BENTHAM ET JAMES MILL
petit nombre d'individus éminents sont généralement tout à fait décisives ; et, tandis que les yeux de la multitude sont fixés sur les grands mouvements de la politique ou de la guerre, les ressorts qui les gouvernent sont, en général, dissimulés à leur vue’ ». James Mill croit à l’action des individus sur l’histoire, et c’est cette conviction qui explique, aux côtés de Bentham, son zèle de sectaire. Car, s’il est ambitieux, c’est pour Bentham, non pour lui-même : en Bentham, il a trouvé un grand homme, son grand homme, et il a proposé pour but à sa vie de donner à Bentham une influence sur son temps et sur son pays. Dans ses rapports avec Bentham, il est systématiquement docile“, et résolu, sans Jamais abdiquer sa dignité personnelle, à ne jamais permettre qu'aucun mouvement d'humeur, de la part de Bentham, ne vienne refroidir ou éteindre une amitié qu’il considère comme une alliance nécessaire au bien de l’humanité. En 181%, il arrive que Bentham reproche à James Mill avec une vivacité offensante, de faire des promenades à cheval avec Joseph Hume, au lieu d'accompagner le philosophe dans ses promenades à pied. James Mill comprend qu'il s’est laissé aller à vivre sur un trop grand pied d'intimité avec Bentham, et qu'il a commis une faute en acceptant de lui des services d’arsent. Il lui explique, dans une longue, grave et belle lettre, que sur ces deux points il va réformer son existence. Mais il sait, et explique dans la même lettre, que sa présence est nécessaire aux côtés de Bentham, parce qu'il a plus pleinement que personne adhéré à ses principes,
parce qu’il a consacré plus d’années que personne à s’entrainer au métier de disciple, parce que, plus que personne, il est en état de consacrer sa vie tout entière à la propagation du système. C’est dans l'intérêt de leur amitié qu’il la veut moins intime. « Je ne pourrais partir soudainement, sans proclamer au monde qu’il y a eu querelle entre nous ; et c’est ce que, selon moi, dans l'intérêt de nous deux, et plus spécialement de la cause qui a été le grand lien d'union entre nous, nous devons soigneusement travailler à éviter. Le nombre n’est pas petit de ceux qui épient notre brouille. C’est par les fäiiblesses de leur caractère que les philosophes ont toujours donné prise à ceux qui contestent leurs principes ; et on laissera entendre que nos faiblesses sont bien graves si, dans nos relations, nous n’évitons pas de montrer au monde que nous ne pouvons nous accorder! ». James Mill a la conscience justifiée d’être l'intermédiaire indispensable entre Bentham et le monde extérieur. Serviteur volontaire de Bentham, il devient, partout ailleurs que chez Bentham, un tyran. Tyran domestique, lorsqu'il s’agit d'élever ses enfants. Tyran social, lorsqu'il s’agit de développer, d'organiser, de créer le groupe benthamite. [len est — tel Roebuck — à qui toujours il inspirera une aversion profonde ®. George Grote, après sa première entrevue avec celui dont il va subir si profondément l’influence, est sensible à ses défauts. «Son esprit a tout ce cynisme et toute cette âpreté qui appartiennent à l’école de Bentham, et ce qui me déplaît principa-