LE PRINCIPE DE POPULATION'. ROBERT MALTHUS
L'état économique de l’Angleterre à la fin du xvrrr° siècle est marqué par une anomalie: au rapide développement de la grande industrie moderne correspondent, d’une part, un évanouissement graduel du socialisme d’État du xvr° siècle (le statut d’apprentissage s’en va par morceaux, jusqu'au moment où, en 1813 et 1814, il sera totalement abrogé), et, d’autre part, une application chaque jour plus relâächée et dispendieuse de ce même socialisme d’État, en matière d'assistance publique. Le réformateur pourrait, en se fondant sur le principe de l’utilité, demander que le principe de l’intervention gouvernementale fût étendu, maintenu partout et en toutes matières contre les influences aristocratiques et patronales. Mais la philosophie courante, c’est le naturalisme libéral et antigouvernemental d'Adam Smith: les réformateurs deman-
dent généralement que l’on vise à rétablir l'harmonie des intérêts de toutes les classes par l’extension universelle du principe de non-intervention gouvernementale, et font la critique de la loi des pauvres et du droit à l'assistance.
Pour que les disciples d'Adam Smith fussent hostiles au principe de la loi des pauvres, il suffirait qu'ils fussent favorables, comme ils le sont en effet, à une politique d'économie budgétaire. Car l’application de la loi des pauvres, constamment plus relâchée, coûte cher, et chaque jour plus cher. La charge écrasante de la loi des pauvres est en quelque sorte le prix que consentent à payer l'aristocratie industrielle, contre la suspension du Statut d'Apprentissage, et l’aristocratie foncière, contre l'établissement de droits prohibitifs sur l'importation des blés?. Le résultat, c’est que les poor-rates, qui s’élevaient, en 1770, à un peu plus d’un million de livres, s’élèvent, en 1800, à près de quatre millions. Mais il y a plus, et le principe même de l’assislance sociale, sur lequel repose la loi des pauvres, est en contradiction avec les principes de l’économie d'Adam Smith. Si la formule qui exprime la justice, c’est « à chacun selon ses besoins », le droit à l’assistance est fondé. Mais l’école d’Adam Smith semble préférer l’autre formule, selon laquelle il est dû « à chacun selon son travail » ; elle adopte cette formule comme exprimant moins, si l’on veut, une vérité morale que la réalité primitive des choses, avant le temps où l’apparition de la rente foncière et des profits du capital