CIVILISATION ET SALAIRES
Cette conception du luxe, Godwin peut lavoir empruntée à Helvétius. « Le luxe, écrivait Helvétius, n’est pas nuisible comme luxe, mais simplement comme l’effet d’une grande disproportion entre les richesses des citoyens ». Et il ajoutait : « Le nombre des propriétaires diminué, celui des journaliers sera augmenté; lorsque ces derniers seront assez multipliés pour qu’il y ait plus d'ouvriers que d’ouvrage, alors le journalier suivra le cours de toute espèce de marchandise, dont Ja valeur diminue lorsqu'elle est connue. D'ailleurs, l’homme riche, qui a plus de luxe encore que de richesses, est intéressé à baisser le prix des journées, à n’offrir au journalier que la paie absolument nécessaire pour sa subsistance » *, Godwin peut s’être inspiré également de Burke, qui, dans son curieux essai de jeunesse consacré à la défense de la société naturelle, : avait mis en contraste l’état de nature, où « c’est une loi invariable, que les acquisitions d’un homme sont proportionnées à ses travaux » avec l’état de la société « artificielle », où « c’est une loi aussi constante et invariable, que ceux qui travaillent le plus aient le le plus petit nombre de jouissances, et que ceux qui ne travaillent pas du tout en aient le plus grand nombre », et dépeint, en termes saisissants, l'état de servage où l’industrie britannique réduit ses travailleurs. Mais il est plus intéressant de remarquer que Godwin peut avoir, ici encore, trouvé chez Adam Smith lui-même l’origine de sa théorie.
Car, selon Adam Smith, avec l’occupation du sol et
l'accumulation du capital, le travailleur cesse de jouir du produit total de son travail; son salaire se détermine à la suite d’un marché conclu entre lui et celui qui lemploie, marché dans lequel le patron a nécessairement l’avantage : il fait baisser les salaires jusqu’à ce qu’il soit arrêté par une limite inférieure infranchissable : « un homme doit toujours vivre de son travail, et ses salaires doivent être au moins suffisants pour le faire subsister ». Mais alors comment Adam Smith n’a-t-il pas aperçu la conséquence à tirer de cette définition du salaire ? Car, si, en face d’une minorité de riches, les salaires tendent vers une limite inférieure, où ils permettent aux travailleurs purement et simplement de subsister, une nouvelle féodalité a, de la sorte, pris la place de l’an- . cienne. Burke a tort de dire que l’âge de la chevalerie est fini: « l’esprit féodal survit encore, qui réduisait la grande masse de l’humanité au rang d’esclaves et de bétail pour le service du petit nombre » *,
Encore arrivait-il au seigneur féodal de dépenser sa fortune par l'exercice de la charité et de l’hospitalité. Mais l’âge de l'échange a succédé à l’âge du don gratuit : c’est moyennant travail que le riche fait subsister le pauvre. Godwin est un des premiers à mettre en lumière ce fait, entrevu seulement par Adam Smith, que les conditions dans lesquelles l'échange se pratique entre membres d’une même Société, en faussent l'équité, et semblent compromettre l'identité dés intérèts. Une fois le commerce