‹ La Révolution françaiseChapitre 2 sur 78 · JANV1EB.JUI · texte numérisé non relu

JANV1EB.JUI

PAKIS, OHARAVAY FRÈRES, ÉDITEURS

RUB DE FDBBIENBERO, 4

FÀAÏïftAISE

DANTOr%

D*ÂPRÈS LES DOCUMENTS

PAR LE DOCTEUR ROBINET

(Suite.)

BÉPOVSK AUX IMPUTATIONS d'iONOBANOE KT d'iKHOBAUT^

« D'ailleurs Danton a cette qaalilë si précieuse que n^ont jamais les hommes ordinaires : il ne hait ou ne craint ni les lumières, ni les talents, ni la Tertu. >

CoNDOECiT, Œuorett t. I,p, 603.

Danton naquit à Arcis-sur-Aube, en Champagne, le 26 octobre 1759, de Jacques Danton, procureur au bailliage d*Arcis, et de Marie-Madeleine Camut, son épouse.

Il appartenait donc au tiers État; et la notice .qu*a écrite un de ses camarades d'enfance, Louis-Robert-Alexandre Béon,

2« INNiK. — II. 37

ainsi que celle qui fut rédigée plus tard par Alexandre Rousselin, nous apprennent qu'il reçut à Troyes l'instruction que l'on donnait alors aux jeunes gens de cette classe, et qu'il en profita mieux que la moyenne des écoliers n'a coutume de faire (1). Le récit de Béon nous montre égi^lement que, dès l'adolescence, le caractère de Danton s'itait: franchement accusé, et que sa cordialité était dès lors wsst développée que son insouciance, qui devint plus t^nT.'uû défaut d'ambition. Il était fort intelligent, assez indisçipliniii'et s'était montré de bonne heure remarquablement. êWaûclpé. En attendant, c'était un républicain de collège; la Adtice de Béon en fournit des preuves assez piquantea,\et'*c;elle d'Alexandre Rousselin nous montre que la leunesge'îtfWait point affaibli les premières aspirations de l'adolçsWnce.

• *'--'é^u sortir de pension, où il était resté jusqu'à la rhétorique ' "'inclusivement, le jeune Danton avait refusé d'entrer dans la carrière ecclésiastique où le poussait un de ses oncles, et il était venu à Paris chez un procureur au Parlement, sous lequel il avait commencé l'apprentissage de la pratique judiciaire (1780). Il se livrait conjointement à l'étude théorique du droit et se fit recevoir licencié à Reims, puis avocat au Pariement de Paris, et, après quelques années d'exercice, avocat aux conseils du

roi (1787).

Rien en cette marche ascendante et rapide que suivit Danton dans la carrière assurément honorable qu'il avait choisie, et à l'apogée de laquelle il était parvenu dès l'âge de vingt-sept ans n'autorise la réputation de paresse, d'ignorance et de désordre qu'on lui a imposée. Tout, au contraire, indique chez liai dès cette époque, une assiduité, une capacité et une moralité sans lesquelles il ne serait point parvenu à se créer une semblable position.

Si l'on veut bien considérer, en effet, ce qu'était la com-

(1) Pièce n. 1.

pagnie des avocats au conseil du roi, quels étaient ses statuts, fonctions, obligations et prérogatives; tout ce qu'il fallait ofinr de garanties matérielles, intellectuelles et morales pour obtenir d'en faire partie ; le prix élevé de ses offices (Danton paya le sien 78,000 livres) : on sera forcé de reconnaître qu'il avait dû se montrer, pour gagner de si bonne heure rentrée de cette corporation, légiste instruit autant qu'homme honnête et laborieux, et posséder, en outre, en propre ou en avances, une certaine fortune personnelle (1). Autrement, aurait-il pu acquérir sa charge, Taurait-il obtenue de la compagnie et de la chancellerie, ou Taurait-il seulement recherchée? 11 faut donc admettre que sa situation pécuniaire et sa réputation étaient autres que celles que ses ennemis lui ont faite.

Aussitôt qu'il fut devenu maître d'une position qui semblait devoir être définitive, Danton se maria. Il est certain qu*il ne fit pas un mariage d'argent, et que, matériellement, l'avantage fut pour sa femme. Mais il épousa une jeune fille douée des meilleures qualités, d'une famille parfaitement honorable, et dont le père était contrôlem des fermes. Cette particularité a été méconnue par le plus grand nombre des historiens, qui a fait du beau-père de Danton un limonadier. Voici ce que nous avons constaté à ce sujet : ce beau-père posséda, en effet, par circonstances particulières y de 1773 à 1788, un des établissements de limonadier les plus considérés de Paris; mais il n'en fut pas moins, antérieurement et simultanément, contrôleur des fermes, et le resta jusqu'à la suppression de cet office, en 1789. Cette qualification lui est exclusivement attribuée dans les actes publics où on le voit figurer.

