Chapitre II
Pour niaîlriser la crise qui s'annonçait, il aurait fallu à la tclc de la monarchie un roi. On n'eut que Louis XVI. Ce gros homme, aux manières communes, ne se plaisait qu'à table, à la chasse ou dans l'atelier du serrurier Gamain. Le travail intellectuel le fatiguait. Il dormait au Conseil. Il fut bientôt un objet de moquerie pour les courtisans légers et frivoles. On frondait sa pei-fïonne jusque dans l'œil-de-bœuf. Il souffrait que le dur de Coigiiy lui lit une scène à propos d'une diminution d appointements. Son mariage était une riche matière à cruelles railleries. La tille de Maii(^-Thérèse (ju il avait épousée était jolie, coquette et imprudente. Elle se jetait au j)laisir avec une fougue insouciante. On la voyait au bal de l'Opéra où elle savourait les Jamiliarités les plus osées, (juand son froid mari restait à Versailles. Klli' recevait les hommages des courtisans les plus mal famés : «l'un iiau/.uii, d'un Esterhazy. On lui donnail «omFue amant avec vraisemblance le beau Fers(;ii, roloml du lî<»\al suédois. On savait <iue Louis X\l n'avait pu consommer son mariage (jue sept ans après sa célébration au prix d'um- «>|)érali()n chirurgicale. Les mcMlisances jaillissaient en chansons outrageantes, surtout apiès la naissance tardive d un daiq>hin. Des cercles aristocratiques, les épigrammes circulaient justpie dans la l)ourgeoisie et dans le jieuple et la iiine était jjerdue de réputation bien avant la Hévolulion. lue avenlurière, la comtesse de Lamothe, issue d un
bâtard de Charles IX, put faire croire au cardinal de Rohan quelle aurait le moyen de lui concilier les bonnes iirâces de Marie-Antoinette s il voulait seulement l'aider à acheter un magnifique collier que la lésinerie de son époux lui refusait. Le cardinal eut des entrevues au clair de lune derrière les bosquets de Versailles avec une femme qu'il prit pour la reine. Quand l'intrigue se découvrit, sur la plainte du joaillier Bœhmer, dont le collier n'avait pas été payé, Louis XVI commit l'imprudence de recourir au Parlement pour venger son honneur outragé. Si la comtesse de Lamothe fut condamnée, le cardinal fut acquitté aux applaudissements universels. Le verdict signifiait que le fait de considérer la reine de F'rance comme facile à séduire n'était pas un délit. Sur le conseil de la police, Marie-Antoinette s'abstint dès lors de se rendre à Paris pour éviter les manifestations. Vers le même tenqis, vn 1786, la Monnaie de Strasbourg frappait un certain numbre de louis d'or où l'effigie du roi était surmontée d'une corne outrageante.
Cette situation donnait aux princes du san^- des espérances d'accéder au trône. Le comte d'Artois, le comte de Provence, frères du roi, le duc d'Orléans, son cousin, intriguaient sourdement pour profiter du mécontentement qu'avaient fait naître parmi le gros des courtisans les préférences exclusives de la reine })Our certaines familles comblées de ses dons. Théodore de Lameth rapporte qu'un jour Madame de Ball)i, maîtresse du comte de Provence, lui tint cette conversation : « Vous savez comme on parle du roi quand on a besoin de monnaie dans un cabaret? on jette un écu sur la table en disant : changez-moi cet ivrogne. » Ce début n'était que pour sonder Lameth sur l'opportunité d'un change rnent de monarque. Lameth ne doute pas que certains princes caressaient le projet de faire pro-
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uoncer par le parlciiiciit l'incapacité de Louis XVI. Cependant celui-ci n'entendait rien, ne voyait rien. Il laissait tomber son sceptre en quenouille, allant des réformateurs aux partisans des abus, au hasard des suj^gestions de son entourage et surtout des désirs de la iT'ine qui prit sur son esprit un empire croissant. Tl fournit ainsi j)ar sa politique vacillante de sérieux aliments au mécontentement général. Le mot de Vaublanc est ici vrai à la lettre : k En France, c'est toujours le chef de 1 Etat et ses ministres qui renversent le Gouvernemenl. >»
