Chapitre III LES ÉTATS GÉNÉRAUX
Unis tant bien que mal, mais sans désaccord apparent, pour s'opposer aux entreprises du despotisme ministériel, les nobles et les patriotes se divisèrent dès que Brienne fut à bas. Les premiers, qu'on appellera bientôt les aristocrates, ne conçoivent la réforme du rovaumc que sous la forme d un retour aux pratiques de la féodalité. Ils entendent garantir aux deux premiers ordres leurs privilèges honorifiques et utiles et leur restituer en outre le pouvoir politique que Richelieu, Mazarin et Louis XIV leur ont enlevé au siècle précédent. Tout au plus consentiraient-ils, d'assez mauvaise grâce, à payer désormais leur part des contributions publiques. Ils en sont toujours à la Fronde et au cardinal de Retz. Les nationaux ou patriotes, au contraire, veulent la suppression radicale de toutes les survivances d'un passé maudit. Ils n'ont pas com])attu le despotisme pour le remplacer par l'oligarchie nobiliaire. Ils ont les yeux fixés sur l'Angleterre et sur l'Améi^ique. L'égalité civile, judiciaire et fiscale, les libertés essentielles, le gouvernement représentatif faisaient le fond invariable de leurs revendications dont le ton se haussait jusqu'à la menace.
Necker, ancien commis du banquier Thelusson, qu'un heureux coup de bourse sur les consolidés anglais a enrichi à la veille du traité de 1763, n'était qu'un parvenu vaniteux et médiocre, très disposé à flatter tous les partis et en particulier les évéques, que sa qualité d'Iiérétique le portait à ménager. Satisfait d'avoir pro-
56 I.A IIEVOLITION FHAXÇAlSi:
I lin'' (jiiclqiios fonds au trésor par des eiiiprunts aux ii()laii-«'s de Paris et à la Caisse d'Escompte, il laissa |)asser le iiioruerit d'imposer sa médiation. La lutte lui taisait peur. Il avait promis les Etats généraux, mais il navait pas osé réglementer sur-le-champ le mode de leur convocation. Les privilégiés bien entendu tenaient aux formes anciennes. Comme en 1614. date de la dernière tenue, cliaipic i)ailliage, «cest-à-dire chaque cir- ( onscription électorale, n'enverrait qu'un député de chaque oi'drc, cpielle que fût sa population et fion iMq)<)rlance. La noblesse vi le clergé délibéreraient à |»arl. Aucuru* résolution ne serait valable que de l'accord Uiiiuiime des trois ordi'cs'. Les patriotes dénonçaieiil avec indignation ce système archaupic <jui aboutirait dans la |)rati(|ue à rajournemenl indéfini des réformes, à lu faillite des Etats généraux, à la perpétuité des abus. Mais les magistrats s'y cramponnaient. En 1614, les villes avaient été représentées par les délégués de leurs munici|ialités oligarchiijues, k'S pays d Etats |)ai' les députt's élus aux l^tats mêmes, sans intervention de la population. Les j)aysans n'avaient pas été consultés. Si la vieille forme était maintenue, le Tiers lui-ménu' ne sérail ripi'('s<'rilt'' cpie j»ar une iiia|orilé il(> robins el d anoblis. Xeeker peiplexe se consultait.
Mettant à |)rolit ses hésitations, le Parlement de Paris allait (le I avatil. Le 25 septembi'e il prenait un arrAt aux termes duquel h s Liais gc-m'-raux devaient être
if'giilièremenl convocpiés et coiiq>osés suivant la A lorme observée en 1614 ». Les patriotes dénoncèrent et ari'ét <omme une trahison el ils se mirent à attaquer- I aristocratie judiciaire. « (]'est le despotisme noble, disait \ Oliiey dans la Si'ntinrllv du peuple <pii, <lans la perscMinede acs hauts magistrats, règle à son gi-e le sort des ( itoyeiiM, en modifiant et interprétant le contenu îles lois, «pii se crée de son chef des droits, s érige en auteur
des lois quand il n'en est que le ministre. » Dès lors les plumes du Tiers se mirent à dénoncer la vénalité et Ihérédité des charges de justice, l'abus des épiées, à dénier à un corps de fonctionnaires le droit de censurer les lois ou de les modifier. Elles lui déclarèrent rudement qu après la réunion des Etats généraux, il n aurait plus qu à se soumettre, car la nation se ferait mieux obéir, que le roi. Marie-Joseph Chénier proclama que linquisition judiciaire était plus redoutable que celle des évêques. Le Parlement de Paris intimidé revint en arrière, le 5 décembre, par un nouvel arrêt où il se déjugeait. Il acceptait maintenant le doublement du Tiers, qui était déjà la règle dans les assemblées provinciales créées par Xecker et par Brienne. Capitulation inutile et d ailleurs incomplète. L'arrêt était muet sur le vote par tête. La popularité du Parlement avait fait place à l'exécration.
Xecker avait cru se tirer d'embarras eu aoumetlaut la question des formes de Iq. convocation à l'assemblée des notables qii'il rappela. Les notables, comme il aurait pu le prévoir, se prononcèrent pour les formes anciennes, et, le jour de leur séparation, le 12 décembre, 5 princes du sang, le comte d Artois, les princes de Gondé et de Conti, les ducs de Bourbon et d'Enghien dénoncèrent au roi, dans un manifeste public, la révolution imminente, s'il faiblissait sur le maintien des règles traditionnelles : (( Les droits du trône, disaient-ils, ont été mis en question, les droits des deux ordres de l'Etat divisent les opinions, bientôt les droits de la propriété seront attaqués, l'inégalité des fortunes sera présentée comme un objet de réformes, etc.. » Les princes dépassaient le but, car, à cette date, le Tiers redoublait de démonstrations loyalistes afin de mettre le roi de son côté et il n y avait pas encore d'autre propriété menacée que celle des droits féodaux.
^6 l.A UtVOLLTION lUA.NÇAISl:.
I.a lactique dilatoire de Nocker n'avait abouti qu'à au*;iiieritcr les difficultés et à dresseï^ autour des princes la faction féodale. Mais inversement la résistance des priviléj^iés avait iniprinié au mouvement patriotique un tel élan que le ministre fut assez fort pour obtenir du roi de conclure finalement contre les notables et contre les princes. Mais ici encore il ne prit qu'une demimesure. Il accorda au Tiers un rtombre de députés égal à celui des deux ordres privilégiés réunis, il proportionna le nombre des déj)utés à l'importance des bailliages, il permit aux curés de siéger personnellement dans les asseujblées électorales du clergé, mesure <pii devait avoir les conséquences les plus fâcheuses poiii' la noblesse e<-clésiastique, mais ces concessions faites à iOpiniun, il n'osa pas trancher la question capitale du vole^par ordre ou jjar tète aux Etats généraux. Il la laissa en suspens livrée aux passions démontées.
