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JUGE AU TRIBUNAL RETOLUTIONNAIRE DE PARIS

LETTRES ADRESSEES A BERTBAlïD, ACCUSATEUR PUBLIC (1)

tt Paris, 1*' frimaire, an II de la République française, une et indivisible (21 novembre 1793).

c J'ai reçu aujourd'hui, au tribunal, mon bon ami, les deux paquets contenant chacun des pièces bien intéressantes ; mais la plupart, sans être coUationnées, et c'est un manque de précaution impardonnable. Je les ai lues les unes après les autres. Elles ne m'ont ni surpris, ni indigné, car je l'étois déjà ; et tu dois te rappeler que le caractère de nos dictateurs ne m'amt prâst 6dia{ipé pcdsçoe je t'en fis un tableau qui n'éioit point ménagé, et qui ne se trouve que trop malheu*

(1) Certaines parties de quelques-unes de ces lettres furent publiées pour la première fois par M. Fajon, dans son ouvrage sur la Terreur à Ntmes ; nous reproduisons ces lettres m extenso dans l'intérêt deJ'histoire.

Les originaux sont déposés aux Archives de la Cow\ papiers saisis chei Bertrand après son arrestation.

reusement ressemblant. Sans avoir de grandes données, j'ai un instinct naturel qui ne m'a jamais trompé : il me fait appercevoir, en un instant, les faux patriotes.

c J'ai écrit à Tavernel (i), de Beaucaire, afin qu'il me fit aussi passer toutes les pièces relatives à cette afifaire. La municipalité de cette ville en a de précieuses ; mais je ne sais par quelle fatalité les patriotes s'endorment lorsqu'il faut, par . nos veilles et nos soins multipliés, terrasser et achever de tuer l'aristocratie. Tu feras fort bien de ne pas perdre un moment, et d'écrire à Tavernel, pour lui rappeler sa coupable négligence, soit à la municipalité elle-même, pour lui apprendre que j'ai écrit à Tavernel à ce sujet, ou enfin à la Société de cette ville. D'ailleurs, je laisse à ta prudence le soin de faire à cet égard les démarches que tu jugeras convenables.

(1) Tavernel, député du Gard à la Législative puis à la Convention. Il donna sa démission et revint à Beaucaire. Il joua un rôle important dans les événements arrivés en cette ville le 1*' avril 1793 (Voir à ce sujet le rapport du représentant Courtois. Moniteur du 7 messidor, an III, n* 277).

Les troubles de Beaucaire avaient fait d'abord Tobjet d'un rapport de Jullien, de Toulouse, au nom du Comité de sûreté générale, déposé à la Convention le 6 juillet 1793, rapport à la suite duquel la municipalité et le Conseil général de la commune furent destitués, et Jean Moreau, procureur de la commune, Gédéon Bialis, Roustan, Michel PhUip, d'Assac, Beaume, Aiilaud, officiers municipaux , Roques ci-devant Clausonnette, Andéol, Madier, Hyacinthe Beroavon, le ci-devant marquis de Porcellet et Blanc-Pascalv accusateur public du département, furent décrétés d'accusation, le 23 du même mois (Moniteur n** 189 et 204). Le maire, mandé à la barre de la Contention, s'y présenta le U brumaire an II (4 novembre 1793). « Si le sang a coulé, dit-il, si mes concitoyens sont tombés autour de moi, je n'en suis pas coupable. Tai porté partout des paroles de paix ; j'ai fait tout ce qui était en mon pouvoir pour arrêter le désordre et ramener les esprits égarés. J'ai le bonheur d'être investi de la confiance et de l'amitié des sans-culottes de Beaucaire. J'ai toujours servi avec le plus grand zèle la cause de la liberté et. de l'égalité. » Jullien déclara qu'il n'avait fait au maire aucun reproche positif, qu'on « l'accusait seulement d'avoir manqué d'énergie » mais qu'il n'avait u pas cessé d'être bon citoyen. » Voulland, qui, lors des troubles, était sur les lieux avec son collègue Bonnier, en qualité de délégué de la Convention, ajouta que la conduite du maire, pour n'être pas à l'abri de tout reproche avait été courageuse puisqu'il avait fait « un rempart de son corps pour sauver des patriotes. » Le maire fut en conséquence admis aux honneurs de la séance et la Convention décréta qu'il était libre de se rendre dans ses foyers {Moniteur du sextidi deuxième décade de brumaire an II, n* 16.)

C'est sans doute de cette affaire dont parle Meyère.

« Je me disposois de faire une pétition à la Convention nationale, dans laquelle j'aurois fait le tableau de la position de notre département, et passée et présente. Mais des réflexions judicieuses sont venues combattre cette disposition , et j'ose croire que tu ne désapprouveras pas ma retenue. Voici sur quoi je me fonde.

c II est malheureusement une vérité, c'est que les patriotes entre eux, quoique animés du même désir, de la même passion pour la liberté et l'égalité, n'y cheminent pourtant pas par la même voie, et malheureusement il arrive assez souvent qu'ils se croisent dans les moyens qu'ils emploient pour parvenir au but auquel cependant ils visent tous.

