LE PROBLÈME DE LA SUBSISTANCE
vint compliquer l’aspect des phénomènes économiques. Donc l’État, s’il veut se conformer à la nature des choses, ne devra donner de secours que contre un travail fourni par l'individu assisté. Encore une question préalable va-t-elle se poser. Si la maxime « à chacun selon son travail » exprime la réalité des choses, c’est donc que la nature nous mesure les jouissances avec parcimonie. Mais ne va-t-il pas falloir apporter une sorte d’aggravation à cette loi du travail, constamment impliquée dans la loi de l'utilité? et peut-on poser en principe que le travail de l’homme est, ou sera, toujours capable de produire le nécessaire ? Le nombre des hommes tend à croître sans cesse, et avec lui la quantité de travail fournie : mais est-ce que la quantité de subsistances disponible croîtra indéfiniment, ou croîtra dans la même proportion ?
Hume, dans un de ses « Essais », a tenté de définir les causes des mouvements de la population. L’accroissement de la population, qui répond à la satisfaction d’un instinct, est désirable en soi: « puisqu'il y a chez tous les êtres humains, de l’un et de l’autre sexe, un désir et un pouvoir de génération, trop actif pour jamais pouvoir se manifester universellement, les contraintes (restraints) auxquelles il est soumis doivent procéder de quelque difficulté dans leur situation, qu’il appartient à une sage législature de s’attacher à étudier et à écarter ». « Sans ces difficultés, la population doublerait à chaque génération ». Mais ces difficultés sont de deux ordres. Elles sont physiques, et tiennent à la
quantité de subsistances disponibles. Elles sont sociales aussi: « toutes choses égales d’ailleurs, il semble naturel de croire que, là où il y a le plus de bonheur et de vertu et les institutions les plus sages, la population sera aussi la plus nombreuse » *. Ce sera donc contribuer à l’accroissement de la population que de donner aux sujets l’abondance et la sécurité. Hume va même, dans l’Enquiry, jusqu’à considérer une société égalitaire comme physiquement possible: « Il faut reconnaître, dit-il, que la nature est à ce point généreuse pour l’humanité, que, si tous ses présents étaient également partagés dans l’espèce et améliorés par l’art et l’industrie, chaque individu jouirait de tous les objets de de première nécessité, et même de quelque superflu, et ne serait jamais exposé à d’autres maux que ceux qui résulteraient accidentellement de sa constitution physique »‘. Godwin n’emploiera jamais d’expression plus énergique; mais une difficulté arrête Hume. Cest le travail qui donne une valeur aux choses, et, dans une société égalitaire, le travail ne recevrait pas l’encouragement nécessaire. « Si égales que l’on puisse rendre les possessions, les divers degrés d’art, d’application et d'industrie, qui seront chez chaque homme, briseront immédiatement cette égalité. Ou, si vous entravez ces vertus, vous réduisez la société à la plus extrême indigence, et, au lieu de prévenir, chez un petit nombre, la misère et la mendicité, vous les rendez inévitables pour la collectivité tout entière ». L’objection contredit en réalité l'observation de Hume relative à la prétendue