LA CRISE DE LAXCIEN REGIME
qu'ils cumulaient avec leurs fonctions administratives, leur assuraient une réelle indépendance. Beaucoup cherchaient à se populariser dans leur « généralité )>. Ils''^ n'étaient plus les instruments dociles qu'avaient été s leurs prédécesseurs du grand siècle. Le roi était d&r plus en plus mal obéi. Les parlements n'auraient paîT osé soutenir des luttes aussi prolongées contre les ^^ ministres si ceux-ci avaient pu compter sur le concours X absolu de tous les administrateurs leurs subordonnés. Mais les différentes noblesses sentaient de plus en plus leur solidarité. Elles savaient à l'occasion oublier leurs rivalités pour faire front tout ensemble contre le!> peuples et contre le roi, quand celui-ci était par hasard touché par quelque velléité de réforme.
Les pays d'Etats, c'est-à-dire les provinces, tardivement rattachées au royaume, qui avaient conservé un simulacre de représentation féodale, manifestent sous Louis XVI des tendances particularistes. La résistance des Etats de Provence, en 1782, forçait le roi à retirer un droit d'octroi sur les huiles. Les États de Béarn et de Foix, en 1786, refusaient de voter un nouvel impôt. Les Etats de Bretagne, coalisés avec le parlement de Rennes, parvenaient à mettre en échec lintendant, dès le temps de Louis XV, à propos de la corvée. Ils s'emparaient même de la direction des travaux publics. Ainsi, la centralisation administrative reculait.
Partout la confusion et le chaos. Au centre, deuxi. organes distincts : le Conseil, divisé en nombreuses 1 sections, et les 6 ministres, indépendants les uns des \\ autres, simples commis qui ne délibèrent pas en commun ^ et qui n'ont pas tous entrée au Conseil. Les divers services publics chevauchent d'un département à l'autre, selon les convenances personnelles. Le contrôleur gêné- / rai des finances avoue qu'il lui est impossible de dres- y ser un budget régulier, à cause de l'enchevêtrement des
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exercices, <le la multiplicité des diverses caisses, de l'absence d une comptabilité régulier^'. Chacun lire de son côté. Sartine. ministre de la marine, dépense des ijiillions àl'insu du contrôleur ^i^énéral. Aucun ensemble dans les mesures prisés. Tel ministre protège les philosophes, tel autre les j)ersécute. Tous se jalousent et intriguent. Leur grande préoccujiation est moins d administrer <pie de retenir la faveur 'du maître ou de ses enlours. Lintérèt public n est |)lus défendu. I/absohitism«- de di'oit divin sert à couvj-ir toutes les dilapida- ' lions, tous les arbitraires, tous les abus. Aussi les mi- < nistres et les intendants sont-ils communément détestés, et la <-entralisalion imparfaUe qu'ils personnifient, loin . de forlilier la monardiie, tourne contre elle l'opinion publiipie.
I lies circonscriptions administratives rellètent la formation histori(pie du royaume. Elles ne sont plus en rap|i()rt ave<- les nécessités de la vie moderne. Les frontières, mènn* du côté de 1 étranger, sont indécises. On ne sait j)as au juste où finit l'autorité du roi et où elle <f)mmeme. Des vilhs et villages sont nii-parlie France et Kmpire. La lommune de Rarécourt, près Vitry-le- Krançois, en jileine (Champagne, paie trois fois 2 sous 6 <leniers |»ar lète de elief de famille à ses trois suzerains : le roi (le 1 lance. ICmpereur d Allemagne et le prince de (^ondé. La l^rovence, le Dauphiné, le Béarn, la Bretagne, l'Alsace, la Kranche-Gomlé, etc., invoquent les vieilles « capitulations » qui les ont réunies à la l^'r.inee et consiilèrent volontiers (pie le roi n'est chez elles que seigneur, comle ou duc. Le maire de la commiirie <i( Morlaas en Bi'arn formule, au début du cahier de doléances de 1789, la question suivante: « Jusqu'à quel point nous ronvient-il de cesser d'être Béarnais pour devenir plus ou moins I'' ranimais? » La Navarre continue ilèlre un royaume distinct <pii refuse d'être
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représenté aux Etats généraux. Selon le mot de Mirabeau, la France n'est toujours qu'un « agrégat inconsti- *~7 tué de peuples désunis ». /
Les vieilles divisions judiciaires, bailliage^s dans le Nord et sénéchaussées dans le Midi, sont restées superposées aux anciens fiefs féodaux dans une bigarrure étonnante. Les bureaux de Versailles ne savent pas au juste le nombre des sièges de justice et, à plus forte raison, l'étendue de leur ressort. Ils commettront, en 1789, d'étranges erreurs dans l'expédition des lettres de convocation aux Etats généraux. Les circonscriptions | militaires ou gouvernements qui datent du xvi^ siècle 1 '^h'ont pour ainsi dire pas varié ; les circonscriptions financières administrées par les intendants, ou généralités, qui datent du siècle suivant, n'ont pas été davantage j ajustées aux besoins nouveaux. Les circonscriptions ecclésiastiques ou provinces sont restées presque immuables depuis l'empire romain. Elles chevauchent de part et d'autre de la frontière politique. Des curés français relèvent de prélats allemands et réciproquement.