Si nous insistons sur ce fait, c'est qu'on en a tiré des conséquences indignes.

Danton était donc parvenu, dans le cours d'une jeunesse labo-

(1) Pièces n. 1, n. 2 et n. 3.

rieuse et réglée, à un établissement élevé; nous allons voir que sa maison répondait à son rang. L'inventaire qui fut fait chez lui à la mort de s^ première femme prouve en effet qu'il avait un train correspondant au rapport annuel de la charge qu'il possédait, à sa réputation comme avocat, à la position politique qu'il obtint plus tard et à sa fortune personnelle (1). Il prouve que son état domestique était des plus honorables ; aussi éloigné du faste qu'auraiept pu lui procurer les malversations dont on l'a accusé, que de la pénurie ou du désordre qu'on lui a attribué sans plus de raison. Enfin il confirme ce qu'on savait déjà, par sa profession et par sa vie politique, de sa haute capacité naturelle et de la culture de son esprit.

A lui seul, en effet, le catalogue delà bibliothèque inventoriée chez Danton à cette époque peut servir de réponse aux assertions des Girondins relativement à la prétendue barbarie d'un tel homme.

Outre les journaux et les papiers du temps, en nombre considérable, qui se trouvaient chez lui et qui attestent l'assiduité qu'il mettait à suivre la marche des événements, on trouve dans sa bibliothèque les classiques français (historiens et poètes) et beaucoup de chefs-d'œuvre de la littérature anglaise et italienne, en langue originale; des relations de voyages ; des traités d'histoire naturelle ; enfin tous les ouvrages de philosophie moderne : Rabelais, Montaigne, Montesquieu, Mably, Buffon, Voltaire, Rousseau, Gondillac, Helvétius, Boulanger, Bayle, Adam Smith eiV Encyclopédie. Quant aux ouvrages de droit, bien que Danton s'en soit défait lors de la suppression de sa charge (témoignage de M. Menuel-Seurat, son neveu), il est à remarquer que les traités généraux de jurisprudence avaient été conservés. De plus, ses livres étaient, nous le répétons, en langue originale, ce qui confirme le fait que Danton entendait divers idiomes.

(1) Pièces n. 6 et d. 7.

Pour l'anglais, on ne saurait en douter : les papiers trouvés chez le conventionnel lors de son arrestation, et conservés aux Archives nationales, contiennent plusieurs lettres à son adresse, écrites en cette langue. L'.une d'elles est du fils de son beau* père, Jean-Georges Recordain, qui lui écrivait de Londres pour lui donner une idée des progrès qu'il y avait faits ; et Tenveloppe contenant les papiers dont il est ici question, inventoriés et classés pour être mis sous les yeux du Comité de salut public, porte l'indication formelle que Danton savait Tanglais. C'est pourquoi, lorsqu'il arriva dans la prison du Luxembourg, après son arrestation, il put saluer Thomas Payne en cet idiome.

Il lisait aussi l'italien (témoignage de M. Menuel-Seorat) et le parlait souvent avec madame Soldini-Çharpentier, sa bellemère, dont c'était la langue maternelle. Le même fait est attesté par Rousselin :

«c Tout en dédaignant, dit-il, la littérature frivole et n'ayant jamais lu de romans que les chefs-d'œuvre consacrés qui sont des peintures de mœurs, Danton apprit en même temps la langue italienne, assez pour lire le Tasse, Arioste et même le Dante. »

Quant au latin, si les études et lu profession d'avocat avaient pu laisser des doutes, ils seraient levés par les détails que le même auteur a consignés dans sa biographie relativement à la réception de Danton comme avocat au conseil. M. Menuel- Seurat se rappelle également que son oncle parlait volontiers cette langue, suivant l'habitude des lettrés du temps, notamment avec le docteur Sentex, qui s'était profondément attaché à lui et qui l'accompagnait souvent à Arcis.

Une remarque intéressante à faire sur la bibliothèque de Danton, c'est encore la prédominance des ouvrages modernes sur ceux de l'antiquité. Nous croyons y trouver un indice de ret instinct politique supérieur qui le portait à étudier surtout

la civilisation contemporaine, et qui Téloignait de t^ute imitation pédante du passé, contrairement à la tendance des Girondins, de la plupart des Robespierristes et de quelques-uns même de ses meilleurs amis (Desmoulins en particulier). Les classiques grecs et latins qu'il possédait, Hérodote, Démosthënes, Eschyle, Plutarque, Virgile, Ovide, Lucrèce, etc., n'étaient point en langue originale, tandis qu'aucun des auteurs modernes ne se trouvait traduit ; et la version des textes grecs ou latins était faite en anglais, en italien ou en français, ce qui indiquerait, selon nous, une étude approfondie de ces diverses langues. Il faut donc admettre chez Danton, d'après ^us ces témoignages et contrairement à la tradition vulgaire,' une culture intellectuelle peu commune, portant à la fois sur la science, le droit, la philosophie et l'esthétique, car les ouvrages de poésie abondaient dans sa bibliothèque, et divers instruments de musique mentionnés à l'inventaire dont il est ici question, montreraient, en outre, que ni sa femme ùi lui n'étaient étrangers à cet art charmant.