/ La plus vive criticpie ,des abus, dont mourait le y régime, a été laite dans le préambule des édits des /\ ministres Turgot, Malesherbes, Calonne, Brienne, , Necker. Ces édits ont été lus par les curés au j)rône. IlsX ont retenti jus(pie chez les plus humbles. La nécessité V des réformes a été placée sous l'égide du roi. Mais^ * <onime les réformes promises ^s'évanouissaient aussitôt nu n'étaient réalisées cpie partiellement, à l'amertume <les abus s'ajoutait la désillusion du remède. La corvée semblait plus lourde aux paysans depuis (pu* Turgot en avait vainement édicté la suppression. On avait vu à cette occasion les paysans du Maine invoquer la pai'ole du ministre pour refuser au manpiis de Vibrave !«' paiement de leurs rentes, l'assiéger dans son château <l le forcer à sCnfuir. La sup[)ressioii de la mainmorte (liiii-> les (lomairu's de la couronne, réalisée par Neokei-, rendait jdus cuisant aux intéressés son maintien dans les terres des nobles et des ecclésiastiques. L'abolition par Malesherbes de la ({uestion préparatoire, c'est-àdire de la torture, dans les enqiiètes criminelles, faisait j)araître plus inique le maintien de la question préalable. L'institution par Nerker d'assemblées provin- ( iales dans les deux généralités du Herri et de la Haute (luyeuiie, eu 1778, sendilait la eondamnation du despo-
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tisme des intendants, mais ne faisait qu'exaspérer le désir d'institutions représentatives dont les deux assemblées nouvelles, nommées et non élues, n'étaient à vrai dire qu'une caricature. Elle décourageait les intendants dont elle affaiblissait l'autorité, sans profit pour le pouvoir royal. Ainsi de toutes les autres velléités réformatrices. Elles ne firent que justifier et fortifier le mécontentement.
Il était difficile qu'il en fût autrement quand aux édits libéraux succédaient aussitôt des mesures de réaction inspirées par le pur esprit féodal, qui, elles, étaient appliquées. Le fameux règlement de 1781, qui exigea" des futurs officiers la preuve de quatre quartiers de noblesse pour être admis dans les écoles militaires, fut^*^ certainement pour quelque chose dans la future défection de l'armée. Plus la noblesse était menacée dans son privilège, plus elle s'ingéniait à le coiisolider. Elle.-'^ n'excluait pas seulement les roturiers des grades mili- '^ taires, mais aussi des offices judiciaires et des hautes charges ecclésiastiques. Elle aggravait son monopole ^ tout en applaudissant Figaro.
Un autre roi que Louis X^ I aurait-il pu porter remède à cette situation extravagante? Peut-être, mais cela n'est pas sur. Depuis qu'ils avaient enlevé à la féodalité ses pouvoirs politiques, les Bourbons s'étaient j)lu à la consoler en la comblant de leurs bienfaits. Louis XIV, Louis XV avaient cru la noblesse nécessaire à leur gloire. Ils solidarisaient leur trône avec ses privilèges. Louis XVI ne fit que suivre une tradition établie. Il n'aurait pu faire de réformes sérieuses qu'en engageant une lutte à mort contre les privilégiés. Il s'effraya aux premières escarmouches.
Puis le problème financier dominait tout le reste. Pour faire des réformes, il fallait de l'argent. Au milieu de la })rospéi'ité générale le Trésor était de plus en plus •
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vitlc. On ne. puuvail le remplir qu aux dépens des prjvilégiés et avec l'autorisation des parjenjents peu disposés à sacrifier les intérêts ])i-ivés de leurs membres sur l'aiitcl du bien public. Plus on tergiversait, plus le «;oufrie du défuit s'approfondissait et |)lns les résistances s'accentuaient.