Quand l'ordre social sera ébranlé, la vieille machine \ )/ administrative, composite, rouillée et grinçante, sera A incapable de fournir un effort sérieux de résistance. / L^
En face des privilégiés et des «officiers » en posses-"^^^ sion de l'Etat se lèvent peu à peu les forces nouvelless^^ nées du négoce et de l'industrie. D'un côté la propriétév^ féodale et foncière, de l'autre la richesse mobilière et "4^ bourgeoise. -^^
Malgré les entraves du régime corporatif, moins oppressif cependant qu'on ne l'a cru, malgré les i douanes intérieures et les péages, malgré la diversité I des mesures de poids, de longueur et de capacité, le commerce et l'industrie ont grandi pendant tout le siècle. Pour la valeur des échanges la France vient immédiatement après l'Angleterre. Elle a le monopole
Mathiez. — La Révolution française (1). 2
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dos denrées (•c)loniales. Sa possession de Saint-Domingue fournit à elle seule la moitié du suore consommé dans le monde. L'industrie de la soie, qui fait vivre, à Lyon. 65 000 ouvriers, n'a pas de rivale. Nos eaux-de-vie, nos vins, nos étoffes, nos modes, nos meubles se vendent dans toute l'Europe. La métallurgie elle-même, dont le développement a été tardif, progresse. Le Greusot, qu'on appelle encore Montcenis, est déjà une usine modèle pourvue du dernier perfectionnement, et Dietrich, le roi du fer de l'époque, emploie dans ses hauts fourneaux et ses forges de Bass( -Alsace, outillés à l'anglaise, des centaines d'ouvriers. Un, armateur de Bordeaux, BonafTé, possède, en 1791, une flotte de 30 navires et une fortune de 16 millions. Ce millionnaire n'est pas une exception, tant s'en faut. Il y a à Lyon, à Marseille, à Nantes, au Havre, à Rouen, de très grosses fortunes.
L'essor économique est si intense que les banques se- > multiplient sons Louis W'I. l^a Caisse d'escompte de > Paris émet déjà des billets analogues à ceux de notre ; Banque de France. Les capitaux commencent à se grou- ' j)er en sociétés par actions : Compagnie des Indes, Com- > pagnies d'assurances sur l'incendie, sur la vie^ Gompa- . gnie des eaux de Paris. L'usine mélallurgicjue de Moncenis est montée par actions. Les titres cotés en Bourse à côté des rentes sur 1 ILUel de \ ille (c'est-à-dire sur rLtati donnent lieu à des spéculations très actives. ()n prati(jur déjà le marché à terme.
Le service de la dette puhiicpie absorbe, en 1789, \ 300 millions par an, c'est-à-dire |)lns de la moitié de 1 tout«'S les recettes d<' l'Ktat. La (^onjpagnie des fermiers généraux. <|in j)er<,oit pour le com[)te du roi \e produit des imj)ôts indirects, aides, gabelle, tabac, timbre, etc., <()mpte à sa tète des financiers de premier ordre qui livaliseiil de magnificence avec les nobles les plus huppés. Il circule à travers la l)ourgeoisie un énorme
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courant d'affaires. Les charges d'agents de change doublaient de prix en une année. Xecker a écrit que la France possédait près de la moitié du numéraire existant en Europe. Les négociants achètent les terres des>. nobles endettés. Ils se font bâtir d'élégants hôtels que\ décorent les meilleurs artistes. Les fermiers généraux \ ont leurs « folies » dans les faubourgs de Paris, comme '| les grands seigneurs. Les villes se transforment et ' s'embellissent.
