CONDORCET ET MALTHUS
un droit fictif, non fondé sur la nature des choses. Condorcet, qui sans doute s'inspire de Townshend, prévoit, à un moment donné, « sinon une marche vraiment rétrograde, du moins une sorte d’oscillation entre le bien et le mal », qui serait « une cause toujours subsistante de misères en quelque sorte périodiques.» Malthus prend à son compte l'expression. L’accroissement de la population devance l’accroissement des moyens de subsistance. Il arrive un moment où la quantité de nourriture, à partager primitivement entre sept millions d'individus, doit être partagée, par exemple, entre sept millions et demi. Alors, baisse du prix du travail, hausse du prix des denrées. D’où par un mouvement inverse, diminution de la natalité, déve- —loppement de la culture, rétablissement de la proportion entre la population et les moyens de subsistance. « La situation du travailleur se trouvant alors de nouveau suffisamment agréable, les restrictions à la population sont en quelque mesure relàchées, et les mêmes mouvements, rétrograde et progressif, du bonheur se reproduisent ». Malthus ajoute, en termes encore empruntés à Condorcet : « Cette sorte d’oscillation ne sera pas remarquée par des observateurs superficiels, et il peut être dificile... d’en calculer les périodes ».*° Enfin, Malthus emprunte à Adam Smith et à Godwin le principe selon lequel la population se règle constamment sur la quantité des subsistances; c’est, dit-1l, une loi nécessaire, qui est à la fois évidente et confirmée
par l'expérience. Mais il ajoute que « les différentes, 11 k
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méthodes que la nature emploie pour prévenir ou
réprimer une population surabondante ne nous
paraissent pas, à la vérité, aussi certaines et aussi
régulières ». Les procédés que la nature emploie pour réduire aux proportions voulues la race des plantes et la race des animaux, c’est le manque de semence, la maladie, la mort prématurée. Pour restreindre la race humaine, elle emploie la misère et le vice. La misère est la conséquence nécessaire de l’opération de la loi, et Condorcet y avait déjà fait allusion. Le vice en est une conséquence hautement probable. Le bonheur d’un
pays donné ne se mesure donc pas au nombre des habitants, mais à la quantité des subsistances, ou plus
exactement à l’accroissement de la quantité de subsislances, qui permet l’accroissement correspondant de
la population. L'opinion émise dans la « Crise » prend
ainsi, dans l « Essai sur le principe de population »
de 1798, un sens défini.
Mais le danger d’un pareil mouvement rétrograde de la population et de la prospérité humaines est extrêmement éloigné, selon Godwin et Condorcet. « Les trois quarts du globe habitable sont actuellement incultes, écrit Godwin, les parties déjà cultivées sont incapables d'améliorations impossibles à mesurer. Des myriades de siècles d’une population toujours croissante peuvent passer el la terre se trouver encore suffisante à la subsistance des habitants. » «IL est, pense Condorcet, également impossible de se prononcer pour ou contre la réalité future d’un événement qui ne se réaliserait