SURPRODUCTION
heures par Jour, c’est parce que, en raison de l'inégale distribution des fortunes, la grande masse de l’humanité travaille en vue de fournir à la minorité les jouissances du quatrième genre. Plaisirs vains, dont l’inanité peut être démontrée : plaisirs dont toute l’essence consiste dans l’amour de la renommée et de la distinction sociales. Mais c’est là une passion qu’on pourrait, sans la détruire, diriger et détourner en un sens utile. Du moins l’avare comprend la vanité des biens pour lesquels le prodigue dépense tant d'argent, et quelquefois croit naïvement servir par là l'intérêt social.
Le luxe, inutile au riche lui-même qui en jouit, estil du moins utile au travailleur, à qui la nécessité de satisfaire les besoins du riche donne de l’ouvrage ? Jusqu'ici, les critiques que William Godwin dirige contre le luxe ne diffèrent pas sensiblement des déclamations courantes chez les moralistes de tous les temps, chez Épicure comme chez Rousseau. Mais voici que les observations de Godwin prennent plus d'intérêt, marquent un progrès accompli sur les théories économiques d'Adam Smith, et mettent en lumière, nettement, dans la société actuelle, une désharmonie d’intérêts, qu'Adam Smith avait aperçue d’une manière confuse seulement. Étant donnée une société dans laquelle la fortune est inégalement. distribuée, les indigents ne trouvent à vivre que dans la mesure où les riches leur offrent un salaire contre un travail ; donc il semble que, plus les riches s’ingénieront à découvrir de nouveaux moyens de dépenser leur fortune, à inventer de
nouvelles superfluités, et plus les pauvres en bénéficieront. Mais c’est une illusion. « Tous les raffinements du luxe, toutes les inventions qui tendent à donner de l’emploi à un grand nombre de mains laborieuses, sont directement opposés à la propagation du bonheur. Car tout nouvel objet de luxe inventé, c’est autant d’ajouté à la quantité de travail imposée aux plus basses classes de la société, et cela sans augmentation, si ce n’est momentanée, des salaires. Si chaque habitant laborieux de la Grande-Bretagne était apte et disposé aujourd’hui à doubler la quantité de son industrie, il tirerait, pendant un court intervalle, quelque avantage de l’augmentation du capital d’objets produits. Mais les riches découvriraient vite le moyen de monopoliser ce produit, comme ils avaient fait du premier *. » Les pauvres ne seront pas plus payés pour dix heures de travail, dit Godwin dans l’Enquirer, qu’ils ne l’étaient pour huit; pas plus pour vingt heures de travail, avait-il déjà dit dans l’Enquiry, qu'ils ne l’étaient pour dix. Car les riches sont peu nombreux, les pauvres très nombreux ; c’est pourquoi, lorsque les riches offrent du travail, et que les pauvres en demandent, les riches sont maîtres de fixer à leur gré, c’està-dire très bas (Adam Smith n’a-t-il pas parlé de leur coalition tacile et constante?) le salaire du travail. « Ceux qui, par la ruse ou la violence ont usurpé le pouvoir d'acheter et de vendre le travail de la grande masse de la société, sont assez disposés à prendre garde qu'ils ne fassent jamais plus que subsister ».