L'aristocratie fit une résistance désespérée surtout dans les provinces qui avaient conservé leurs antiques Etats on (pii les avaient recouvrés. En Provence, en I»éarn,<'n Bourgogne, en Artois, en Ei'anche-Gomté, le.^ («rdres privilégiés soutenus par h-s parlements^ locaux jnnfiièreiil tli 1.1 >iession des Etats pour se livrer à des manifestations violentes contre les innovations de Necki r • I contre les exigences subversives du Tiers. La n(d)lesse bretonne prit une altitude si mena(;ante que .NeckiT dut sus])etidre les Etals de la j)rovince. Les nobles excitèrent leurs valets et les gens à leur dévotion contre les étudiants de l'Université (jui tenaient ])our le Tiers. ()ii «ri vint aux mains. Il y eut des victimes. ])«• toutes h.'S villes <le Bretagne, d Angers, de Saint- Malo, de Nantes, les jeunes bourgeois accoururent pour défendre les étudiants Hennais, que commandait Moreau, le fiiiiii- géiiéi-al. Les gentilshommes attaqués et poursuivis dans les rues, assiégés dans la salle dis lùals,
durent quitter la ville la rage au cœur pour rentrer dans leurs manoirs (janvier 1789i. Ils jurèrent de dépit de ne pas se faire représenter aux Etats généraux.
A Besançon, le Parlement ayant pris parti pour les privilégiés qui avaient voté une protestation virulente contre le règlement de Necker, la foule s'ameuta et pilla les maisons de plusieurs conseillers sans que la troupe intervint pour les défendre. Son commandant, un noble libéral, le marquis de Langeron, déclara que larmée était faite pour marcher contre les ennemis de l'Etat et non contre les citoyens (mars 1789).
Un bon observateur, Mallet du Pan, avait raison d'écrire dès le mois de janvier 1789 : « Le débat public a changé de face. Il ne s'agit plus que très secondairement du roi, du despotisme et de la Constitution; c'est une guerre entre le Tiers Etat et les deux autres ordres. »
Les privilégiés devaient être vaincus, non seulement parce qu'ils ne pouvaient plus compter sur le concours absolu des agents du roi dont ils avaient lassé la patience par leur révolte antérieure, non seulement parce qu'ils n'étaient en face de la nation levée toute entière qu'une infime minorité de parasites, mais encore et surtout parce qu'ils étaient divisés. En Franche-Comté, 22 gentilshommes avaient protesté contre les résolutions de leur ordre et déclaré qu'ils acceptaient le doublement du Tiers, l'égalité devant l'impôt et devant la loi, etc. La ville de Besançon les inscrivit sur son registre de bourgeoisie. En Artois, où n'étaient représentés aux Etats que les seigneurs à 7 quartiers et possédant un fief à clocher, les nobles « non entrants », soutenus par l'avocat Pvobespierre, protestèrent contre l'exclusion dont ils étaient l'objet. Les hobereaux du Languedoc firent entendre des' plaintes analogues contre les hauts bai-ons de la province. La noblesse de cloche, composée
0 LA RÉVOLUTION FhAXÇAISE
<l(' rotiiriors qui avaient arlioté tirs rharp^os miiniripalcs anoblissante?, se rangea presque partout du coté du Tiers, saris que !<■ Tiers d'ailleurs lui en sût grand
gre.
I/agilation desrendait en profondeur. La convocation «les Etats généraux, annoncée et commentée par les < urés au prône, avait fait luire une immense espérance. Tous ceux qui avaient à se plaindre, et ils étaient légion, prêtaient l'oreille aux })oléiniques et se prépaliiicrit |)onr le grand jour. Ijourgeois et paysans avaient roiri menée ilepuis deux ans à faire leur apprentissage (les affaires pni)liques dans les assemblées provinciales, dans les assemblées de département et dans les nouvelles municipalités rurales créées par Brienne. Ces assemblées avaient réparti l'impôt, administré l'assislance et les travaux publii's, ^surveillé l'emploi des deniers locaux. J^es municipalités rurales élues par les plus imposés avaient pris goùl à leur tache. Jusque-là le syndic avait été nommé par l'intendani. i'^lu ?naintenant par les cultivateurs, il n'est plus un simple agent passif. Autour du conseil dont il prend les avi.s se forme I Opinion du village. (Jn discute les intérêts «'Ommuns. Hti pr-épare ses revendications. Kn Alsace, dès cpie les iiMini<ipalités nouvelles sont formées, leur premier soin est d intentei* des procès à leurs seigneui's «-t ceUx-ci se plaignent amèrement « des abu^ sans ufunbi'e » «pia |»rovn(pi(''s leur établissement.