« Rovère et Poultier (1)^ suivant toi et moi, et les jugeant d'après des pièces probantes, ne se sont pas jusqu'à présent acquittés des fonctions honorables qui leur ont été confiées par la Convention d'une manière digne de la chose publique. Cependant, assez astucieux dans leur conduite, ils ont fasciné les yeux des patriotes de Nîmes, et je t'avoue que je vois avec la plus grande des peines que la Société populaire de cette ville est émerveillée d'eux. J'en suis d'autant plus affecté, que je connais .cette Société pour être pure et avoir de très bonnes intentions, et que par ces puissants motifs, elle est faite pour être écoutée sur les renseignements qu'elle pourra donner sur le compte de ces petits despotes. Or, il faut donc que je cofh cilié toutes choses et bien prendre garde de ne pas exposer la chose publique par une mesure qui, quand elle n'a pas le

(1) Rovère (Joseph-Stanislas) député d'Avignon, et Poultier (François- Martin) député du Nord, envoyés par la Convention en mission dans le Gard, les Bouches-du- Rhône et Vaucluse. Rovère avait su s'attirer Testime et Tamitié d« la Société populaire de Nîmes à laquelle il n'avait rien refusé pendant son séjour dans le Midi. Le 16 frimaire (6 décembre 1793) en lui faisant publiquement ses adieux, en séance de la Société, il annonça, dit le procèsverbal que nous possédons, « qu'il a appelé à la place de président provisoire du tribunal criminel notre président le citoyen Eynard. » On comprend dès lors l'attachement des patriotes de Nîmes.

succès qu'on doit en attendre, elle n'est rien moins qu'inconséquente. Plus j'aime la liberté, et plus je m'attache à ne pas la compromettre. Donc faire cette pétition à la Convention, elle seroit insérée dans les papiers publics, et sans doute contre dite par la Société qui est enthousiasmée de ces deux individuSy parce qu'elle est trop confiante et de trop bonne foi. Cette mesure ne produiroit qu'un effet désavantageux, il faut éviter une lutte qui ne nous conduiroit point au vrai but. Voici donc mon plan approuvé par les réflexions du brave Fauvetty et Subleyras (1), d'Uzès. Je vais prendre un scribe, je ferai transcrire toutes ces pièces que je coUationnerai, pour ensuite les remettre au Comité de Salut public, en m'en faisant faire un récépissé. Je visiterai les membres du Comité et ferai tous mes efforts pour procurer une juste vengeance à mes compa^ triotes et à mes égaux en civisme. En attendant, je recevrai quelque chose de Beaucaire et d'Uzès, et quand une fois je serai nanti de toutes les pièces nécessaires, alors je donnerai et aux Jacobins et à la Convention, et partout où besoin sera. — Patience donc, mon bon ami, la chose n'ira peut être pas aussi vite que tu le désirerois ; mais les coups que je porterai sur ces dictateurs, pour être tardifs, n'en seront que plus sûrs.

c J'enragerai autant que toi ; car tu connois combien je suis peu fait pour me contenir, cependant l'expérience m'apprend tous les jours que la bonne cause ne triomphe point précisément parce qu'elle est bonne. Pour lui procurer le triomphe qui lui est dû, il faut du ménagement et de la peine. La peine

(1) « Fauvetty fiU, de la ville d*Uzès, envoyé à Paris par rassemblée pri^ maire de la section des sans-culottes de la ville d'Uzës » lorsqu'il fût nommé juré au tribunal révolutionnaire (28 septem})re 1793). Il fat nommé plus tard président du tribunal révolutionnaire d'Orange. Voir sur ce personnage : Episodes de ia Terreur par V. de Baumefort.

Subleyras, greffier du tribunal du district d'Uzès, nonwié juge au tribunal révolutionnaire par le même décret de la Convention.

Se AMMÉI. — \u 48

ne me coûte rien quand il s'agit de travailler pour cette liberté que j'idolAtrCy et tellement j'y suis dévoué que tous mes moments sont employés à la servir et je vois bien que je m'en retournerai sans avoir vu Paris.

c Ecoute; mon ami, sans doute que tu vas à la Société de Nîmes et à ce moment » en es-tu membre (1) ? Hé bien 1 sonde un peu le terrain, et si tu pouvois, en dessillant les yeux de mes frères les patriotes de Ntmes sur le compte de Rovère et de Poultier, et que tu puisses parvenir à obtenir une rétracta* tion de l'adresse qu'ils ont envoyée en leur faveur, ob ! pour le coup, je t'assure que je les mettrois dans de vilains draps ; il faudroit ensuite pour ajouter à la chose que le département en fît autant et alors tu pourrois les regarder comme perdus, car autrement il ne faut pas se dissimuler que, malgré les pièces probantes que tu m'as envoyées, s'étayant des applaudissements de l'administration supérieure et de la Société de la ville capitale, ils ne réussissent à paralyser, en quelque sorte, une partie de nos moyens.

(1) BertraDd, accusateur public, fût reçu membre de la Société populaire de Nimes, le 13 octobre 1793.

F. ROUVIÈRE

j (La suite au j^rœham jucn^io.)

ËPHÉMÉRIDES

DE LA

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