Déjà Louis XV, dans les dernières années de son rè<;ne, avait failli faire banquei'oute. La rude poigne de l'abljé Terray évita la catastrophe pt prolongea de vingt ans la durée du régime. Terray tombé, la valse des millions recommença. Les ministres des finances se/ succèdent à toute vitesse et-dans le nombre il n'y a pas| sans en excejiter Necker qui ne fut qu'un comptable, un seul linanciei". On iil (juelq^ues économies de bouts de chandelle sur la maison du roi. On irrita les courtisans sans réel profit ])our le Trésor. Les largesses se mulli|)lieiil : lOOÛOÛ livres à la fille du duc de Ouine?^ pour se marier, ^00000 livres ;V la «•omtesse de Polignac pour payer ses dettes, 800 OÙO livres pour constituer mit dut à sa fille, 23 millions pour les dettes du comte d'Artois, 10 millions pour acheter au roi le château de liMmbouilIcl. 6 millions pour achelci' à la l'eiue h" <hà- I< au (Ir Sairit-(^louM. etc. Petites dépenses à côté d<^ relies (pi'entraina la |)ai'li('i|)ati()n de la I''|'ance à la guérie de I hidépendanee américaine! On a évalué celles-ci à deux milliards. Pour y faire lace, Neckeit enqHiiiila à toutes les portes el de toutes les façons. Il lui arriva de placer son papier à 10 et 12 pour 100. Il liompa la nation par son fameux (\)inpte rendu où il faisait apparaître un excédent imaginaire. Il ne voulait «|M iii>pii-er <-oidiaiice aux prél«'urs et il donna des armes .iu\ meudues d< > parlements qui préteiulaieiil <pi une réforme profonde d.' I impôt était inutile.
La guerre termim'e . le si'millant (lalonne trouva uioyen d aji)Uter en trois ans 653 nouveaux millions aux
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emprunts précédents. C'était maxime reçue que le roi | très chrétien ne calculait pas ses dépenses sur ses / recettes, mais ses receltes sur ses dépenses. En 1789, la dette se monta à 4 milliards et demi. Elle avait triplé/, pendant les quinze années du règne de Louis XVI. A la-* inort de Louis XV le service de la dette exigeait 93 millions, en 1790 il en exige environ 300 sur un budget de recettes qui dépassait à peine 500 millions. Mais tout a une iîn. Galonné fut obligé d'avouer au roi qu'il était '^ aux abois. Son dernier emprunt avait été difficilement couvert. Il avait mis en vente de nouveaux offices, procédé à une refonte des monnaies, augmenté les caution-' nements, aliéné des domaines, entouré Paris d un mur d'octroi, il avait tiré des fermiers généraux 255 millions d anticipations, c'est-à-dire d'avances à valoir sur les exercices financiers à venir, il s'apprêtait à emprunter, sous prétexte de cautionnement, 70 millions encore à la Caisse d'Escompte, mais tous ces expédients n'empêchaient pas que le déficit atteignait 101 millions. Par^ surcroît, on était à la veille d'une guerre avec la Prusse à propos de la Hollande. Le ministre de la guerre réclamait des crédits pour défendre les patriotes de ce petit pays auxquels le roi avait promis main-forte contre les Prussiens.
Calonne était acculé. Il ne croyait plus possible d'augmenter encore les impôts existants qui, en moins de dix ans, s'étaient accrus de 140 millions. Il était en' lutte ouverte avec le parlement de Paris qui avait fait^^ des remontrances sur la réfection des monnaies, avec le parlement de Bordeaux à propos de la propriété des atterrissements de la Gironde, avec le parlement de Rennes à propos du tal)ac râpé, avec les parlements de Besançon et de Grenoble à propos du remplacement provisoire de la corvée par une prestation pécuniaire. Il était certain que les parlements lui refuseraient 1 en-
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ropjistrrmrnt do tout rmpninl et de tout impôt nouveau.
(Jalonne prit son courage à deux mains, li alla trouver Louis XVI, le 20 août 1786, et il lui dit : « Ce qui est nécessaire pour le salut de l'Etat serait impossible par des o|)<'rations partielles, il est indispensable de reprend l'c en sous-œuvre lédifice entier pour en prévenir la l'uine... Il est impossible d imposer plus, ruineux d emprunter toujours*; non suffisant de se borner aux rélormes économiques. Le seul parti (ju il reste à prendre, le seul moyen de parvenir enfin à mettre véritablement de l Oidre dans les finances doit consister à vivifier l'État tout entier ]>ar la refonte de tcuit ce qu'il v a de vicieux dans sa constitution. »
Les impôts existants étaient vexatoires et ]»eu piuductifs j)arce (pie très mal répartis. Les nobles, en principe, étaient astreints aux vingtièmes et à la capitalion doiil ('taient exempts les ecclésiasiicpies. Les paysans l'Iaient seuls à j)ayer la laille, ipii variait selon les pays dKtals et les pays d'élections', tantôt réelle, analogue à notre impôt loncier. tantôt personnelle, anal(><;ue à la cote imdMlière. 11 v avait des villes frariclus, des villes abonnées, des ])ays rédimés, etc., une complication ir:!inie. Le prix du sel variait selon les personnes et les lieux. Les ecclésiastiques, les ])iivilégiés, les fonctionnaires, en vertu du droit de franc salé, le |)avaient au prix contant. Mais plus on était éloigné «les marais salants on des mines de sel, plus la gabelle se faisait lourde et inquisitoriale.
