La Révolution et le livre de M. Quinet
L’histoire de la Révolution française est, de toutes les histoires, non-seulement la plus instructive, mais la plus attravante ; elle a donc très-naturelle-
ment fixé l’attention des esprits nés pour chercher les grandes instructions dans de grands événements. Rien n’est, en effet, plus digne d’être médité que cette histoire, et aucune étude ne demande
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plus de réflexion et de jugement. Mais telle est la nature des questions soulevées par cette étude inépuisable, qu’elles se reproduisent toujours, neuves et entières, à mesure que les livres et les solutions se multiplient. Des écrivains fort distingués ont porté sur ce beau sujet les ressources et la force de leur esprit; cependant l’opinion publique, toujours avide de lumière sur les hommes et les choses de cette grande époque, a fait au livre de M. Quinet un accueil aussi empressé que si la nouveauté de la matière eût été jointe à l’éclat prévu de l’exécution. M. Quinet a-t-il justifié cet accueil si flatteur pour lui ? Les arti clés où j’ai examiné son livre et que je réunis d$ms ce volume répondent à cette question.
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ni
Je donne ces articles tels qu’ils ont paru dans l 'Avenir national, me bornant à supprimer 'quelques répétitions inévitables et inaperçues de l’auteur et du lecteur, dans des morceaux composés et lus séparément, mais qui seraient choquantes dans une composition et une lecture suivies. J’y ai ajouté deux chapitres, l’un, — le cinquième, — sur les résultats matériels de la Révolution ; l’autre, intitulé La guerre avec l’Angle- , terre. J’ai dit que pour réfuter convenablement les deux volumes de M. Quinet, il faudrait en écrire dix. On aurait pu croire que c’était une formule banale et exagérée; j’ai voulu, par ce chapitre, prouver qu’elle était l’expression de la plus stricte vérité.
Comme toutes les histoires, l’histoire
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de la Révolution peut être écrite de deux manières : l’historien peut se borner à la narration des événements, en y mêlant. très-peu d’observations ; ou bien considérer tout simplement les faits comme un texte qu’il commente et développe pour en tirer tout ce que l’histoire offre de pensées, de résultats et de lumières à la politique, à la morale, à la philosophie.
De ces deux manières, M. Quinet a
choisi la seconde. La première ne demande qu’un écrivain instruit, judicieux et d’une scrupuleuse exactitude. La seconde exige de plus hautes qualités, impose des devoirs plus difficiles. Il y faut un sens juste et profond, une raison supérieure qui découvre les rapports cachés, les mvstérieuses liaisons des évé-
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nements, toutes les causes qui, bien expliquées, sont pour le lecteur une source de jouissance et d instruction.
Mais alors, plus les devoirs de l’historien sont sévères et difficiles à remplir, plus les obstacles et les dangers se multiplient devant lui. Lorsque sa pensée, quittant les surfaces, passe du spectacle des faits à l’investigation des causes, plus il a d’imagination, et plus il rencontre de routes où il peut s’égarer; l’esprit de système lui tend mille pièges qu’un grand bon sens et un esprit trèsferme peuvent seuls éviter : M. Quinet n’en a évité aucun.
C’est comme penseur et comme philosophe qu’il a voulu juger la Révolution. Chez les vrais penseurs et les vrais philosophes, l’abondance des idées pro-
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duit la concision du style, l’expression se resserre à mesure que les pensées s’étendent et se multiplent. Il ne parait pas que M. (juillet ait visé à cette concision : il a développé en deux gros volumes ce que le génie de Montesquieu eût réduit à quelques pages, renfermé dans un très-petit livre; et ce développement donné à son sujet n’a pas, tant s’en faut, tourné au prolit de la solution.