La campagne électorale coïiKidail avec une grave ( r'ise ('(-onomicpie. î,e traité de commei'ce sigm' avec l'Angleterre en 1786, en abaissant les droits de douaiu', avait livré passage aux marchandises anglaises. I^es fabricants d étoffes «lurent r«'Streindre leur production. Le ch(')mage atteignit à Abbeville 12 000 ouvriers, à Lyon, 20 000. ailleurs en proportion. Il fallut, au «lébut «l»' rhjver «pii fut ti'ès rigonretix, organiser des ateliiTs
LES ÉTATS GÉNÉHAUX 41
de charité dans les grandes villes, d'autant plus que le prix du pain augmentait sans cesse. La moisson de 1788 avait été très inférieure à la normale. La disette de fourrage avait été si grande que les cultivateurs avaient été forcés de sacrifier une partie de leur bétail et de laisser des terres incultes ou de des ensemencer sans fumier. Les marchés étaient dégarnis. Le pain n'était pas seulement très cher. On risquait d'en manquer. Necker eut beau interdire l'exportation des grains et procéder à des achats à l'étranger, la crise ne s'atténua pas. Elle s'aggrava plutôt. Les misérables jetaient des regards de convoitise sur les greniers bien remplis où les seigneurs laïques et ecclésiastiques enfermaient le produit des dîmes, des terrages et des champarts. Ils entendaient dénoncer par des voix innombrables l'aristocratie des privilégiés. Dès que commencèrent les opérations électorales, au mois de mars, les « émotions populaires » éclatèrent. La foule s'amasse autour des greniers et des granges dîmeresses et en exige l'ouverture. Elle arrête la circulation des grains, elle les pille, elle les taxe d'autorité. En Provence, ouvriers et paysans soulevés ne demandent pas seulement la taxation des grains, la diminution du prix des vivres, ils exigent la suppression de l'impôt sur la farine (le piquet) et bientôt ils tentent par endroits d'arracher aux seigneurs et aux prêtres la suppression des dîmes et des droits seigneuriaux. Il y eut des séditions et des pillages par bandes à Aix, Marseille, Toulon, Brignoles, Manosque, Aubagne, etc. i fin mars). Des troubles analogues, quoique moins graves, se produisent en Bretagne, en Languedoc, en Alsace, en Franche-Comté, en Guyenne, en Bourgogne, dans l'Ile de France. A Paris, le 27 avril, la grande fabrique de papiers peints Réveillon est pillée au cours d'une sanglante émeute. Le mouvement n'est pas seulement dirigé contre les accapareurs de denrées
'*2 I.A RÉVOFATIOX THANÇAISE
alimentaires, contre le vieux système d impôts, rontrr les octrois, contre la féodalité, mais contre tous ceux qui exploitent le populaire et qui vivent de sa substance. Il est cil rapport étroit avec l'agitation politique. A Nantes, la foule assiège lllôtel de N'ille au cri de Vive la l^iberté! A Agde, elle réclame le droit de nommer les consuls. Dans bien des cas, l'agitation coïncide avec l'ouverture des opérations électorales et cela s'expliqu*'. (]rs pauvres gens, que l'aulorilé ignorait depuis des siècles, «pii Frétaient <-onvoqués devant clb' (pie pour a<(piit lri- I iriipc'it et la corvc'e, voilà que tout à coup elle leur demande leur avis sur les affaires de 1 Klat. qu'elle Icni'clit (ju ils peuvent adresser libnincFit biiis jdaintes au roi! « Sa Majesté, dit le règlement ]"oyal lu au prône, désire que des extrémités de son royaume et des habitations les moins connues, chacun fût assuré de faire parvenir jusqu à elle ses vœux et ses réclamations. » La phrase a été retenue, elle a été prise au mot. Les misérables ont cru que décidément toute 1 autorité publique n'était |)lus tournée contre eux, «•omme autrefoi;;, mais (ju ils avaient maintenant un appui Inul en haut de Tordre soiial et (jue les.in justices allaienl eiiliti disparaîtr<'. (Vest ee <pii les.rend si hardis. De toute hur V(doFit(' tendue, de toutes leurs souffrances raidies, ils s «'lancent v<m's les objets de leurs désirs et de leurs plaintes. Lu faisant cesser l'injustice, ils n'-alisent la pensée royale, ou du moins ils le croient. Plus tard, quand ils s'apercevront de leur erreur, ils se détaclni'ont du roi. Mai-^ il leur faudra du tenq)s |)ojir se d('sabuser.
('est au milieu de cette vaslt lermentation (pTeul lieu la consultation nationale. Depuis six mois, malgi'é la censure, malgré la rigiieui* des règlements sur I imprimerie, la liberté de la ))resse existait en fait. Hommes de loi. curf's. pnbliciv;tes de toutes sorte*;. hi«>r incon-
nus et tremblants, critiquaient hardiment tout le système social dans des milliers de brochures lues avec avidité depuis les boudoirs jusqu aux chaumières. Volnev lançait à Rennes sa Sentinelle du Peuple; Thouret, à Rouen, son Avis au.v bons Normands; Mirabeau, à Aix, son Appel à la Xation provençale ; Robespierre, à Arras, son Appel à la Nation artésienne; l'abbé Sieys, son Essai sur les privilèges, ipuis son retentissant Qu'estce que le Tiers Etat?; Camille Desmoulins, sa Philosophie au peuple français; Target, sa Lettre aux Etats généraux, «te. Pas un abus qui ne tùt signalé, pas une réforme qui ne fût étudiée, exigée. « La j)olitique, dit Madame de Staël, était un champ nouveau pour l'imagination des Français; chacun se flattait d'y jouer un rôle, chacun voyait un but ])our soi dans les chances multipliées qui s'annonçaient de toutes parts. »
Les gens du Tiers se concertaient, provoquaient des réunions officieuses de corporations et de communautés, entretenaient des correspondances de ville à ville, dé province à province. Ils rédigeaient des pétitions, des manifestes, ils recueillaient des signatures, ils faisaient circuler des modèles de cahiers de doléances qu'ils distribuaient jusque dans les campagnes. Le duc d'Orléans, qui passait pour le protecteur occulte du parti patriote, faisait rédiger par Laclos les Instructions qu'il adressait à ses représentants dans les bailliages de ses terres et par Sieys un modèle de Délibérations à prendre par les assemblées électorales. Xecker avait prescrit aux agents du roi de garder une neutralité complète, mais certains intendants, comme celui de Dijon, Amelot, furent accusés par les privilégiés de favoriser leurs adversaires. Les parlements essayèrent de brûler quelques brochures afin d'intimider les publicistes. Celui de Paris cita devant lui le docteur Guillotin pour sa Pétition des citoyens domiciliés à Paris. Guillotin se
MATiiitz. — La Révolution française (I). 4
k'-i I V iu-:vni,nio\ fhançaise
présciila au milieu d'une foule iiiiniense qui racclaniait et le Parlement n'osa pas l'arrêter.'
Le mécanisme électoral, fixé par le règlement royal, était assez compliqué mais d un t>rand libéralisme. Les membres des deux premiers ordres se rendaient directement au elief-lieu du bailliai;e pour eonqjoser l'Assemblée électorale du cleri^ré et l'Assemblée électorale de la noblesse. Tous les nobles ayant la noblesse acquise et transinissible avaient le droit d'être présents en personne. Les femmes nobles elles-mêmes, si elles possédaient un liel. j)ouvaient se faire représenter par })rocureur, c est-à-dire par un fondé de procuration.
Les curés siégeaient personnellement à l'Assemblée du clergé, tandis que les chanoines, tous nobles, Fi';^vaient qu'un délégué par groupe de dix et les réguliers ou moines, un délégué par couvent. Ainsi les curés curent une majorité assurée.
