‹ La Révolution et la Doctrine de l'UtilitéChapitre 78 sur 239 · GODWIN ET CONDORCET · texte numérisé non relu

GODWIN ET CONDORCET

humaine ou de la société dans laquelle ils vivent, de la famille à laquelle ils sont attachés, et non la puérile idée de charger la terre d’êtres inutiles et malheureux. Il pourrait donc y avoir une limite à la masse possible des subsistances, et par conséquent à la plus grande population possible, sans qu’il en résultat cette destruction prématurée, si contraire à la nature et à la prospérité sociale, d'êtres qui ont reçu la vie. » Condorcet abandonne donc la théorie dans laquelle Paley et Godwin voyaient une application directe du principe de l’utilité. Mais, en dépit des différences, Godwin et Condorcet se trouvent avoir au moins une idée en commun : l’idée de la perfectibilité indéfinie de l’espèce humaine. « Tout ce en quoi l'esprit humain, écrit Godwin, diffère du principe intellectuel chez les animaux, C'est la croissance de la société. Tout ce qui est excellent chez l’homme est le fruit d’une amélioration progressive, du fait qu’un siècle tire avantage des découvertes d’un siècle précédent et part du point auquel on était arrivé ». Condorcet tient pour « les premiers et les plus illustres apôtres » de la doctrine nouvelle Turgot, Price et Priestley*7. Mais Priestley avait emprunté la doctrine à Hartley, c’est-à-dire à un des précurseurs du futur utilitarisme associationiste. Elle est fondamentale, aux yeux de tous les « jacobins » de 1792 ; nous verrons sous quelle forme et après quelles vicissitudes, elle s’agrégera au bloc du « radicalisme philosophique ».

Laissons de côté l’utopie de dns. — la génération

devenant un phénomène physiologique inutile à partir du jour où l’homme aura dompté la mort, et où le genre humain, demeurant toujours égal en nombre à lui-même, n’aura plus besoin de se renouveler par la génération ; — et laissons également de côté, pour un instant, l’idée de Condorcet, — l’homme comprenant que le bonheur de l’humanité n’est pas en raison directe du nombre des hommes capables de bonheur, et apprenant à contrarier l'opération normale de l'instinct sexuel ; — ne retenons, chez l’un et chez l’autre, que l’idée fondamentale du progrès indéfini, de la domination constamment plus parfaite exercée par l’homme sur la nature. Cette idée n’est-elle pas confirmée par les. progrès rapides que fait à la même époque le machinisme industriel? Adam Smith n’avait prêté à ce phénomène qu’une attention médiocre; le problème commercial attirait son attention tout entière; il se proposait presque exclusivement de montrer dans la liberté des échanges, dans l’agrandissement du marché commercial, la condition nécessaire de la division du travail et de l'identification des égoïsmes. La révolution d'Amérique, qui détermine en Angleterre, une première fois, le succès des idées de liberté commerciale, est l'événement historique dont sa théorie constitue en quelque sorte la traduction abstraite. Mais voici que se développe une Angleterre industrielle, un nouveau monde économique, : qui pose à l’observateur des problèmes nouveaux. La révolution française accentue le mouvement. Pendant que les puissances continentales dépensent toute leur

Page 1