(Jalonne proposait d adoucir la gabelle et la taille, de snppi'iiner les douanes inttrieures cl de demander à un nonvel imjx'it, la subvention trrritorio/r, <pii remplacerait les vingtièmes, les ressources nécessaires pour boucler
1. (r<'.st-à-<lir<* |H'r«'f' plioiiK f.r/ii prrcovuil ]<'<' iin|>Mls smis la siirvrillnnrr âf rintrndant
le budget. Mais, alors que les vingtièmes étaient perçus en argent, la subvention territoriale serait perçue en nature sur le produit de toutes les terres, sans distinction de propriétés ecclésiastiques, nobles ou roturières. Cétait l'égalité devant Timpot. La Caisse d'Escompte serait transformée en banque d'État. Des assemblées provinciales seraient créées, dans les provinces qui n'en avaient pas encore, « pour que la répartition des charges publiques cessât d'être inégale et arbitraire ».
Puisqu'il ne fallait pas compter sur les parlements pour faire enregistrer une réforme aussi vaste, on s'adresserait à une assemblée de notables qui l'approuverait. Il n'y avait pas d'exemple que les notables choisis par le roi aient résisté à ses volontés. Mais tout était changé dans les esprits depuis un siècle.
Les notables, 7 princes du sang, 36 ducs et pairs ou maréchaux, 33 présidents ou procureurs généraux de parlements, 11 prélats, liJ conseillers d Etat, 12 députés des pays d'Etats, 25 maires ou échevins des principales villes, etc., en tout 144 personnages, distingués par leurs services ou par leurs fonctions, se réunirent le 22 février 1787. Galonné fit devant eux en excellents termes le procès de tout le système financier : « On ne peut faire un pas dans ce vaste royaume, sans y trouver des lois différentes, des usages contraires, des privilèges, des exemptions, des affranchissements d'impôts, des droits et des prétentions de toute espèce; et cette dissonance générale complique l'administration, interrompt son cours, embarrasse ses ressorts et multiplie partout les frais et le désordre. » Il faisait une charge à fond contre la gabelle, « impôt si disproportionné dans sa répartition qu'il fait pajer dans une province 20 fois plus qu'on ne paie dans une autre, si rigoureux dans sa perception que son nom seul inspire l'effroi,... un impôt enfin dont les frais sont au cinquième de son
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produit et «pii. pai* l'attrait violent qu'il présrnte à la (Ontn'handc, fait condainuer tt)us les, ans à la chaîne ou à la ])r-ison plus de fiOO chefs do famille et occasionne plus de 4000 saisies par année'. » A la critique des abus succédait enfin l'exposé des réformes.
Les notables étaient des privilégiés. Les pam}»hlets inspirés par les membres du Parlement les criblaient dr i-aillcries et d'épigrammes, annonçaient leur capitulation, lisse raidirent pour j)rouver huir indépendance. Ils évilèmil de |)i'0(lam('r qu ils ne voulaient pas payei" I inq»ùt, niais ils s'indi;^néreiit de l'c-tendue du délicit «pii les sluj)éliait. Ils rappelèrent que Nccker, dans son célèbre Cotnptc vendu paru «piatre ans auparavant, avait accusé un excédent des recettes sur les dépenses. Ils exip'renl communication des pièces comptables dii budj^el. Ils réclamèrent (pie I état du trésor royal fut constat»' tous les mois, «pi un conqite «i^énéral des recettes et dépenses (Vit im])i-imé tous les ans et soumis à la vérili<ation de la (^our des Comptes. Ils protestèrent, contre l'abus des pensions. Calonne pour se défendre dut dévoilei* les erreurs du Compte rendu de .\ecker. Necker répli<pia et fut exilé de Paris.. Toute l'aristocratie nobiliaire et |»arlcmentaire prit feu.