Dans les villes, les habit^uits âgés de 25 ans et inscrits au rôle des inqjositions se réunirent d'abord par corj>()rations. Les corporations d'arts et métiers n'avaient (ju'un délégué par 100 membres, tandis cpu' les corporations d'arts libéraux, les négociants et les armateurs en eurent deux; ce qui était avantager la richesse et le savoir. Les habitants qui ne faisaient pas partie d'une corpoi'ation, et dans cerlaim'S villes, où il n y avait pas de c()rporations, ce furent tous les habitants, se réunirent à part par (juartiers (ou districts] et élurent également 2 délégués par 100 membres. Tous ces délégués ou rl('cicurs\ ainsi nommés s'assemblèrent ensuite à rilùtel de Ville pour forîner l'Assi-mblée électorale du Tiers Ltat de la ville, rédiger le cahier commun des doléances et nommer les représentants à l'Assemblée du Tiers Ktat du bailliage qui était chargé*' d'élire les députés aux Ktals généraux. Les pavsansdes
paiH»isscs lilfeni |-e|)|(Senl('s dans celle .\ssemblee à
raison de 2 par 200 feux. Chaque paroisse, comme chaque corporation ou chaque quartier urbain, munissait ses délégués d'un cahier spécial et tous ces cahiers étaient fondus ensuite dans le cahier général du bailliage. Quand le bailliage principal comprenait des bailliages secondaires, l'Assemblée électorale du bailliage secondaire nommait le quart de ses membres pour la représenter à l'Assemblée électorale du bailliage principal. Dans ce dernier cas, qui fut encore assez fréquent, le mécanisme électoral fut à 4 degrés: paroisse, corporation ou quartier; assemblée de la ville; assemblée du bailliage secondaire; assemblée du bailliage principal.
Dans les assemblées des privilégiés, la lutte fut vive entre la minorité libérale et la majorité rétrograde, entre les nobles de cour et les hobereaux des campagnes, entre le haut et le bas clergé. La noblesse du bailliage d'Amont (Vesoul) en Franche-Comté fit scission et nomma deux députations aux Etats généraux. En Artois, en Bretagne, les nobles membres des États s'abstinrent de comparaître pour protester contre le règlement royal qui les obligeait de partager le pou- Noir politique avec la petite noblesse. Les Assemblées^, du clergé furent en général fort troublées. Les curés j imposèrent leurs volontés et écartèrent de la députalion la plupart des évèques, sauf une quarantaine choisis parmi les plus libéraux.
Les Assemblées du Tiers furent plus calmes. Il n'y eut de conflits que dans certaines villes, comme Arras, où les délégués des corporations se prirent de querelle avec les échevins qui prétendaient siéger dans l'Assemblée électorale quoique anoblis, et dans certains bailliages, comme Commercy, où les ruraux se plaignirent que les gens du bourg avaient écarté du cahier leurs revendications particulières. Presque partout le Tiers
kQ LA iœvolluon fka.nçaise
rlioisit ses députés dans sou sein, prouvant ainsi la vigueur de l'esprit de classe ({ui Taniuiait. Il ne fit dixception que pour de rares nobles populaires comme Mirabeau tjui avait été exclu de l'Assemblée de son ordre et qui tut élu [)ar le Tiers d'Aix et de Marseille, ou pour quelques ecclésiastiques comme Sieys, repoussé par le cler<^é chartrain et élu, par le Tiers de Paris. Près de la moitié de la députation du Tiers était com- |)Osée d'hommes de loi qui avaient exercé une influence prépondérante dans la campagne électorale ou tlans la rédaction des cahiers. L autre moitié comprenait toutes 1rs [)rofessions, mais les jxiysans, encore illettrés pour la plupart, ii »'urent pas de repré-sentants. Plus d'un jiublicistc (pii s'était distingué par ses attaques contre les ^aristocrates obtint un mandat : \ olney, Robespierre, Tlu)uret, Tai'get, etc.
l/examen des cahiers montre que l'absolutisme était iinanimcmi'ut condamné. Prôtres, nobles et roturiers s accordent à réclamer une (]onslilulion qui liniite les droits (lu roi et de ses agents et qui établisse une représentation nationale |)ériodique seule capable de voter I impôt cl "1" faire les lois. Pres<(ue tous les déj)utés avaient re(;u le njandal inq>ératil de n'accorder aucun subside avant cpie la Constitution lût acceptée et assurée. « Le déficit, selon h mot de Mirabeau, devenait le trésor de la nation. » L'amour delà liberté, la haine de i ai-bitraire inspii-aient toutes les revendications.
Le clergé lui-même, dans de nombreux cahiers, protestait contre I absolutisme dans TLglise aussi bien qur dans l'Iùat. Il réclamait j»our les curés h* droit de s'assembler et de |)arlicipcr au gouvernement de l'hlglise par l< if'iablissemcnt des synodes diocésains (I des conciles provinciaux.
Les nobles ne mettaient pas moins d ai'deiir (}U( !< -^ roturiers à condamner les K ttres de cachet et la viola-
lion du secret des lettres, à réclamer le jugement par jur\% la liberté de parler, de penser, d'écrire.
l^es privilégiés acceptent l'égalité fiscale, mais ils repoussent, pour la plupart, 1 égalité des droits et l'admission de tous les Français à tous les emplois. Surtout ils défendent àprement le vote par ordre qu'ils considèrent comme la garantie de leurs dîmes et de leurs droits féodaux. Mais la noblesse et le Tiers feraient bon marché des biens ecclésiasticjues pour payer la dette. Ils s'accordent toutefois avec le clergé lui-même pour condamner sans appel le système financier en vigueur. Tous les impôts directs et indirects disparaîtront devant une contribution plus équitable qui sera répartie par des assemblées élues et non plus par les agents du roi.
Le Tiers est uni contre les aristocrates, mais ses revendications propres varient selon qu'elles émanent de bourgeois ou de paysans, de négociants ou d'artisans. Toutes les nuances d'intérêt et de pensée des différentes classes s'y reflètent. Contre le régime seigneurial, les doléances des cahiers des paroisses sont naturellement plus âpres que celles qui figurent dans les cahiers desbailliages rédigés par des citadins. Pour condamner les corporations, l'unanimité est loin d'être complète. Les protestations contre la suppression de la vaine pâture et du glanage, contre le pa^^tage des communaux n'émanent que d'une minorité. On sent que la bourgeoisie, qui est déjà en possession d'une partie de la terre, se solidariserait au besoin avec la propriété féodale contre les paysans pauvres. Les revendications proprement ouvrières sont absentes. Ce sont des « maîtres » qui ont tenu la plume. Le prolétariat des villes n'a pas encore voix au chapitre. En revanche, les vœux des industriels et des commerçants, leurs protestations contre les pernicieux effets
4h I.A IJKVOI.lTiOX FHAXÇAISK
du traite de commerce avec lAnglcterre, l'exposé des besoins des différentes branches de Ja production sont l'objet d'études précises fort remarquables. La classe (|ui va prendre la direction de la Révolution est pleinement consciente de sa force et de ses droits. Il n'est pas vrai qu'elle .se laisse séduire par une idéologie vide, elle connaît à fond les réalités et elle possède les iriovens d*v conformer ses intérêts.
