non seulement le concordat de 1801, mais encore les articles organiques; en conséquence il tenait le clergé soumis : et par la nomination des évéques ; et par les entraves qui gênaient les rapports de l'épiscopat avec la cour romaine ; et par la suppression des conciles provinciaux et des synodes diocésains; et parla substitution du conseil d'Etat aux tribunaux ecclésiastiques pour le jugement des affaires contentieuses relatives à la religion et à la conscience ; enfin par l'intervention quelque peu tyrannique de l'autorité civile dans les établissements d'éducation ecclésiastique. Sur ce dernier point, trouvant insuffisants les moyens de près-

sion que lui fournissaient les législations antérieures, le gouvernement y pourvut par les ordonnances de 1828. Ces ordonnances, objet de très vives réclamations, limitaient le nombre des séminaristes, leur imposaient un costume, et exigeaient de leurs maîtres le serment qu'ils n'appartenaient à aucune congrégation religieuse non reconnue par TEtat.

Il faut convenir que la couronne, à moins d'abdiquer entièrement entre les mains du clergé, ne pouvait se dispenser de prendre ses précautions; plus le pouvoir civil accorde de privilèges au prêtre, plus il doit se tenir en garde contre ses empiétements. En sorte qu'inévitablement le clergé le plus favorisé devient le plus asservi. Cette vérité historique, déjà prouvée par les pratiques invariables de l'ancienne monarchie envers l'Eglise gallicane, a reçu, sous la Restauration, une nouvelle et éclatante démonstration.

Et à mesure que se développaient, en s'exagérant toujours, d'une part l'influence dominatrice du clergé sur le pays, d'autre part sa soumission courtisanesque envers le pouvoir, deux sentiments grandissaient et grondaient contre lui dans tous les cœurs libres : haine pour son ambition , mépris pour son servilisme.

Aussi un des membres les plus éminents du clergé français a-t-il pu écrire avec vérité : « L'état de la Religion en France, dans les seize années qui ont précédé la dernière révolution

(la révolution de 1830) peut se peindre en deux mots : la religion était opprimée par le gouvernement et haïe par une grande partie de la nation (1). «

Haine envers un clergé qui pesait sur le pays comme une obsession permanente, hostilité presque générale envers un pouvoir qui avait systématisé à son profit ce régime clérical, le plus antipathique de tous à la France : telle fut l'une des principales causes qui firent éclater la révolution de 1830.

Partout le mouvement populaire mêla à ses démonstrations politiques des actes de violence envers le culte catholique. Mais il faut dire qu'au fond ces violences s'adressaient moins à la religion qu'à l'intolérable abus qu'en avaient fait ses ministres au service d'une cause politique détestée. Si l'archevêché de Paris fut saccagé, c'est paxce qu'on avait cru voir, dans un des derniers mandements, des insinuations favorables aux coups d'État. Si l'église Saint-Germain l'Auxerrois fut dévastée, c'est parce que, à la suite d'un service commémoratif qui fut fait pour le duc de Berry, un assistant avait suspendu au catafalque le portrait du duc dé Bordeaux. Il en fut de même des croix des missions : celles qui furent abattues étaient toutes

(I) Mémoire présenté à Grégoire XVI par les rédacteurs de VJvenir et rédigé par M. Laco&pajbe.

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décorées de fleursde lis, et rappelaient aux populations les prédications récentes où la politique avait joué un si grand rôle. Partout, au contraire, les anciennes croix sans emblèmes étrangers furent respectées.

Cette fidélité inébranlable de la France à ses antiques croyances nationales, au milieu même de ses colères vengeresses, dit assez combien sont coupables ceux qui se jouent des choses saintes en les mêlant a leurs passions politiques, poussant ainsi un peuple foncièrement chrétien à des actes sacrilèges, qui ne sont ni dans ses instincts ni dans ses mœurs traditionnelles. Le revirement qui se fit dans les esprits» durant les dix-huit années du règne de Louis Philippe est la preuve quil ne faut, pour réconcilier la France avec le clergé, que séparer la religion de la politique, et assurer à tout jamais la liberté des consciences.

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