(^al(Mine hit traîné «lans la boue dans dis paiiiphhts virulents. .Mirabeau lit sa partie dans le concert par sa ffrnoneintinn eonire l (i>^dotafje, où il accusait (laloiine (h jouer à la Hoiirse avec les h)nds de I Ltat. (Jalonne était vulnérable. Il avait (les dettes et des maîtresses, un eiitonrap* suspect. Le scainlale du coup (h- bourse tenté par l'ablM' «ri''spagnac sur les actions de la (lo?npa<^nie «les Indes venait d'éclater, (ialoiiiie y était rompi-(Miiis. Les prix ilé<;;iés avaient la partie brlh- pour se débarrasser du iiiinistre réformateur, lui vain < elui-ei pi-it-il rolfciisive. Il lit n'di^erpar l'avocat Oerbier un Avertisnenten/ <pii «'tail une vive attaque contre l'égoïsme drs nobles
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et un appel à l'opinion publique, h Avertissement distribué à profusion dans tout le royaume accrut la rage des ennemis de Galonné. L'opinion ne réagit pas comme celui-ci l'espérait. Les rentiers se tinrent sur la défiance. La bourgeoisie ne sembla pas prendre au sérieux les projets de réforme élaborés pour lui plaire. Le peuple resta indifférent à des querelles qui le dépassaient. Il lui fallait le temps de méditer les vérités qui lui étaient révélées et qui le frappaient d'étonnement. li'agitation fut violente à Paris mais resta d'abord circonscrite aux classes supérieures. Les évèques qui siégeaient parmi les notables exigèrent le renvoi de Galonné. Louis XVI se soumit et, malgré sa répugnance, finit par appeler à sa succession l'archevêque de Toulouse Loménie de Brienne désigné par la reine. Les privilégiés respiraient, mais ils avaient eu peur. Ils s'acharnèrent contre Galonné. Le Parlement de Paris, sur la proposition d'Adrien Duport, ordonna une enquête sur ses dilapidations. Il n'eut que la ressource de s'enfuir en Angleterre. Brienne, profitant d'un moment de détente, obtint des notables et du Parlement un emprunt de 67 millions en rentes viagères qui permit provisoirement d'éviter la banqueroute. Simple trêve! Brienne, par la force des choses, fut obligé de reprendre les projets de l'homme qu'il avait supplanté. Avec plus d'esprit de suite que celui-ci, il essaya de rompre la coalition des privilégiés avec la bourgeoisie. Il établit des assemblées provinciales oii le Tiers eut une représentation égale à celle des deux ordres privilégiés réunis. Il rendit aux protestants un état civil, à la grande fureur du clergé.. Il transforma la corvée en une contribution en argent. Enfin il prétendit assujettir à l'impôt foncier le clergé et la noblesse. Aussitôt les notables se regimbèrent. Un seul bureau sur sept adopta le nouveau projet d'impôt territorial. Les autres se déclarèrent sans pou-
Mathiez. — La Révolution française (I). 3
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voiis pour l'arrordiM*. Criait fairr appel aux Etats i^énôranx. J.afayettp alla plus loin. Ill'éclama une assemblée nationale à 1 instar du Congrès qui gouvernait rArn(Ti«jue<'t une grande charte qui assurerait la périoflicité de rett»- assemblée. Si Brienne avait eu autant «le ecniragc «pie d'intelligence, il eut fait droit au vreu des notables. La convocation d(;s Etats généraux accord('e volontairement à cette date de mai 1787, alors que le prestige royal n'était pas encore compromis, aurait sans nul doute consolidé le pouvoir de Louis WI. Les j»iivilégiés eussent été prisa leur piège. La bourgeoisie aurait compris que les promesses de réformes étaient sincères. Mais L(>uis XVI et la Cour redoutaient les Etats généraux. Ils se souvenaient d'Etienne Marcel et de^ la Ligne. Brienne préféra renvoyer les notables, laissant t'cliappcr ainsi la dernière chance d éviter la Bf'vobition.