î^es élections avaient affirmé avec une aveuglante clarté la ferme volonté du pays. La royauté, étant restée neutre, avait les mains libres. Mais elle ne pouvait homologuer les vœux du Tiers qu'au prix de sa propre abdication. Louis XVI continuerait de régner, mais à la façon d'un roi d'Angleterre, en acceptant auprès de lui le contrôle permanent de la représentation nationale. Pas un moment l'époux de Marie-Antoinette n'envisagea ce renoncement. Il avait la fierté de son sacerdoce. Il ne voulait pas l'amoindrir. Pour le défendre, une seule voie s'ouvrait à lui, où le poussèrent les princes, l'entente étroite avec les privilégiés et la résistance.
Necker, paraît-il, quinze jours avant la réunion des Etats, lui avait conseillé de faire les sacrifices nécessaires, afin de garder la direction des événements. Le roi aurait ordonné aux trois ordres de délibérer en commun et par tète sur toutes les questions d'impôts. Il aurait en même temps fusionné la noblesse et le haut clergé dans une chambre haute, comme en Angleterre, et créé une chambre basse par la réunion du Tiers et de la plèbe cléricale. Il est douteux que le Tiers se fût satisfait de ce système qui ne lui aurait donné que le contrôle de l'impôt. Mais il est certain qu'une marque non équivoque de la bonne volonté royale eût amorti les conflits et préservé la couronne.
Necker eût voulu que les Etats se réunissent à Paris,
r»0 1.A IM:V0LITI0\ FnAXÇAISE
sans iloiitc pour donner confiance au niondt' do la Bourse. Le roi se prononça jx^ur ^ ersailles, « à cause <l«s (liasses ». Première maladresse, car les hommes du Tiers allaient avoir constamment sous les yeux ces palais somptueux, cette Cour ruineuse qui dévoraient la nation. Puis Paris n'était pas si loin de Versailles (jMJI iir |)ril faire sentir son action sur rassemblée.
La (loiir s'inij:énia dès le déchut à maintenir dans toute sa ri«;ueur la séparation des ordres, même dans les j)lus petit» détails. Alors que le roi recevait avec ])révenance, dans son cabinet, les députés du clergé et (le la noblesse, les députés du Tiers lui étaient présentés en troupe et au galop dans sa chambre à coucher. Le Tiers se vit imposer un costume tjtTiciel, tout en iiuir, «jui contrastait par sa sévériti' avec les chamarlures dorées des députés des deu\ premiers ordres, (^esl tout juste si on ne lui ordonna pas d'écouter le discours d'ouverture du roi à genoux, comme en 1614. ( hi le lit du moins pénétrer dans la salk' des Klats par une petite porte île d(ri'i<'re, tandis (pie la grande porte s(Mi\ l'ait à deux ballants pour les deux premiers ordres. Déjà les curés avaient été blessés de ce qu à la |»ro(ession de la veille, les prélats, au lieu d'être contondiis avec eux à leur rang de bailliages, avaient été groiijM's à j)arl et séparés d'eux par un long intervalle i-eiiq>li ])ar la musi(pie du roi.
L.i séance d'ouverture, le 5 mai. aggrava la niaiix.iise impression créée par ces maladresses. Sur un ton de larmoiement sentimeiilal. Louis .\\ I mit en garde les députés contre l'esprit d innovation et il h •invita à s octuper avant tout des movens de reînjilir le trésor. Le garde des sceaux lîarenlin, (pii parla ensuit* ( I (jiii lut à peine entendu, ne lit guère <pie célébrer h^ \erlus et les bienfaits du monar<pie. Necker enlin, dans lin long !-a|»port de trois heures, tout hérissé de
(liifFres, se borna à traiter de la situation financière. A l'en croire, le déficit, dont il atténuait l'importance, était facile à réduire par quelques mesures de détail, des retenues, des économies, etc. On crut entendre le discours d'un administrateur de société anonyme. Les députés se demandèrent à quqi bon on les avait fait venir de leurs lointaines provinces. Xecker ne se prononça pas sur la question capitale du vote par tête', et il ne dit rien des réformes politiques. Le Tiers manifesta sa déception par son silence. Pour triompher des privilégiés, il ne devrait compter que sur lui-même.
Son parti fut vite pris. Ses membres se concertèrent le soir même, province par province : les Bretons, qui étaient les plus animés contre les nobles, autour de Chapelier et de Lanjuinais, les Francs-Comtois autour de l'avocat Blanc, les Artésiens autour de Robespierre, les Dauphinois autour de Mounier et de Barnave, etc. De tous ces conciliahuics particuliers sortit une résolution identique : le Tiers, ou plutôt les Communes, appellation nouvelle par laquelle il évoquait sa volonté d'exercer les droits des communes anglaises, inviterait les deux autres ordres à se réunir avec lui pour vérifier en commun les pouvoirs de tous les députés sans distinction, et, jusqu'à ce que cette vérification en commun fut effectuée, les Communes refuseraient de se constituer en chambre particulière. Elles n'auraient ni bureau, ni j)rocès-verbal, simplement un doyen pour faire régner l'ordre dans leur assemblée. Ainsi fut fait. Dès le premier jour les Communes affirmaient, par un acte, leur résolution d'obéir aux vœux de la France en considérant comme inexistante la vieille division des ordres.