Un signe infaillible que le pays s'enrichit, c'est qwf ^ la population augmente rapidement et que le prix des j denrées, des terres et des maisons subit une hausserconstante. La France renferme déjà 25 millions d'habi-\ \ tants, deux fois autant que l'Angleterre ou que la Prusse, v Le bien-être descend peu à peu de la haute bourgeoisie >^ dans la moyenne et dans la petite. On s'habille mieux, > on se nourrit mieux qu'autrefois. Surtout on s'instruit.^ Les filles de la roture, qu'on appelle maintenant demoiselles pourvu qu'elles portent des, paniers, achètent des pianos. La plus-value des impôts de consommation atteste les progrès de l'aisance.
Ce n'est pas dans un pays épuisé, mais au contraire ' ^ dans un pays florissant, en plein essor, qu'éclatera la Révolution. La misère, qui détermine parfois des ^ émeutes, ne peut pas provoquer les grands bouleversements sociaux. Ceux-ci naissent toujours du déséquilibre des classes.
La bourgeoisie possédait certainement la majeure ^v/ partie de la fortune française. Elle progressait sansS/ cesse, tandis que les ordres privilégiés se ruinaient. SaV croissance même lui faisait sentir plus vivement les infériorités légales auxquelles elle restait condamnée. Barnave devint révolutionnaire le jour où un noble expulsa sa mère de la loge qu'elle occupait au théâtre de Grenoble. Mme Roland se plaint qu'ayant été retenue
avec sa itièK' à dînrr au cliiiteau de Fontenav, on les servit à roffirc. Blessures de l'aiiioui^-propre, coiubien avez-vous (ait d'ennemis à l'ancien régime?
I.a bourgeoisie, qui tient 1 argent, s'est emparée aussi du pouvoir moral. Les hommes de lettres, sortis de ses rangs, se sont affraiicliis peu à peu de la domesticité iu)l»iliaire. Ils écrivent maintenanj poul' le grand public «pii les lit, ils flattent ses goûts, ils défendent ses revendications. Leur phime ii(>iii(|ue persillé sans cessej toutes les idées sur les<pielles repose 1 édilice ancien <l Iniii d'aboi'd l'idée reliy:ieuse. La lâche leur est sinj-ulièrement facilitée j)ar les ^pierelles théologi<[ues <pii déc(msi<lèr«'nt les holumes de la tradition. Kntre le jansénisme et Inllramontanisme. la pliiloso])hie (ail sa trouée. La suj)pressif)n des jésuites, en 1763, jette à bas h dei'iiier reînparl un peu sérieux <pii s opposait à I es|M-il nouveau, i^a vie religieuse n'a plus d attraits. Les couv<'nls se dépeuj)lent, les donations ])ieuses lombeiil à des <hifIVes iidimes. Dès lors les novateurs ont caust; gagnée. Le haul clergé se défend à peine. Les prélals de (]our se croiraient déshonorés s'ils passaient pour dévols. Ils metlent leur cocpietterie à répandre les lumières, ils ne veulent plus èti-e dans leurs diocè.ses (pie des auxiliaires de radministration. Leur zèb' n'est plus au service dn bonheur - «'élesle, mais du bonheur lerreslre. Lu idéal militaire s'imjiose unib)rmémrnl à Ions ceux ipii parleiil mi (pii éci'ivenl. La (oi Iradilionnelle esl reb'-guée à l'usage du p<uple cofnme un «-omplément obligé de lignoi-amc et de la roture. J.es curés eux-mérnes liseiil \' /ùiri/clofu'dir el s'impi'ègîwnl de Mably, de ILiynal el de .leaii-.lac(|(ies.
