‹ La Révolution et la Doctrine de l'UtilitéChapitre 84 sur 239 · ADAM SMITH · texte numérisé non relu

ADAM SMITH

et d’Asie, nous ne trouvons jamais, dans le cours des siècles, que la population ait augmenté au point de rendre nécessaire la culture de la terre? ». C’est, au fond, l’équivoque du principe de l'offre et de la demande : ici la nature offre les subsistances, et lhumanité fait la demande. L'intérêt général est assuré, allègue-t-on, du fait que l'offre et la demande se font équilibre. Il serait plus exact de dire que l’équilibre de l’offre et de la demande n'existe jamais, qu’il tend seulement à se rétablir sans cesse, à la suite de ruptures d'équilibre qui sont, pour l'humanité, des crises douloureuses. Ajoutez qu'Adam Smith a subi profondément l'influence des physiocrates français, selon qui le travail de la terre produit naturellement plus que la quantité nécessaire à la subsistance du travailleur. Ce qui explique encore en partie les incertitudes d’expression d'Adam Smith à ce sujet : il lui arrivera d’écrire que, dans les nations civilisées et travailleuses, quoique beaucoup d'hommes ne travaillent pas et consomment le produit de dix ou cent fois plus de travail que ceux qui travaillent, « cependant le produit du travail total de la société est si grand, que tous sont fréquemment fournis en abondance "? ».

On rencontre donc déjà, chez Hume et chez Adam Smith, certaines formules qui font pressentir Malthus ; mais on voit sous quelle forme équivoque. Ni Hume ni Adam Smith ne font d’ailleurs l’application de leur théorie aux problèmes financiers et pratiques que

. soulève la loi anglaise de l’assistance publique. En 1786,

cependant, un économiste, Joseph Townshend, qui connut lord Shelburne et Bentham, consacre une « dissertation » à la question des Poor Laws, et se fonde déjà, pour critiquer ces lois, sur ce qu’on pourrait appeler le « principe de population * ». Townshend commence par poser en principe qu’il faut travailler pour vivre, et que toute disposition légale imposant l’obligation du travail est faible et inefficace, lorsqu'on la compare à cette sanction naturelle, qui est la faim. Il faut qu'il y ait des pauvres, c'est-à-dire des hommes imprévoyants, prêts à accomplir les fonctions sociales « les plus serviles, les plus sordides et les plus ignobles »: par là se trouve en fin de compte accru « le capital du bonheur humain ». La faim, le désir d'obtenir du pain fait accepter, adoucit les plus durs labeurs. Au contraire, les Poor Laws « procèdent de principes qui confinent à l’absurde, en tant qu’elles se donnent comme accomplissant ce qui, dans la nature et la constitution même du monde, est impraticable ». Car il est nécessaire que quelques-uns en viennent à souffrir du besoin « dans le progrès de la société » ; et c’est cette loi nécessaire que Townshend met en lumière, par l’histoire de l’île de Juan Fernandez . Un couple de chèvres y fut placé qui trouva moyen de multiplier sans difficulté ni misère, jusqu'au moment où l’île fut pleine : ül fallut alors que les plus faibles disparussent, pour que l’abondance fût rétablie. C’est ainsi que les chèvres « oscillèrent entre le bonheur et la misère, et tantôt

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