Un mois se passa en pourparlers inutiles entre les trois chambres, qui siégeaient séparément. Sous la pression des curés, le clergé, qui avait déjà suspendu
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la vôrification des pouvoirs de ses membres, s offrit j)Oni- conciliateur. (Jn nomma de part et d autre des commissaires pour rechercher un accord impossible. Le roi intervint à son tour et. chargea le garde des sceaux de présider lui-même les conférences de concilialioii. Le Tiers profita habilement des réserves que fit la noblesse pour rejeter sur elle la responsabilité de l'échec. Puis, ayant bien fait constater à la France que les privilégiés restaient irréductibles, il sortit de son attitude ex|M'clante. îl adressa aux deux premiers ordres une dernière invitation à se réunir à lui, et, le 12 juin, il procéda seul à la vérification des pouvoirs des députés des trois ordres en procédant" à l'appel général de tous les bailliages convoqués. Le lendejnain. trois curés du l^oitou. Lecesve, Ballard et Jallet, répondaient à l'appel xle leur nom et, les jours suivants, 16 autres <;urés les imitaient. L'appel terminé, les Communes décidèrent, par 490 voix contre 90, de se constituer en Asscrnhlrc nationale. Klles alfirrhèrent ainsi qu elles suffisaient à elles seules à représenter la nation, puis, faisant un pas de plus, elles décidèrent en même temps que les impnis cesseraient d être perçus le jour où, pour une raison quelco'ique, elles seraient forcées de se séparer. Ayant ainsi bra([ué contre la Cour la menace de la grève d(î rimjjôt, elles rassurèrent les créanciers de l'Ltal en les plaçant sous la garde de l'honneur français, el enfin, j)ar un acte plus hardi |)eut-êtr<^ (pie Ion! le resie, «Iles di'-nièrent au roi le dioil d^-xercer son vel(» stij- le^ (h'Iibérations qu elles venaient de prendre, cornm»' sur toutes celles (pielles prendraient à l'avenir. Deux jours plus tard, le 19 juin, après des débats violents ef à une petite majorité (149 contr«' 137), l'ordre du clergé décidait à son lour de se réunii* au 'l'iers. Si le roi w'intervenait j)as au |)lus vite pour enq)êcher cette réunion, les privilégiés perdaient la partie.
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Princes, grands seigneurs, archevêques, magistrats poussaient Louis XVI à agir. D'Esprémesnil offrit de faire juger par le Parlement de Paris les meneurs du Tiers et Xecker lui-même comme coupables de lèsemajesté. Le roi décida, le 19 au soir, de casser les délibérations du Tiers dans une séance solennelle qu'il tiendrait comme un lit de justice, et, en attendant, pour rendre impossible la réunion annoncée du clergé aux Communes, il ordonna de faire fermer immédiatement la salle des Etats, sous prétexte d'aménagements intérieurs. Petits moyens dans de telles circonstances !
Le 20 juin au matin, les députés du Tiers, qui se réunissaient dans cette salle, trouvèrent les portes fermées et environnées de soldats. Ils se rendirent à deux pas de là, dans la salle du jeu de paume qui servait aux divertissements des courtisans. Quelques-uns proposèrent de se transporter à Paris pour délibérer en sûreté. Mais Mounier rallia tous les suffrages en demandant à chacun de s'engager, par son serment et par sa signature, ^ à ne jamais se séparer et à se rassembler partout où les circonstances l'exigeraient jusqu'à ce que la Constitution fût établie et affermie sur des fondements solides ». Tous, sauf un seul, Martin Dauch, député de Carcassonne, jurèrent le serment immortel, au milieu d'un grand enthousiasme.
La séance rovale avait été fixée au 22 juin. Elle fut reculée d un jour pour donner le temps de faire disparaître les travées des tribunes publiques où pouvaient prendre place 3000 spectateurs dont on redoutait les manifestations. Cette remise fut une faute, car elle permit à la majorité du clergé d'exécuter son arrêté du 19. Elle se réunit au Tiers le 22 juin, dans l'église Saint-Louis. 5 prélats, ayant à leur tête 1 archevêque de Vienne, en Dauphiné, et 144 curés grossirent ainsi
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1rs rariirs de l'Assembléo nationale. Deux nobles du Daiiphiné, le marquis de Blacons et, le comte d Agonit, vinrent prendre égalemei>t séance. Dès lors le résultat de la séance royale était bien compromis.
l.a (^our accumula les maladresses. Alors que les députés j)rivilégiés étaient directement introduits dans la salle des Etats, les gens du Tiers durent attendre sous la pluie devant la petite'porte. l^e déploiement des troupes, loin de les intiniitler, accrut leur irritation. Le discours du roi les indigna. "C'était une aigre mercuriale que suivit une série de déclarations brutales cl iinpéralives. Le monarque ordonnait le maintien des trois ordres et leurs délibérations en chambres sé})alérs. 11 cassait les arrêtés du Tiers. S'il consentait à 1 égalité en matière d'impôts, il j)renait soin de spécifier'^e maintien absolu de toutes les propriétés, (i et Sa Majesté entend expressément sons le nom de propriélés les dîmes, cens, rentes et devoirs féodaux et seigneuriaux el généi-alement tous les droits et prérogatives utiles ou lionoriTnpies attachés aux terres et llefs ap|)artenant aux |>ersonnes ». Qu'imjjortait ensuite <pril promît vaguement de consulter à l'avenir les Liats géuéraux sur les questions financières? l-.a réforme ])oliti(pie et sociale s'évanouissait.
Louis X\ L repreiuuit la parole, termina le lit de justice pai' ces menaces : « Si, par une latalité loin de ma pensée, vous m ai»an(lonnie/. dans une" si belle entreprise, seul je ferais le bien de mes peuples, seul je me considérerais comme leur véritable représentant — l'éfléchissez, messieurs, (ju'aucun de vos projets, aucune de vos dispositions ne jxul avoir force de loi sans mon approbation spéciale.... Je vous ordonne, MMïssieurs, de vous sé])arer tout de suite et de vous remire demain matin chacun dans les chambres alfcctées à voire ordr<', pour y i-ejirendre vos séances.