.\ncun de ces grands seigneurs, «pii .ipplamlissent les hardiesses et les im|)erlinences des j>hilosoph«'s, ne |)rend garde (pie l'idé-e religieuse l-St la ciel de v(u'ite dil régime, (iomment la libre crili(pn*, une (oi< (b'-chaînée.
LA CUISE DE l'ancien iîegime 15
se contenterait-elle de bafouer la superstition? Elle s'attaque aux institutions les plus vénérables. Elle propage partout le doute et l'ironie. Les privilégiés pourtant ne semblent pas comprendre. Le comte de Vaudreuil, tendre ami de la Polignac, fait jouer dans son château de Gennevilliers le Mariage de Figaro, c'està-dire la satire la plus cinglante et la plus audacieuse de la caste nobiliaire. Marie-Antoinette s'entremet pour \ que la pièce, jusque-là interdite, puisse être jouée au Théâtre Français. La Révolution était faite dans les | esprits longtemps avant de se traduire i|j^.>les faits, et parmi ses auteurs responsables il faut conip^r à bon droit ceux-là mêmes qui seront ses premières vktimes.
La Révolution ne pouvait venir que d en haut. Le | peuple des travailleurs, dont l'étroit horizon ne dépas- î sait pas la profession, était incapable d'en prendre l'initiative et, à plus forte raison, d'en saisir la direction. La grande industrie commençait à peine. Les ouvriers ne formaient nulle part des groupements cohérents. Gebx qu'enrôlaient et subordonnaient les corporations paient divisés en compagnonnages rivaux plus préoccupés à se quereller pour des raisons mesquines qu'à faire front contre le patronat. Ils avaient d'ailleurs l'espoir et la possibilité de devenir patrons à leur tour, puisque la petite artisanerie était toujours la forme normale de la production industrielle. Quant aux autres, à ceux qui commençaient à être employés dans lesi « manufactures », beaucoup étaient des paysans qui ne' considéraient leur salaire industriel que comme un appoint à leurs ressources agricoles. La plupart se montrèrent dociles et respectueux à l'égard des em- ) ployeurs qui leur procuraient du travail, à tel point \ qu'ils les considéraient, en 1789, comme leurs représen- ■ tants naturels. Les ouvriers se plaignent sans doute de ; la niodicité des salaires qui nont pas grandi aussi vite
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que le prix des denrées, au dire de l'inspecteur aux manufactures Roland. Ils s'agitent parfois, mais ils n'ont ) pas encore le sentiment qu'ils forment une classe distincte du Tiers Ktat.
Les j)aysans sont les bêtes de somme de cette société, y Dîmes, cens, champarts, corvées, impôts royaux, milice, toutes les charges s'abattent sur eux. Les pigeons et le ' gibier du seigneur ravagent impunément leurs récoltes. Ils habitent dans des maisons de terre battue, souvent couvertes de chaume, parfois sans cheminée. Ils ne connaissent la viande que les jours de fête et le sucre qu'en cas de maladievGoiuparés à nos paysans d'aujourd'hui ils sont très misérables et cependant ils sont moins malheureux que ne l'ont été leurs pères ou que ne le sont leurs frères, les paysans d'Italie, d'Espagne, d'Allemagne, d'Irlande ou de Pologne.,A force de travail et d économie certains ont pu acheter un morceau de champ ou de pré. La hausse ^es denrées agricoles a favorisé leur commencemerjt de libération. Les plus à plaindre sont ceux (jui n ont pas réussi à ac(piérir un peu de terre. Ceux-là s'irritent contre le partage des communaux par les seigneurs, contre la suppression de la vaine pàtun; et du glanage qui leur enlève le peu de ressources (|u'ils tiraient du communismi- primitif. Nombreux aussi sont les journali«'rs (jui subissent de fré- (juenls chômages et (jui soril obligés de se déplacer de ferme en ferme à la l'echerche de l'embauche. Knli'e < ii\ cl le peuple dcs vagabouds et des mendiants la limite est difficile à lra«-er. (resl là (pie se recrute l'armée des contrebandiers et des faux-sauniers en lutté perj)éluelle contre les gabelous.
Ouvriers et paysans, capables d un bref sursaut de révolte quand h- joug devient trop pesant, ne discernent pas les moyens de changer l'ordre social. Ils comnn-neenl seulement à appr«.'ndre à lire. -Mais à côté