JOSEPH TOWNSHEND
subirent le besoin, tantôt jouirent de l'abondance, selon que leur nombre était diminué ou accru ; jamais en repos, mais presque toujours en équilibre avec la quantité de nourrituré ». En cas d’excès de populaüon, la disparition de quelques-unes, mal partiel, se tournait en bien général, puisqu'elle rétablissait l’abondance. Les Espagnols ayant voulu détruire les chèvres, et introduit dans l’ile, à cet effet, un couple de chiens, les chiens multiplièrent, jusqu’au jour où la subsistance se fit rare. Alors « un nouvel équilibre s'établit. Les plus faibles des deux espèces furent parmi les premiers à payer leur dette à la nature; les plus acuifs et les plus vigoureux défendirent leurs vies. C'est la quantité de nourriture qui règle le nombre des individus dans l’espèce humaine ». ‘
D'où l’impossibilité, déjà constatée par Wallace, d’instuer la communauté des biens en laissant à tous la liberté du mariage : « ils accroïtraient d’abord leur nombre, mais non la somme totale de leur bonheur, Jusqu'au moment où, étant tous également réduits au besoin et à la misère, les faibles seraient les premiers à périr ». Lord Kames à eu beau émettre l’opinion qu’ « une nation peut difficilement être trop populeuse pour la culture du sol, vu que l’agriculture a la propriété singulière de produire de la nourriture en proportion du nombre des consominateurs » : il existe un point au delà duquel la fertilité du sol jointe à l’industrie humaine ne peut rien rendre, et, lorsque lespèce humaine aura multiplié en proportion de cet accroissement maximum
de nourriture, elle ne pourra aller plus loin. Il est donc absurde de crier, comme on fait : Population | Population! Population à tout prix! « Quand l’industrie et la frugalité progressent de pair avec la population, ou plutôt quand la population est seulement la conséquence de ce progrès, la force et la richesse d’une nation seront en proportion du nombre des citoyens; mais quand l’accroissement est artificiel et forcé, quand il a pour seule origine une communauté des biens, 1l tend à la pauvreté et à la faiblesse ». Or les lois des pauvres constituent un commencement de communisme : donc Townshend les condamne en bloc. — Peut-être Malthus, dix ans plus tard, a-t-il subi inconsciemment, et par un détour, l'influence des idées de Townshend ; car il nous paraît incontestable que Condorcet, dans le passage de son « Tableau » que discute Malthus, discute lui-même Townshend. Malthus, quoi qu'il en soit, n'avait pas lu le petit ouvrage; et cependant, par sa forme saisissante, par des aphorismes qui font pressentir non seulement Malthus, mais Darwin et Spencer, l’apologue de l’île de Juan Fernandez méritait de devenir classique. Mais, pour que le principe de population devint populaire, il fallait, d’une part, une crise économique capable, parsa gravité, de démontrer à l’opinion tout entière la réalité pressante du problème; il fallait peut-être encore, d'autre part, les formules pseudo-scientifiques qui allaient contribuer puissamment au prestige exercé par la doctrine de Malthus.