J'ordonne en conséquence au grand maître des cérémonies de faire préparer les salles. »
Obéissant à un mot d'ordre que leur avaient fait passer les députés de Bretagne, réunis à leur club, la veille au soir, les Communes immobiles restèrent à leurs bancs, pendant cjue la noblesse et une partie du clergé se retiraient. Les ouvriers envoyés pour enlever l'estrade royale suspendirent leur travail de peur de gêner l'assemblée qui continuait. Le maître des cérémonies, De Brézé, vint rappeler à BaïUy, qui présidait, l'ordre du roi. Bailly lui répondit sèchement que la nation assemblée ne pouvait pas recevoir d'ordre, et Mirabeau lui lança de sa voix tonnante la fameuse apostrophe : k Allez dire à ceux qui vous envoient que nous sommes ici par la volonté du peuple et que nous ne quitterons nos places que par la puissance des baïonnetles. » Camus, appuyé par Barnave et par Sieys, fit décréter que l'Assemblée nationale persistait dans ses arrêtés. C'était récidiver la désobéissance. Mirabeau, prévoyant que des lettres de cachet allaient être signées contre les meneurs du Tiers, proposa en outre de décréter que les membres de l'Assemblée étaient inviolables et que quiconque porterait atteinte à cette inviolabilité commettrait un crime capital. Mais, telle était la froide résolution qui animait tous les cœurs et leur défiance de Mirabeau, dont l'immoralité rendait suspectes toutes les intentions, que plusieurs députés voulurent faire écarter la motion comme pusillanime. Elle fut cependant votée.
Résolutions mémorables, plus courageuses certes que celles du 20 juin; car, le 20 juin, le Tiers était censé ignorer les volontés du roi qui ne s'étaient pas encore manifestées. Le 23 juin, il réédite et aggrave sa rébellion dans la salle même où vient de retentir la parole royale.
La Révellière, qui siégeait dans l'Assemblée comme
LA HÉVOLUTION FRANÇAISE
df^piilé de l'Anjou, raconte que Louis XVI, sur le rapl)()rt du marquis de Brézé, donna Tordre aux gardes ^ du corps de pénétrer dans la salle et de disperser les ''. députés par la force. Comme les gardes s'avanvaient, f plusieurs députés de la mihorité de la noblesse, les deux Grillon. d'André, Lafayette, les ducs de J.a Roclicfoucaull cl de Liancourt, d-'autres encore mirent l'épée à la main et empêchèrent les gardes de passer. Louis XVI, prévenu, n'insista pas. Il aurait fait volontiers sabrer la canaille du Tiers État. Il recula devant la nécessité de faire subir le même traitement à une partie de sa noblesse.
Xecker n'avait pas paru au lit de justice. Le bruit courait qu'il était démissionnaire ou renvoyé. Une foule immense manifesta devant son domicile et dans les cours du .liàl.au. Le roi et la reine le firent appeler et le prièrenl de rester à son poste. Le couple royal dissimulaitpour mieux préparer sa vengeance.
[Vie violente fermentation régnait à Paris, comme à Versailles, et dans les provinces, qui étaient régulièrement tenues au courant par les lettres de leurs^ représentants qu'on lisait j)ubliquement. Depuis le début de jum, la Bourse baissait sans cesse. A l'annoFice du lit *\r justice, toutes les banques de Paris avaient fermé b-ms guicbels. La Caisse d'e.scompte avait envoyé .ses administrateurs à Versailles exposer les dangers dont «•Ile était menacéf.. L;, Com- avait conliv elle toute la liiiancc.
Dans ces condiiions, les ordres t\u vo] étaient inexécuta!)les. Les hunjbles crieurs publics eux-mêmes refusèrent de les proclamer dans les rues. Le 24 juin, la majorité du cb-rgé, désobéissant à son tour, se rendit à la délibération du Tiers et, le lendemain, 47 membres d. la iK,Mosse. à la snitr du duc d'Orb-ans, en firent autanl.
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Louis XVI dévora l'affront, mais le soir même, il décida en secret d'appeler 20 000 hommes de troupe, de préférence des régiments étrangers qu'il croyait plus surs. Les ordres partirent le 26. Le lendemain, afin d'endormir les défiances, il invitait les présidents de la noblesse et du clergé à se réunir, à leur tour, à l'Assemblée nationale, et, pour les décider, il leur faisait dire, par le comte d'Artois, que cette réunion était nécessaire pour protéger sa vie menacée.
Aucune émeute ne se préparait contre le roi, mais les patriotes, depuis la séance royale, restaient en éveil. Le 25 juin, les 400 électeurs parisiens, qui avaient nommé les députés aux Etats généraux, s'étaient réunis spontanément au Musée de Paris, d'où ils passèrent, un peu plus tard, à l'Hôtel de Ville, pour surveiller les menées des aristocrates et se tenir en rapports étroits avec l'Assemblée nationale. Dès le 29 juin, ils jetaient les bases d'un projet de garde bourgeoise qui comprendrait les principaux habitants de chaque quartier. Le Palais-Royal, qui appartenait au duc d'Orléans, était devenu un club en plein air qui ne désemplissait ni le jour ni la nuit. Les projets de la Cour y étaient connus et commentés aussitôt que formés.
Déjà les patriotes travaillaient la Iroupe. Les gardesfrançaises, le premier régiment de France, furent vile gagnés. Ils étaient mécontents de leur colonel, qui les astreignait à une discipline sévère, et ils comptaient parmi leurs bas officiers des hommes comme Hulin, Lefebvre, Lazare Hoche, qui n auraient jamais lépaulette tant que le règlement de 1781 resterait en vigueur. Le 30 juin, 4000 habitués du Palais-Royal délivraient une dizaine de gardes-françaises enfermés à l'Abbaye pour désobéissance et les promenaient en triomphe. Les hussards et les dragons envoyés pour rétablir Tordre criaient : \i\e la nation ! et refusaient de charger
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la foule. Lt'S gardes du corps eux-mêmes avaient donné à Versailles des signes d'indiscipline, l^es régiments étrangers seraient-ils plus obéissants?
Si Louis XVI était monté à cheval, sil avait pris en personne le commandement des troupes, comme l'aurait lait Henri IV, peut-être aurait-il réussi à les maintenir dans le devoir et à faire aboutir ^on coup de force. Mais Louis XVI était un bourgeois.
L'arrivée des régiments qui campèrent à Saint- Denis, à Saint-Gloud, à Sèvres et jusque sur le Chanqi de Mars, fut accueillie par de vives protestations. Toutes ces bouches de plus à nourrir allaient aggraver la disette î Plus de doute, on voulait disperser par la force l'Asseniblée nationale ! Des motionnaires du Palais- Hoval proposèrent, \v 2 juillet, de détrôner Louis X\ I et de le remplacer par le duc d'Orléans. Les électeurs parisiens ré<lamèrent à l'Assemblée le renvoi des troupes. Mirabeau fit voler leur motion, le 8 juillet, après Nil l( rribic discours oii il dénonçait les mauvais conseillers (|ui ébranlaient le trône. Louis XVI répondit à la démarche de l'Assemblée qu'il avait appelé des régiments poui- protéger sa liberté, mais que si elle craignait ])Our sa sécurité, il était prêt à la transférer à Xoyon ou à Soissons. C'était ajouter 1 ironie à la menace. Le soir de cette réponse, 100 députe*^ se réunirent au club breton, avenue de Sciint-Cloud, pour concerter la résistance.