Puisqu’il voulait juger en philosophe les hommes et les choses de la Révolution, son devoir était bien simple et son travail tout tracé d’avance. Il devait indiquer les causes qui amenèrent la chute de la monarchie, prouver que la République, au moment où elle fut proclamée, était dans la force des choses, dans
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vu
celle de l’opinion, et que rien ne manquait, ni au dedans ni au dehors, pour en consolider l’établissement, lorsqu’elle
périt par le crime des thermidoriens, par les intrigues des royalistes et par l’habileté avec laquelle les meneurs du coup d’État de Brumaire exploitèrent les alarmes et le mécontentement de quelques patriotes . égarés , mais sincères.
Dans ce travail si attrayant pour un philosophe, M. Quinet n’aurait peut-être pas démêlé toujours la vérité, depuis si longtemps obscurcie par tant de passions et de préjugés, mais il y aurait réussi au moins sur les points essentiels ; il aurait, sans nul doute, fait un tableau brillant, consolateur, et, au temps où nous sommes, particulièrement instruc-
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tif. Il a fait précisément le contraire : il a dénaturé les choses, outragé les hommes les plus purs, les plus dévoués, ceux qui ont rendu les plus grands services, et, en déclarant que la Révolution ne vaut pas ce qu’elle a coûté, porté sur elle le jugement le plus inouï, le plus insensé.
J’ai dit ce que je. pense de son livre, qui pouvait être si utile et qui est si déplorable. Quelques personnes ont prétendu que j’aurais pu, en le critiquant, m’exprimer avec moins de vivacité. J’ai pensé, au contraire, et je pense encore que plus les intentions de l’auteur sont pures, que plus son caractère est honorable, plus ses erreurs peuvent être funestes, et par conséquent plus elles doivent être sévèrement réfutées. J’-ai dû
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oublier l’auteur et ne m’occuper que de la vérité.
Et ici, s’occuper de la vérité, c’était
s’occuper des plus sérieux intérêts du
parti démocratique. Ainsi qu’une personne humaine, un grand parti politique ne reste lui-même que par les souvenirs de cequ’ila éprouvé etde ce qu’il a fait.
L’identité permanente du parti démocratique implique donc, non-seulement la connaissance des événements à travers lesquels ils s’est formé, mais le respect des hommes qui ont accompli les plus grandes choses dont son histoire se compose. Calomnier ces hommes illustres, dénaturer leurs actes, briser la solidarité qui nous attache à eux, et que nous imposent la politique et la morale, c’est dissoudre le parti démocratique,
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méconnaître les conditions de son existence. sa véritable raison d’être. L’indifférence, en pareil cas, serait une désertion, le silence une ingratitude.
J’ai donc, en attendant que je puisse faire un livre, accompli mon devoir, l’impérieux devoir du citoyen qui aime la Révolution et qui en connaît l’histoire, celui de la présenter sous son véritable jour, d’éclairer le labyrinthe d’erreurs où l’on veut égarer l’opinion publique, surprendre sa justice et lui faire prononcer sur les grands hommes indignement immolés, il y a soixante-douze ans, un jugement qui serait un second arrêt de proscription, plus impardonnable encore que le premier.
J’ai pris hautement la défense des Jacobins qui sont, comme l’histoire bien
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faite le proclamera, un grand parti révolutionnaire et une grande école de gouvernement. J’ai défendu aussi la dictature exercée par le Comité de salut public : je l’ai défendue en fait et en théorie. En fait, j’ai prouvé quelle avait été imposée par les circonstances, qu elle avait eu des résultats inespérés, qu’elle avait sauvé la Révolution. En théorie, j’ai invoqué les plus grandes autorités, les plus grands maîtres de la politique : Machiavel, Montesquieu, Rousseau, Royer-Collard. J’ai cité textuellement leur opinion basée sur une étude approfondie et sur les enseignements décisifsde l’histoire ancienne et moderne.
