BURKE ET BENTHAM
fonde sur des principes prétendus rationnels, la présomption est en faveur du droit ancien, qui se réclame de la prescription, c’est-à-dire de l'expérience. — C’est par là que l’argumentation de Burke est profonde. Nous sommes inépuisables en raisons pour justifier les institutions présentes, pour leur découvrir un caractère systématique ; mais ces raisons sont toujours mauvaises, et la scolastique juridique de Puffendorfet de Blackstone est, pour Bentham, un thème de plaisanteries faciles. Si les institutions existantes étaient autres, nous trouverions aisément d’autres raisons. L’argument décisif en faveur du donné, contre toutes les conceptions imaginables d'un avenir seulement possible, c’est qu'il eæiste, et qu'il est la conséquence nécessaire du passé. — Ainsi le principe de l'utilité, pour la première fois formulé par Hume, en même temps qu'il aboutit, chez Adam Smith, chez Bentham, en matière économique et juridique, à un dogmatisme réformateur, et prépare le radicalisme des doctrinaires de 1832, bifurque en quelque sorte chez Burke, prépare ce qu’on peut appeler l’'empirisme théologique de Joseph de Maistre et de Haller, et même la métaphysique théologique de Coleridge. Mais, pendant la période révolutionnaire, Bentham lui-même n’est pas encore un «radical ». Burke est illustre, il est le prophète de tous les clergés et de toutes les noblesses d'Europe. Bentham est obscur, et les œuvres de ce philanthrope méconnu sont en grande partie inédites. Burke, au spectacle des violences dont Paris est le théâtre, perd tout sang-froid: ses discours au
Parlement, ses écrits polémiques, depuis les « Réflexions », depuis la grande séance de rupture ‘avec Fox jusqu'aux « Pensées sur une paix régicide », en passant par « l’Appel des nouveaux aux anciens whigs », par les « Pensées sur les alaires de France » et la « Lettre à un noble lord », portent les marques, constamment plus visibles, de l’aliénation mentale proprement dite. Bentham reste de sang-froid, garde le silence, ne prend, publiquement, aucune part à la polémique ouverte par le sermon de Price et le livre de Burke *. Cependant l'attitude qu’il adopte n’est pas sans analogie avec l’attitude adoptée par Burke. On peut la définir en deux mots : une attitude d’indifférence hostile. Le problème à résoudre, c’est de comprendre comment Bentham, hôte et ami intime de lord Shelburne, devenu lord Lansdowne, a pu résister à l'influence du milieu qui l’entoure, et ne pas devenir un jacobin. Lord Shelburne a quitté le pouvoir en 1783; et, lorsque, après la chute du ministère de coalition de Fox et de North, le roi a chargé William Pitt de constituer le nouveau ministère, Pitt n’a pas voulu, près de lui, d’un subordonné aussi considérable que lord Shelburne, l’ami et le lieutenant de son père, son premier ministre d'il y à deux ans; il a cru s’acquitter suffisamment de sa dette de reconnaissance envers lord Shelburne en le faisant marquis de Lansdowne. On comprend dès lors les sentiments mêlés qu’inspire à lord Lansdowne la politique suivie par Pitt, pendant les cinq années qui précèdent 1789. C'est à Shelburne House que Pitt a