Des faits non moins décisifs viennent déposer, d'autre part, en faveur de notre opinion. Outre ce jugement de Condorcet : a Danton a cette qualité si précieuse que n'ont jamais les hommes ordinaires : il ne hait ou ne craint ni les lumières, ni les talents, ni la vertu. » Aleiandre Rousselin nous apprend que, dans l'exercice de sa profession, Danton s'était attiré l'attention et avait gagné Festime des hommes les plus compétents, de Debonnière, d'Hardouin, de Linguet, de Gerbier qui se connaissait en capacité judiciaire, en talent oratoire et en hommes, enfin de toutes les sommités du barreau de son temps ; et il en donne une preuve décisive parce fait que le garde des sceaux Barentin, (Client et appréciateur de Danton, lui aurait deux fois offert la fonction de secrétaire du sceau ; circonstance ignorée et qui témoigne à un haut degré de la capacité du jeune avocat.

Tout récemment, un confrère du conseil d'Etat, M. Emile Bos,

qui n*est certainement pas suspect de partialité en faveur de Danton, a écrit dans une monographie sur les avocats aux conseils du roi et sur Tancien régime judiciaire de la France :

« On a dit que Danton était un ignorant; nous serions tenté de croire le contraire. Ses trois mémoires (pour Jacques Amélineau; Benjamin Dubois et le prince de Montbarey) peuvent être présentés comme des modèles d'exposé et de discussion. Autant il se montrera à la tribune des Çordeliers et à celle de la Convention, orateur véhément, aux images bizarres,' mais grandes, autant, devant le Conseil, son style fut sobre, concis.

a Dans sa requête pour le prince de Montbarey, Tavocat aux conseils y fait preuve d'une véritable science juridique. Ce procès durait depuis 1 30 ans ; il consistait eu une réclamation de la légitime de Jeanne d*Albret, marquise de Rébé, « nom chéri de tous les Français, disait Danton, puisqu'il rappelle à leur souvenir, Jeanne d'Albret, de la même famille qui donna le jour à Henri IV. »

Rousselin donne en outre le détail des lectures accoutumées de Danton {V Encyclopédie^ Montesquieu, Beccaria, Buffon, les grands poètes, etc.), et il est à remarquer que tous les ouvrages cités par lui se trouvent portés à l'inventaire de 4793; ce qui confirme son dire. Un historien qui a mieux étudié qu'aucun autre la personne de Danton, M. Villiaumé, fait aussi ressortir cet aspect particulier de sa nature intellectuelle : a Grâce au sentiment du beau inné en lui, dit-il, il n'avait lu que de bons livres et s'était formé l'esprit de bonne heure ; il n'avait que trente ans lorsque la Révolution commença, et il se trouVa à la hauteur des circpnstances... Danton fut, avec Mirabeau, le plus grand orateur de son temps... Il fut, depuis Démosthènes, le seul orateur qui se renfermât dans le sujet qu'il avait à traiter ; précieuse qualité, qu'il devait à ses intentions droites, à son bon sens, et qui constituait son originalité et sa puissance. Sa phrase, ses inspirations rappelaient Corneille,

son auteur favori (1). », — Celle influence du grand poète sur rhomme d*État nous parait certaine, et il est aisé de la constater, non seulement dans les discouns politiques de Danton, mais même dans les arrêtés émanés de lui, au district des Cordeliers.

Le fragjQQent gui suit en donna*a, du resle, une idée : •

« La République était dans les esprits vingt ans avant

sa proclamation. Corneille faisait des épttres dédicatoires à Montauron^ mais Corneille avait fait le Od^ Cinna ; Corneille avait parlé en Romain, et celui qui avait dit :

« Pour être plus qu'un Roi, tu te crois quelque chose?