Louis X\ I brus(pia les choses. Le 11 juillet, il reiivova Neeker en y:rand secret (I reeonstilua le minis- 1ère avee le baron de Breleuil, contre-révolutionnaire déclaré. Le bi'uit courut le lendemain (]ue la banqueroute allait être proclamée. Aussitôt les agents de ehanue se réunii-ent et décidèreiil île fermer la jîourse en signe (h pi-oteslalion contre le reiiv(»i de Xeckor. De lar^-enl lut répandu poui' gagner les soldats. Des
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banquiers, comme Etienne Delessert, Prévoteau, Coindre, Boscary, s'enrôlèrent avec leur personnel dans la garde bourgeoise en formation. Les bustes de Xecker et du duc d'Orléans furent promenés dans Paris. On fît fermer les spectacles. Sur 1 invitation de Camille Desmoulins, qui annonça au Palais-Royal une prochaine Saint-Barthélemy de patriotes, on arbora la cocarde verte, qui était la couleur de la livrée de Xecker. Enfin, à la nouvelle que le Royal Allemand du prince de Lambesc chargeait la foule au jardin des Tuileries, on sonna le tocsin, on réunit la population dans ' les églises pour l'enrôler et l'armer, à l'aide des armes prises dans les boutiques des armuriers. Les gens sans aveu furent écartés avec soin. L'armement continua le lendemain 13 juillet par la prise de 28 000 fusils et de quelques canons trouvés aux Invalides. De son côté, l'Assemblée décréta que Xecker emportait les regrets et l'estime de la nation. Elle siégea en permanence et rendit les nouveaux ministres responsables des événements.
Chose étrange, la Cour interdite laissait faire. Bezenval, qui commandait les régiments massés au Champ de Mars, attendant des ordres, n'osa pas pénétrer dans Paris.
Le 14 juillet, les électeurs ([ui avaient formé à \ 1 Hôtel de Ville, avec l'ancienne municipalité, un Comité permanent, firent demander à plusieurs reprises au gouverneur de la Bastille de livrer des armes à la milice et de retirer les canons qui garnissaient les tours de la forteresse. Une dernière députation ayant été reçue à coups de fusil, malgré qu'elle portât le drapeau blanc des parlementaires, le siège commença. Renforçant les artisans du faubourg Saint-Antoine, les gardesfrançaises, conduits par Hulin cl Elie. amenèrent du <anon et le braquèrent contre le pont-lcvis pour briser
Mathiez. — La Révolution française (1^. '.>
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les portes. Après une action très vive, au cours de laquelle les assiégeants perdirent une centaine de morts, les invalides, qui avec quelques Suisses formaient la garnison et qui n'avaient pas mangé faute de vivres, forcèrent le gouverneur De Launay à capituler. La foule se livra à de terribles représailles. De Launay, <|ui avait, croyait-on, ordonné de tirer sur les parlementaires, le prévôt des inarchands Flesselles, qui avait essayé de tromperies électeurs sur l'existence des dépôts d'armes, furent massacrés sur la place deGrèvejet leurs tètes portées au bout des piques. (^>uelques jours plus tard le conseiller d'Etat Foullon, chargé du ravitaillement d^ l'armée sous Paris, et son gendre l'intendant Berthier furent pendus à la lanterne de l'Hôtel de Ville. Babeuf, qui assista à leur supplice, le cu^ur serré, faisait cette réflexion dans une lettre à sa femme : « Les supplices de tout genre, l'écartèlement, la torture, la roue, les bûchers, les gibets, les bourreaux multipliés partout, nous ont faitde si mauvaises mœurs ! Les maîtres, au lieu de nous policer, nous ont rendus barbares, parce qu'ils le sont eux-mêmes. Ils récoltent et récolteront ce qu'ils ont semé. »
On rie pouvait soumettre Paris qu'au prix d'une guerre de rues, et les troupes étrangères elles-mêmes n'étaient pas sures. Louis XVI, chapitré par le duc de Liancourt (pii revenait de Paris, se rendit à l'Assemblée le 15 juillet, pour lui annoncer le renvoi d«'S troupes. L'Assemblée insista pour le rappel de Necker. Mais le roi n'était pas encore décidé à une capitulation complète. Pendant qu'une députation de l'Assemblée se rendait à Paris et que les Parisiens vaiiujueurs nommaient l*.iilly, l'homme du Jeu de Paume, maire de la ville, cl Lafayette, l'ami de ^^'ashington, commandant de la garde nationale, pendant que l'archevêque de Paris faisait chauler un 7V Dcnnt à Notre-Dame en
l'honneur de la prise de la Bastille et que déjà le marteau des démolisseurs s'acharnait sur la vieille prison politique, les princes s'efforçaient de décider le faible monarque à s'enfuir à Metz d'où il serait revenu à la tète d'une armée. Mais le maréchal de Broglie, commandant des troupes, et le comte de Provence s'opposèrent au départ. Louis XVI craignait-il qu'en son absence l'Assemblée proclamât le duc d'Orléans? Ce n'est pas impossil)le. Il resta et il dut boire le calice jusqu'à la lie. Il éloigna Breteuil et rappela Necker et, le lendemain, 17 juillet, ayant donné des gages, il se rendit à Paris sanctionner, par sa présence à l'Hôtel de Ville, l'œuvre de l'émeute et souligner sa propre déchéance, en acceptant du maire Bailly la nouvelle cocarde tricolore.
Indignés de la lâcheté ro^'ale, le comte d'Artois et les princes, Breteuil et les chefs du parti de la résistance s'enfuyaient à l'étranger, donnant ainsi le branle à l'émigration.
Louis XVI humilié gardait sa couronne, mais il avait 'dû reconnaître au-dessus de lui un nouveau souverain, le peuple français, dont l'Assemblée était lorgane. Personne en Europe ne se méprit sur l'importance de l'événement, a De ce moment, écrivit à sa Cour le duc de Dorset, ambassadeur d'Angleterre, nous pouvons regarder la France comme un pays libre, le roi comme un monarque dont les pouvoirs sont limités et la noblesse comme réduite au niveau de la nation. » La bourgeoisie universelle, comprenant que son heure sonnait, tressaillit de joie et d'espérance.