J’ai rappelé et je rappelle encore ces admirables paroles de Royer-Collard
« Qu’il y ait pour les États des crises
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plus fortes que les remèdes ordinaires, dont l’application serait impossible ou dangereuse; qu’à ces époques fatales, les gouvernements puissent et doivent s’élever au-dessus des lois, frapper, s’il en est besoin, ceux qu’elles épargnent, épargner ceux qu’elles frappent, séparer le fait du droit et la justice de ses formes ; en un mot, chercher leurs motifs et leurs règles dans l’intérêt suprême du salut de l’État, dont alors ils sont uniquement responsables; c’est ce qu’on ne peut nier, après avoir lu l’histoire et assisté à la plus terrible de ses leçons, à moins qu’on ne prétende d’une manière générale et absolue qu’il est prescrit aux rations de descendre au tombeau plutôt qüe de s’écarter, un seul instant, d’aucun des principes, d’aucune des formes
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établies dans d’autres temps, et pour un autre but. Les gouvernements ont sans doute abusé de ce droit terrible de négliger les lois quand le salut de l’État le commande ; mais on abuserait aussi contre eux, et avec bien plus de péril, de l’impuissance où ils seraient de l’exercer. »
Après avoir cité ce passage où la politique, le bon sens et l’expérience se formulent en un si beau langage, j’ai demandé si la Révolution, lorsque le Comité de salut public s’empara de la dictature, traversait une de ces crises où les gouvernements « doivent chercher leurs motifs et leurs règles dans l’intérêt suprême du salut de l’État, dont alors ils sont uniquement responsables. »
Il y avait là les éléments d’une dis—
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cussion du plus haut intérêt et de la plus évidente utilité. On pouvait y apporter des lumières qui m’auraient éclairé et des raisons dont j’aurais fait mon profit; on a trouvé plus commode de m’appeler « doctrinaire de la Terreur. » Je n’avais pas besoin de cette réponse pour savoir qu’il est plus facile de donner des sobriquets que de bons arguments.
Il a pu paraître très-piquant à quelques soi-disant philosophes de faire de l’histoire de la Révolution une satire contre les principaux révolutionnaires :
mais ce n’est pas avec de petits sophismes qu’on enlèvera à ces hommes illustres le rang si élevé qu’ils occupent dans l’histoire. On aura beau attaquer le pouvoir qu’ils ont exercé si laborieusement pour eux, si utilement pour nous, au-
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cun esprit droit et sensé n’admettra jamais qu’ils aient pu nous léguer sans gloire ce que nous faisons gloire de posséder.
Quant au livre de M. Quinet, il a pu, pendant quelques jours, occuper l’attention publique, mais il passera sans laisser de traces. La nouveauté seule l’a soutenu un moment; dès qu’il n’aura plus cet appui passager, il tombera. Il est déjà à peu près oublié. Et, quoi que les défenseurs de ce livre déplorable aient pu dire de mes critiques, un sentiment qui m’est bien doux ne saurait m’être enlevé : j’aurai reçu les témoignages de sympathie et d’approbation de ceux dont l’approbation et la sympathie me sont le plus chères, j’aurai, encore une fois, rendu hommage à de
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grands hommes calomniés, j’aurai donné une nouvelle preuve de mon attachement à la Révolution.
LA
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Le livre de M. Quinet est une satire contre la Révolution, un réquisitoire violent contre les principaux révolutionnaires. Nous avons lu bien des ouvrages de tout genre et de toute provenance sur ce sujet inépuisable; aucun ne nous a plus profondément
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blessé dans nos plus intimes sentiments.
Si le livre de M. Quinet était d’un écrivain inconnu, il n’y aurait point à s’en émouvoir, et nous l’aurions laissé aller en paix où sont allés sans inconvénient tant d’autres mauvais livres sur le même sujet. Mais M. Quinet a une notoriété qui donne à son livre l’importance que ce livre n’a pas par lui-même, et alors ses erreurs inévitablement dangereuses veulent être réfutées. Cependant, et malgré l’engagement que nous avions prié, nous nQUs serions, très-probablement, décidé à n’en rien dire ; mais nous voyons qu’on veut en faire un événement au profit de certaines doctrinès et de certaines théories aussi fausses que dangereuses. Alors il n’y a plus à hésiter ; il faut s’expliquer, ne serait-ce que pour s’honorer en défendant une fois de plus les grandes
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choses qu’on dénature et les hommes illustrès que M. Quinet a si inconsidérément exposés aux outrages de nos ennemis communs.