\)i< lors la i-<'ln'lli«)ii nobiliaire, dont l'aristocratie judiciaire pri-nd la direction, ne connaît plus de frein. Les Parlements i\c Bordeaux, de (irenoble, de B>esançon, etc. j»rotestenV contre les édils qui rendent l'état civil aux liéréli«pics et (|iii instituent les assciid)lées provinciales dont ils redoutent la concnrrence. Adroitement ils biiit valoir (pu- ces assemblées nommées par le jKMivoir ne sont que des commiissions ministérielles ^aii"* indépen<lance et ils se. mettent à réclamer la reslauiation des anci<'ns I''tats féodaux qu'iMi ne réunis- - . I i I plu»
Le Parlement de Paris, suivi de la Cour des Aides et de la Cour des (iompteft, .se popularise en refusant à l'rienne l'enregistremenl d'un ('dit (pii assujettissait au timbre jes j)élitions, quittances, lettres de faire-part, journaux, afli«h<'S, etc. Il réclame en ïuème temps, le if) juillet, la convocation des Etats généraux, seuls en nieMnir. dis.iii-il. <b- cojMcntii- de nouveauv impôts. Il
repousse encore ledit sur la subvention territoriale, dénonce les prodigalités de la Cour et exige des économies. Le roi ayant passé outre à cette opposition, le 6 août, par un lit de justice, le Parlement annule le lendemain comme illégal l'enregistrement de la veille. Un exil à Troyes punit cette rébellion, mais l'agitation gagne toutes les Cours de province. Elle se répand dans la bourgeoisie. Les magistrats paraissaient défendre les droits de la nation. On les traitait de Pères de la Patrie. On les portait en triomphe. Les basochiens mêlés aux artisans commençaient à troubler l'ordre dans la rue. De toutes parts les pétitions affluaient à Versailles en faveur du rappel du Parlement de Paris.
Les magistrats savouraient leur popularité, mais au fond ils n'étaient pas sans inquiétude. En réclamant les Etats généraux ils avaient voulu, par un coup de partie, éviter à la noblesse de robe, d'épée et de soutane, les frais de la réforme financière. Ils ne tenaient pas autrement aux Etats généraux qui pouvaient leur échapper. Si les Etats devenaient périodiques, comme le demandait Lafayette, leur rôle politique disparaîtrait. On négocia sous main. Brienne renoncerait au timbre et à la subvention territoriale. On lui accorderait en compensation la prolongation des deux vingtièmes qui seraient perçus « sans aucune distinction ni exception quelle qu'elle put être ». Moyennant quoi, le Parlement ayant enregistré, le 19 septembre, revint à Paris au milieu des feux d'artifice.
Malheureusement les deux vingtièmes, dont la perception demandait du temps, ne suffisaient pas à couvrir les besoins urgents du trésor. Bien que Brienne eût abandonné les patriotes hollandais, au mépris de la parole royale, la banqueroute menaçait. Il fallut retourner devant le Parlement pour lui demander d'autoriser un emprunt.de 420 millions, sous promesse
:M') \.\ ni:voLUTio\ française
<lr la convocation dos Etats généraux dans cinq ans, ( est- à-dire pour 1792. La truerre ^ recommença plus violente que jamais. Au roi qui ordonnait, le 19 novembre, l'enregistrement de l'emprunt, le duc d'Orléans osa dire que c'était illégal. Le lendemain, le duc était «xilé à Villers-Cotterets et deux conseillers de ses amis, Sabatier et Fréteau enfermés au château de Doullens. Le Parlement réclamait la liberté des proscrits et sur la proposition d'Adrien Duport, le 4 janvier 1788, votait un ré(|nisitoire contre les lettres de cachet qu'il renouv<dait peu après malgrt' les défenses royales. 11 [)0ussait bitntot l'audace, eji avril, jusqu'à inquiéter les prêteurs du dernier emprunt et jusqu'à encourager les roiitribuables à refuser le paiement des nouveaux vingtiénu'S. (]rtte fois, Louis X\ I se fâcha. Il lit arrêter en j)lein palais de justice, où ils s'étaient réfugiés, les deux conseillers Goislard et Duval d Kpresmesnil et il approuva les édits (pie le garde des sceaux Larnoignon lui présenta pour briser la résistance des magistrats comme pour réformer la justice. Lne cour plénière composée de hauts fonctionnaires était substituée aux parlements pour l'enregistrement de tous It's actes royaux. Les parletnents perdaient une bonne partie des causes «iviles et criminelles qui leur étaient auparavant (léféré«'S. (]elles-ci s<'raient jugées .désormais par des grands-bailliages au nombre de kl qui rap|)rocherai«nt la justice des plaideurs. De nombreux tribunaux spéciaux lels «pie les greniers à sel, les élections, h-s bureaux de finances étaient supprimés. T^a justice criminelle était r/forriM-e dans un sens plus humain, la (jucstion préal.iblc el I interrogatoire sur la sellette alxdis. (Jetait «me réforme plus profonde en«'ore que celle (pie le chancelier .NLiupeou avait essayée en 1770. Peut-être auraitelle réussi si <dle avait été faite seulement neuf mois ]dus t(Nt. avant l'exil du l^arlcnienl à Troves. L installa-
tioii des grands bailliages ne rencontra pas une résistance unanime. Il semble que la parole de Louis XVI dénonçant au pays l'aristocratie des magistrats, qui voulaient usurper son autorité, ait trouvé de l'écho. Mais depuis le lit de justice du 19 novembre, depuis que le duc d'Orléans avait été frappé, la lutte n'était plus seulement entre le ministère et les parlements^ Autour de ce conflit initial, tous les autres mécontentements s'étaient déjà manifestés et coalisés.
