‹ La Révolution et la Doctrine de l'UtilitéChapitre 62 sur 239 · INSPIRATION INTELLECTUALISTE · texte numérisé non relu

INSPIRATION INTELLECTUALISTE

que Godwin n’est pas un pur utilitaire : car ce-n’est pas sur le principe de l'utilité qu’il fonde sa critique des idées de loi et de peine. L'homme n’est pas essentiellement pour lui un être sensible, capable de plaisir et de peine; 1l est essentiellement un être « rationnel. » ou « intelligent ». Les hommes qui vivent en société sont, à ses yeux, par définition, des êtres qui échangent non des produits, mais des idées. Godwin s'est-il aperçu que ce principe intellectualiste constituait un principe distinct du principe utilitaire? Peut-être pas. Il considère son libéralisme politique absolu comme une simple extension du libéralisme économique d’Adam Smith; mais, si Adam Smith préconise le libéralisme, c’est parce que, en raison même de l’égoisme naturel aux individus humains, les intérêts sont naturellement identiques; tandis que si Godwin le préconise en matière politique, c’est parce que, en raison de la nature de l'intelligence, la vérité ne se laisse pas imposer par la contrainte, et ne peut se propager que librement. Par opposition au système politique de Burke, fondé .sur lP’imposture politique et le préjugé, Godwin oppose un système moral et politique fondé sur la sincérité. absolue; et, sur sa liste des vertus, la sincérité. prend la première place 55. Par où se manifeste l’opposition du principe intellectualiste et du principe utilitaire. Dans les cas où le mensonge est utile, pourquoi ne pas mentir, à moins de tenir la vérité pour sacrée? Mais, si l’on tient la vérité pour sacrée, la distance est-elle bien grande, de ce principe intellectualiste qui fonde chez

Godwin la liberté de conscience au principe spiritualiste des droits de l’homme? de l'obligation de respecter l'intelligence individuelle à l'obligation de respecter la conscience personnelle? Godwin ne le reconnaît-il pas implicitement, lorsqu'il réintroduit, dans la deuxième édition de son livre, l'expression de droit, bannie de la première ? 5 Sans doute il persiste à condamner la notion de droit, entendue au sens de pouvoir discrélionnaire, oppose aux droits positifs les droits négatifs, rejette ceux-là et retient ceux-ci seulement, le droit à l'assistance, ou au respect, de son prochain. La concession n’en semble pas moins, à juste titre, caractéristique. Les disciples de Bentham appartiennent trop, par leur inspiration commune, au xviri° siècle, pour que l’idée d'émancipation intellectuelle soit absente de leur doctrine; mais ce n’est pas l’idée fondamentale de leur doctrine, puisque leur thèse fondamentale, c’est la thèse de la mécanique des passions égoistes. L'idée d’émancipation intellectuelle semble, au contraire, et peut-être à l’insu de Godwin, constituer l’idée fondamentale de son système. Par où il se rapproche, non plus de Bentham ou d’Helvétius, mais des ultra-protestants de la révolution d'Amérique et des auteurs de la « Déclaration de 1789 ».

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