Pour juger ce livre dans tous ses détails, et l’apprécier d’une manière complète, il faudrait faire le même travail et même un travail plus étendu. Il Faudrait suivre M. Quinet pas à pas, vérifier toutes ses assertions, épier toutes ses erreurs, relever toutes ses injustices; en d’autres termes, pour réfuter deux volumes, il faudrait en écrire dix. Ce n’est pas là, bien entendu, ce que nous voulons faire. Nous nous borne-
ronsà discuter l’idée fondamentale du livre, celle qui lui donne son caractère antiphilosophique, antihistorique, antirévolutionnaire. Nous nous attacherons seulement aux parties essentielles, à celles où M. Quinet
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montre à la fois les égarements et les préventions de son esprit, ses aspirations les plus étranges et ses aperçus les plus erronés, tous les défauts incompatibles avec la clairvoyance et le sens droit d’un historien.
On verra alors que ce livre est un mélange singulier de préjugés, de passions aveugles et de prétentions philosophiques ; un tableau quelquefois brillant, mais presque toujours infidèle, digne d’être rangé parmi les productions les plus, inconsidérées et les plus dangereuses de notre temps.
Nous voudrions en présenter une critique impartiale, faire une exacte séparation des vérités et des erreurs, mais ces erreurs sont si déplorables, nous sommes si étonné de les trouver sous la plume de M. Quinet, et nos adversaires peuvent en faire un tel
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usage, que nous nous sentons incapable de les combattre sans une certaine vivacité.
Le premier défaut de ce livre, c’est de n’avoir ni ordre, ni plan, ni proportion; tout y est mêlé, confus, confondu, et le rhéteur s’y montre presque toujours à la place du philosophe et de l’historien. On y trouve des allures décisives, des idées générales qui ne s’appliquent pas plus à la Révolution française qu’aux révolutions de Rome et de la Grèce, des théories et des jugements sommaires, débités d’un ton de professeur, très-choquant en général, parce qu’il est très-déplacé.
M. Quinet prétend que « dès les premiers jours, la Révolution a montré ses pieds d’argile, » et, pour justifier cette inconcevable assertion , il a . recours aux plus étranges rapprochements. Parce que
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les chefs de la Révolution n’ont pas voulu supprimer le christianisme, démolir les églises et « dragonner les esprits » pour en extirper la religion catholique, M. Quinet les accuse d’avoir fait « une retraite précipitée jusqu’au cœur du moyen âge. » Ils ont, dit-il, renouvelé, par les piques et par la guillotine, les meurtres commis autrefois par la hart et les hallebardes. Dans chaque exécution de 93, c’est le moyen âge qui reparaît ; les têtes coupées au haut des piques sont l’étendard du passé, et « l’histoire de Byzance suit de pareils trophées. » Les échafauds de la Révolution s’appuient à ceux de Richelieu, comme les échafauds de Richelieu à ceux du moyen âge. Collot-d’Herbois, Fouché, Fréron, Ronsin, reproduisent Caligula, Néron, Caracalla. Commode, Théodose; et avec ses
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bateaux de la Loire, Carrier refait le bateau d’Agrippine. Le Comité du salut public, c’est l’Inquisition; la dictature de 93, c’est la révocation de l’Édit de Nantes.
M. Quinet compare Billaud-Varennes et Saint-Just à Moïse qui, cependant, leur est supérieur comme terroriste, parce qu’il pratiqua l’extermination plus en grand ; Marat est un autre comte de Montfort, et quant à, Robespierre, qui rappelle saint Cyrille, saint Dominique et Torquemada, il « poursuivait le plan d’une tragédie classique.