Le parti des Américains, des Anglomanes ou des Patriotes, qui comptait des recrues non seulement dans la haute noblesse, dans la haute bourgeoisie, mais parmi certains conseillers des enquêtes comme Duport et Fréteau, était entré en scène. Ses chefs se réunissaient chez Duport ou chez Lafayet'te. On voyait à ces réunions l'abbé Sieys , le président Lepelletier de Saint-Fargeau, l'avocat général Hérault de Séchelles, le conseiller au Parlement Huguet de Senionville, l'abbé Louis, le duc d'Aiguillon, les frères Lameth, le marquis de Condorcet, le comte de Mirabeau, les banquiers Clavière et Panchaud, etc. Pour ceux-ci les Etats généraux n'étaient qu'une étape. On transformerait la France en inonarcliie constitutionnelle et représentative. On anéantirait le despotisme ministériel. Les idées américaines gagnaient les clubs, les sociétés littéraires, déjà nombreuses, les cafés, qui devinrent, dit le conseiller Sallier, des « écoles publiques de démocratie et d'insurrection ». La bourgeoisie s'ébranlait, mais à la suite de la noblesse. A Rennes, la société patriotique bretonne mettait à sa tête de grandes dames qui s'honoraient du litre de citoyennes. Elle donnait des conférences dans une salle ornée d'inscriptions civiques qu'elle appelait pompeusement, à l'antique, le Temple de la Patrie.
Mais l'artistocratie judiciaire gardait encore la direction. A tous ses correspondants dans les provinces, elle
LA HEVOLUTIOX FHA.NÇAISE
passait le mémo mot d'ordre : empêcher l'installation des nouveaux liibunaux d'appel ou grands bailliages, faire la grève du prétoire, déchafner au besoin le désordre, réclamer les Ktats généraux et les anciens Ktats |>rovinciaux. Le programme fut suivi de point en p(>int.Les parleujents de province organisèrent la résistance avec leur nombreuse clientèle d'Iiommes de loi. A coups de remontrances et d'*irrèts fulminants, il> s'attachèrent à provocpier des troubles. Les manifestalions se succédèrent. I^es nobles d'épée se solidarisèreiit en masse avec les parlements. Les nobles d église les imitèriiit. I^'assemblée du clergé diminua de pinèdes trois quarts le subside*- qui lui était réclamé. Klle protesta contre 1^ Cour plénière, « tribunal dont la nation craindiMit it^iijours laconqilaisance » (15 juin). Des/'meutes éclatèrent à Dijon, à Toulouse. Dans les |iroviiicts frontières lurdivenu ni réunies à la couronne, l'agitation prit tourrmre d'insurrection. I.n Béarn, !<• Parlcnu'Ul de Pau, doiil le |)alais avait été fermé iminn militari ^ <iia à la violation des vieilles capitulations du |)avs. Les campagnards, excités j)ar .les nobles des Ltats, assiégèreiil l intendant dans son liùtel et réinstallèniil de. force les magistrats sur leui's sièges (TQ juin).
Imi lîrelagric, l'agilation se dévelopj)a libreujcnl par la faiblesse on la eonqdieité du commandant militaire rtiiard et surtout de lintendant Hertrainl de Moleville. Les niddes bretons pi'OVo<piaienl en duel les officiers de l'armée restés lidèles an roi. Pendant les mois {\r mai tt (1<* jjiin les collisions furent frécpientes entre les troupes et les manilestants.
