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LES DEUX THÉORIES DU PROGRÈS

qu’à une époque où l’espèce humaine aurait nécessairement acquis des lumières dont nous pouvons à peine -nous ‘faire une idée ». Au contraire, selon Malthus, le péril est constant. La quantité des subsistances disponibles n’est pas une quantité fixe, que l’accroissement de la population est appelée à atteindre un jour futur ; la quantité des subsistances disponibles n’est pas non plus une quantité toujours croissante, jusqu’à une limite fixe, qu’elle ne dépassera pas. Les moyens de subsistance, comme le nombre des hommes, croissent « au delà de toute quantité assignable » ; mais ces deux quantités ne croissent pas suivant la même loi. « Le pouvoir de repeuplement est indéfiniment plus grand que le pouvoir qui réside dans la terre de produire des subsistances pour l’homme. La population, quand elle ne rencontre pas d’obstacle, croît en raison géométrique. La subsistance croît seulement en raison arithmétique. Il n’est pas nécessaire d’être très familiarisé avec les nombres pour voir l’immensité du premier pouvoir comparé avec le second. » — C’est donc encore un développement de l’idée, fondamentale chez Condorcet, et à laquelle Condorcet, mathématicien, aime à donner une forme mathématique, de progrès indéfini, qui détruit, chez Malthus, la philosophie optimiste du progrès indéfini *.

L'application de la doctrine, c’est la condamnation du droit à l’assistance et des « lois des pauvres » qui le consacrent. Ces lois ont pour tendance évidente d'accroître la population sans accroitre les subsis-

tances; les vivres qui se consomment dans les workhouses et nourrissent les membres les moins estimables du corps social réduisent d’autant les parts qui reviendraient, sans l'institution des poor-laws, à d’autres, plus industrieux et plus dignes. Les lois des pauvres sont coûteuses : si coûteuses que les accusations de coneussion sont courantes. Elles sont tyranniques : la loi des settlements est dénoncée par tous, à commencer par Adam Smith. Mais, en réalité, si les lois des pauvres ne résolvent pas le problème du paupérisme, ce n’est point par le fait des malversations qui peuvent se produire dans la gestion des fonds perçus, c’est parce qu’elles vont tout droit contre la nature même des choses. Si l'application en est tyrannique, c’est parce que tout le monde reconnaît tacitement l'impossibilité de les appliquer dans leur intégrité. Il n'est pas plus possible de supprimer la misère que de supprimer la douleur. On peut bien accuser les riches de prolonger, par des coalitions déloyales, une période de misère chez les pauvres; « mais aucune forme possible de société ne pourrait empêcher l’action presque constante de la misère de s’exercer sur une grande fraction de l’humanité, si elle se trouve dans un état d’inégalité, et sur tous les hommes, à supposer que tous soient égaux »*?. Le fait est que la pression de la misère sur les basses classes de la société est un mal trop profondément établi pour qu'aucun détour de l’ingéniosité humaine puisse l’atteindre. « Si je devais proposer un palliatif, et des palliatifs sont tout ce qu’au-

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