Tout ce qui sortait de l’ordonnance commune, vie, spontanéité, instinct populaire, lui apparaissait comme une monstruosité; il y portait le fer et le feu. »
Louis XVI, mangeant dans la loge du logographe, c’est le Christ buvant sur la croix; les discussions entre les Montagnards
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et les Girondins, c’est le dialogue des Euménides, et lorsque la loi du 22 prairial est présentée à la Convention, les hommes de proie de cette Assemblée se jettent sur cet appât « par gloutonnerie de la mort. »
Il y a des chapitres dont le titre seul est non-seulement une erreur inconcevable, mais un vrai scandale ; par exemple celuici : « Qu’il n’y a pas de proportion dans la Révolution, entre les sacrifices et les résultats obtenus. »
Il y a d’autres chapitres où M. Quinet traite la démocratie, comme les royalistes ne l’ont jamais traitée, aux plus mauvais jours de leurs vengeances et de leurs calomnies. En voici un exemple : « Dans l’extirpation des hommes qui marchent à sa tête et qui lui ont tout sacrifié, la démocratie, dit M. Quinet, voit je ne sais quel com-
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mencement d’égalité qui lui inspire tout le contraire de l’indignation. Elle ne se sent point atteinte et blessée dans les hommes qui souffrent pour elle. C’est là une sorte d’aristocratie dont elle sait même gré de 'la débarrasser. Elle tient, en effet, les siens pour ennemis dès qu’ils sont sortis du néant; le mérite de l’avoir servie ou d’avoir souffert pour elle est un de ceux qu’elle pardonne moins. »
Ces comparaisons bizarres, ces étonnantes banalités, ces injustices criantes, remplissent plus de la moitié de l’ouvrage.
M. Quinet les répète à satiété et ne prend même pas la peine de varier ses formules.
D’abord l’on se sent étonné et blessé ; bientôt la monotonie l’emporte, et à l’irritation succède une insurmontable lassitude : plus d’une fois le livre nous est tombé des mains,
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notamment quand nous avons vu M. Quinet afiirmer sérieusement que M lle de Sombreuil sauva son père en buvant un verre de sang. Nous ne supposions pas qu’un écrivain pût aujourd’hui respecter assez peu ses lecteurs pour rééditer cette fable ridicule , disparue même des mélodrames , même des plus mauvais pamphlets royalistes.
Selon M. Quinet, la Révolution, au commencement, a dévié de son but, et, à la fin, presque entièrement avorté. Elle a dévié, parce que les chefs du mouvement, nova-
teurë en théorie, mais, en fait, timides et
hommes du passé, ont manqué de sagacité
et d’intrépidité philosophique. Pour assurer le triomphe de la révolution politique, ils devaient faire en même temps une révolution dans les idées, c’est-à-dire fonder
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une nouvelle religion, l’opposer aux religions anciennes et, notamment, supprimer le catholicisme.
Après avoir commis cette faute capitale, les chefs de la Révolution en commirent une autre non moins fatale, en proclamant et en exerçant la dictature. Cette dictature a été un crime et un fléau : un crime, parce qu’elle était inutile; un fléau, parce qu’en habituant les Français à un régime passager d’arbitraire et de terreur, elle leur a fait perdre le sentiment et la dignité des peuples libres, et les a préparés à subir toutes les tyrannies.
La première de ces deux idées est une aberration et, dans le système de M. Quinet, une évidente inconséquence; la seconde est un lieu commun qui traîne depuis cinquante ans dans tous les pamphlets roya-
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listes, et M. Quinet, en allant l’y ramasser, ne l’a pas rajeuni. Mais en le répétant, et
surtout en le faisant répéter, il nous con-
damne Éprouver encore, ce qui a été prouvé mille fois, que cette accusation est injuste, irréfléchie, et aussi insoutenable que dangereuse. Ce n’est là, heureusement, qu’une question d’équité et de bon sens.