Dans le Datqdiiru», la province la plus imlustrielle île I raiice au «lire de llolaml, le Tiers Ktal joua le rôli' jnépondéranl, mais d'accord avec les privilégiés. Après que lr parlement expulsé de son palais eût déclaré «pie si les édil»> étaient niaiiil<nus, « le D.iupliiné se regarde-
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rait comme entièrement dégagé de sa fidélité envers son souverain », la ville de Grenoble se souleva, le 7 juin, refoula les troupes à coups de tuiles lancées du haut des toits, et lit rentrer le Parlement dans son palais au son des cloches. Après cette journée des tuiles, les Jttats de la province se réunissaient spontanément, sans autorisation royale, le 21 juillet, au château de Vizille, propriété de grands industriels, les Périer. L'assemblée, que le commandant militaire n'osait dissoudre, décidait, sur les conseils des avocats Mcfunier et Barnave, que désormais le Tiers Etat aurait une représentation double et qu'on voterait aux Etats non plus par ordre, mais par tête. Elle invitait enfin les autres provinces à s unir et jurait de ne plus payer d impôt tant que les Etats généraux n'auraient pas été convoqués. Les résolutions d^ Vizille célébrées à l'envi devinrent immédiatement le vœu de tous les patriotes.
Brienne n'aurait pu triompher de l;i rébellion qui s'étendait que s'il avait réussi à roiT}pre l'entente du Tiers Etat avec les privilégiés. Il s'y essaya de son mieux en opposant les plumes de Linguet, de Rivarol, de l'abbé Morellet à celles de Brissot et de Mirabeau. 11 annonça, le 5 juillet, la convocation prochaine des Etats généraux et, le 8 août, il en fixa la date au 1^*" mai 1789. Trop tard! Les assemblées provinciales elles-mêmes, qui étaient son œuvre et qu'il avait composées à son gré, se montrèrent peu dociles. Plusieurs refusaient les augmentations d impôts qu'il leur avait demandées. Celle d'Auvergne, inspirée par Lafayette, formulait une protestation tellement vive qu'elle s'attira une verte semonce du roi. Lafayette se vit retirer sa lettre de service dans l'armée.
Pour mater l'insurrection du Béarn, de la Bretagne et du Dauphiné, il aurait fallu être sûr des troupes. Celles-ci, commandées j)ar des nobles hostiles au minis-
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tère ot à ses ivformes, ne se battaient plus que mollemont ou mèrae levaient la crosse en l'air comme à Rtnnes. Des officiers offraient leur démission.
Mais surtout Brienne était réduit à l'impuissance laute d'argent. Les remontrances des parlements et les troubles avaient arrêté les perceptions. Après avoir épuisé tous les expédients, mis la main sur les fonds (les Invalides et les souscriptions' pour les hôpitaux et bs victimes de la <;réle, décrété le cours forcé des billets de la Caisse d'Kscompte, Brienne dut suspendre les paiements du Trésor. 11 était perdu. Les rentiers, (pji jusque-là s'étaient tenus sur la réserve, car ils se savaient haïs des gens de justice, joignirent dès lors leurs cris à ceux des nobles et des patriotes. Louis XVI sacrilia Brienne comme il avait sacrifié Galonné et il s'hu'i^iilia à reprendre Necker qu'il avait jadis renvoyé {■>'.) août 176 5 . La l'oyauté n'était déjà plus capable de choisir librement ses ministres.
Le barKjuier genevois, se sentjlnt Ihomme nécessaire, jiosa ses conditions : laréformejudiciaire de Lamoignon, <|ui avait provoqué la révolte, serait anéantie, le^ parlemrnls seraient rajijx'fés, les Etats généraux conyo(|ués à la date fixée par Bri-fiiic. Le roi «lui tout acccplrr. La rébellion nobiliaire avait mis la couronne en écln-c, mais «'lie avait frayé la voie à la Révolution.
Bi-ienne, puis Lamoignon furent bi*iilés en eftigie sur l.i place Ifauphine à Paris au milieu d une joie délirante. Les manifestations (jui durèrent plusieurs jours dégénérèrent en émenle. Il y <'ut des morts et des blessés. Le parleriKrnt rétabli, au lieu de prêter main-forte à l'auloril(', blâma la ré|)ression et cita devant lui le commandant du guet «jui perdit son emploi. Les gens de justice encourageaient donc le désordre et désarmaient les agents du roi. lU ne se doutaient pas qu'ils seraient bii iiii»! les vii'limes de la force populaii'e démuselée.