BENTHAM ET JAMES MILL
œuvres une sorte d'originalité, même dans l'expression des idées d'autrui, Mill rend à Bentham autant de services que Bentham lui en rend à lui-même. Bentham donne à Mill une doctrine, Mill donne à Bentham une école. |
LA NAISSANCE DU RADICALISME
En 1808, lorsqu'il fait la connaissance de James Mill, Bentham est âgé de soixante ans ; comprenons bien cependant, malgré la bizarrerie du fait, qu’il est encore très peu connu par le public anglais à titre de théoricien, de réformateur de la science du droit. Pour le grand publie, il est principalement et presque exclusivement l’homme du Panopticon'. Il est un de ces « hommes à une idée » qui pullulent alors en Angleterre: Spence, qui prèche le communisme agraire; Cartwright, qui préconise le suffrage universel ; Robert Owen, l’homme de la régénération morale de l'humanité par les villages quadrangulaires. Ou, plus exactement, car Bentham n’a pas de panacée universelle, il est un « philanthrope » à la manière de Howard, le réformateur des prisons, ou de Wilberforce, l’antiesclavagiste, qui furent l’un et l’autre ses amis. Mais, vers 1808,
LE PANOPTICON. 195
Bentham est en droit de considérer sa campagne philanthropique comme une campagne perdue. Il devient vieux, et a tout lieu de se demander si sa vie n’est pas manquée”. La philanthropie déçue se change chez lui en misanthropie : il est mécontent et découragé.
Les débuts de'sa campagne remontent à 1790, quand le retour en Angleterre de son frère Samuel Bentham lui a donné, pour la partie architecturale du projet, un collaborateur compétent. Dès 1791, Bentham est entré en rapports avec Pitt. En 1792, la mort de Jérémie Bentham le père l’a mis en possession d’un capital important. Au mois de mars de la même année, il adresse à Pitt, premier lord de la Trésorerie, et à Dundas, son secrétaire, « une proposition de prendre la responsabilité de mille condamnés, conformément au plan ci-dessus mentionné de construction et d’administration, aux conditions y mentionnées ». En 1795, Pitt et Dundas viennent en personne examiner, chez Bentham, les modèles de l'établissement pénitentiaire.
Enfin, en 1794, une loi est votée, autorisant « l’administration par contrat », et désignant, pour situation de la prison, l’endroit appelé Battersea Rise, que Blackstone et Eden avaient déjà songé à utiliser de la même façon. Les négociations de Bentham avec les propriétaires du terrain échouent ; et c’est sur l’autre rive de la Tamise, à Millbank, qu'il finit par acheter au marquis de Salisbury un terrain de la valeur de douze ou quatorze mille livres, au lieu de deux milles livres primitivement allouées par le Parlement à
Bentham. Mais l’affaire continue à trainer, quoiqu'elle soit encore introduite par Colqhoun, avec les recommandations les plus chaudes, devant le Finance Commüttee de 1798. Bentham est ruiné, « réduit à fermer sa maison (pendant trente-trois ans la résidence de sa famille), heureux de trouver la maison d’un frère pour s’y réfugier »°. En Irlande, son projet aattiré, vers 1790, l'attention de sir John Parnell; c’est à sa demande, et avec l'espoir d’être imprimé aux frais du Parlement irlandais, que Bentham a rédigé son ouvrage intitulé Panoplicon; mais les choses en sont restées là, et Bentham a imprimé l'ouvrage à ses frais. À Édimbourg, l'architecte Adam s’est inspiré de l’idée de Samuel Bentham pour construire une prison semi-circulaire : mais c’est Adam qui retire le profit, moral et matériel, de l’entreprise.
Enfin Pitt tombe du pouvoir ; mais Bentham se heurte, chez son successeur, à la même indifférence. « C’est aujourd’hui l'espoir de Mr. Addington — comme c’était l’espoir de Mr. Pitt — de me voir mourir de désespoir, comme un rat dans son trou. Je puis mourir un jour ou l’autre ; mais tant que la perfidie, la trahison, l’oppression, la corruption, le pouvoir arbitraire, l’usurpation des droits du Parlement, la propagation obstinée de l’immoralité et la misère seront maintenus par lui à l’ordre du jour, il trouvera, ma vie durant, que je vis pour le tourmenter. Aiï-je dit « ma vie durant » ? Même après ma mort, je ne le lâcherai pas » {. IL mène de front la rédaction de trois opuscules : le premier,