‹ La Révolution et le livre de M. QuinetChapitre 19 sur 94 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

LA DICTATURK.

N’ayons pas peur des mots, et posons nettement la question. Le salut de l’État fêtant incontestablement « en danger, » la dictature est-elle une institution forcée, une ressource non-seulement utile, mais nécessaire? Sur cette question fondamentale et en thèse générale, les maîtres de la politique n’hésitent pas; ils répondent oui. Nous avons cité l’opinion si ferme et si admirablement exprimée de Royer-Collard ; c’est

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aussi l’opinion de Machiavel, de Montesquieu, de Rousseau. Tous s’accordent à reconnaître que la dictature, tant qu’elle a été créée pour l’intérêt de l’État et non réclamée ou usurpée par l’ambition d’un homme, n’a faitque du bien, et ils ne croient pas que, sans ce grand ressort, une république puisse échapper à de certaines crises, à de certaines secousses extraordinaires.

Qui oserait dire que la dictature du Comité de salut public a été réclamée par l’ambition d’un homme? qui oserait nier qu’elle ait été imposée par les plus grands dangers, par les plus grandes catastrophes !

C’est surtout dans les républiques que Machiavel trouve la dictature naturelle et absolument justifiée; car, dit-il, dans ce gouvernement, « la nécessité de réunir plusieurs volontés et la lenteur des délibéra-

tions empêchent d’apporter d’assez prompts remèdes aux progrès rapides de certaines calamités. » Montesquieu, plus circonspect, défenseur plus systématique de la légalité, veut que les lois politiques pourvoient à tout, tiennent les remèdes prêts et fournissent les moyens de les employer. Mais n’y a-t-il point d’exception à cette règle?

Oui, répond Montesquieu, lorsque l’État est dans de telles circonstances « qu’il a besoin d’une magistrature qui ait un pouvoir exorbitant. » Et il ajoute : « Ce sont des magistratures terribles qui ramènent violemment l’État à la liberté. »

Rousseau est encore plus explicite, il recommande plus formellement la dictature, et la définit d’une manière plus précise, plus historique. « L’inflexibilité des lois, dit-jl, qui les empêche de se plier aux évé-

nements, peut, en certains cas, les rendre pernicieuses'. L'ordre et la lenteur des formes demandent un espace de temps que les circonstances refusent quelquefois. Il peut se présenter mille cas auxquels le législateur ' n’a point pourvu, et c’est une prévoyance très-nécessaire de sentir qu'on ne peut tout prévoir. Il ne faut donc pas vouloir affermir les institutions politiques jusqu'à s’ôter le pouvoir d’en suspendre l'effet. Mais il n’y a que les plus grands dangers qui puissent balancer celui d’altérer l’ordre public. Dans ces cas rares et manifestes , ce n’est pas l’autorité de la loi qu’on altère, mais seulement la forme de son administration. »

Comme les chefs de la Révolution, en 93, Rousseau demande la dictature lorsque « le péril est tel que l’appareil des lois est un obstacle à s’en garantir. » Aussi, ce qu’il

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redoute dans la dictature, « ce .n’est pas le danger de l’abus, mais celui de l’avilissement, » car si on la prodiguait, dit- il, il serait à craindre qu’on ne s’accoutumât à la regarder comme un vain titre. Dans les crises qui la font établir, l’État est bientôt détruit ou sauvé, et, « passé le besoin pressant, la dictature devient tyrannique ou vaine. »

Voilà le langage de l’histoire, de la politique, de la raison. Et ici, sans doute, nous n’avons pas besoin de faire une distinction qui frappe tous les esprits sensés et loyaux, car cette distinction résulte de la nature même des choses. Il est évident qu’il n’y a ni comparaison, ni confusion possibles entre les attentats des ambitieux et des usurpateurs qui abusent de leur puissance légale pour commettre des actes arbitraires, et l’appa-

rition soudaine d’un pouvoir dictatorial qui, dans une crise suprême, pour un danger évident et universellement reconnu, domine momentanément le système entier des lois politiques, civiles et pénales.

L’opinion de Machiavel, de Montesquieu, de Rousseau, de Royer-Collard, qui s’accordent à justifier ce pouvoir et à le recommander est, certainement, d’un très-grand poids ; mais l’histoire de la Révolution donne à cette doctrine du salut public, philosophiquement et loyalement comprise, une autorité bien autrement décisive. Machiavel, Montesquieu, Rousseau, raisonnaient en théoriciens, et ces grands esprits arrivaient, par la force - seule de leur bon sens, à la vérité pratique. 11 est vrai qu’ils avaient, les deux premiers surtout, la connaissance profonde et les féconds enseignements de

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