« Était un vrai républicain (4). »

On lit aussi dans la Biographie nouvelle des contemporains^ à Tarticle consacré au savant auteur du Voyage du jeune Anacharsis, cette anecdote intéressante :

c( Depuis sa réception à TAcadémie française, Tabbé Barthélémy, battu presque sans relâche par la tempête révolutionnaire, suivant son expression, et dépouillé de tout ce qu*il possédait, dut se trouver fort à plaindre et ne se plaignait pas. Au milieu de la tourmente, il éprouva, dit-il, une consolation bien inattendue. Il venait d*être rendu à la liberté dont il avait été privé seulement pendant quelques heures, et il avait craint de ne plus rentrer dans sa place de garde du cabinet des médailles, lorsque, le 12 octobre 1793, Paré, alors ministre de Tintérieur, lui apporta lui-même une lettre par laquelle il lui annonçait qu'il le nommait bibliothécaire en chef de la bibliothèque nationale. Le ton obligeant de cette lettre, entièrement conçue dans les termes les plus honorables, la démarche du ministre et ses instances ne purent cependant déterminer Tabbé Barthélémy à se charger de fonctions qu'il trouvait au-dessus de ses

(1) Hiiit. de la Révol. franc., t. I, p. 368, 369.

(2) Séance de la Convention nationale du 13 août 1793; Discours sur rinstruction publique.

forces, à cause de son grand âge et de ses infirmités. Mais il reprit la garde du cabinet des médailles, qu*il conserva jusqu'à sa mort. » — Qui pourrait affirmer que Danton, patron politique du ministre Paré, comme il avait été son patron judiciaire, soit resté étranger à celte mesure délicate ?

Il nous parait donc impossible, après des témoignages aussi nombreux, aussi divers et aussi concordants, d'admettre chez lui la barbarie dont ses rivaux politiques ont voulu le gratifier. Il n'était point pédant, et ses ennemis ont argué de sa simplicité pour le taxer d'ignorance. Mais on ue saurait croire qu'il en ait été ainsi d'un homme qui avait une aussi grande inteUigence naturelle, qui avait fait une étude sérieuse des lettres et de la jurisprudence, qui possédait à fonds plusieurs langues, qui était versé dans toutes les questions philosophiques et politiques de son temps, et qui, dans tant d'occasions, sut s'élever à la véritable éloquence (1 ).

Les renseignements fournis sur la vie privée de Danton par sa famille, par ses amis et par ses compatriotes, ne lui sont pas moins favorables (2). Il en est de même du témoignage d'un contemporain que nous avons déjà invoqué, celui de M. Menue!-Seurat, neveu du conventionnel. Élevé à Paris par les soins et sous la direction de son oncle, depuis l'âge de huit ans, il était présent à son arrestation et revint à Arcis après sa mort, pénétré des impressions les plus durables. Il put donc conserver le souvenir de cette grande époque et sut garder le culte des meilleurs citoyens qui y aient eu part. Aussi, put-il donner, malgré le temps qui s'était écoulé, des indications aussi importantes que fidèles.

Ces témoignages respectables, auxquels l'histoire accorde-

(1) Voir dans la Révolution fmnçaise les excellents et si remarquables articles de M. F. A. Aulard sur Téloquence de Danton et sur le texte de ses discours.

(2) Pièce n. 19 {Mémoire justificatif des fils de Danton),

dera sans doute autant de poids qu*à • ceux des Peltier, des Prud'homme, des Barruei et des Senart, sont unanimes sur la parfaite honorabilité de Danton, sur sa simplicité de mœurs, sursaprobité« sur sa sincérité et son désintéressement politiques. Tous s'accordent à reconnaître qu'il fut excellent fils, bon père et bon époux, maître bienfaisant, ami et compatriote dévoué, citoyen intègre, tout entier à la chose publique ; et qu'à cet égard, il peut servir de modèle à tant de ceux qui l'ont si indignement traité.

Danton vivait réellement en famille : il aimait tendrement sa jeune femme ; il avait très souvent chez lui sa respectable mère et Tune de ses sœurs, madame Menuel-Danton, pour laquelle, il avait la plus vive affection. Il savait en outre agrandir ce cercle intime par des relations amicales, de sa part toujours pleines de sincérité. Simple de goûts et de besoins, la table n'était, dans sa maison et suivant les véritables mœurs domestiques, qu'un moyen de rapprochement affectueux (1); et toujours ses plus graùds plaisirs consistèrent en voyages dans sa ville natale, où il aimait à se rendre avec ses amis, au milieu de sa famille et de ses camarades d'enfance. Or, la présence de sa mère, de sa très digne femme, de ses honorables beaux-frères, de sa belle-mère, personne d'une grande distinction intellectuelle et morale, de son excellente sœur, de sa belle-sœur, madame Victor Charpentier, artiste de mérite, et, plus tard, de mesdames Robert et Desraoulins, dans ces réunions familières, à Arcis ou à Paris, ne permet d'élever aucun doute sur leur parfaite convenance. C'est dans ce milieu véritablement uni et distingué, que Danton vivait habituellement, et qu'il développait toutes les qualités de son cœur. 11 s'y abandonnait à sa gaieté naturelle, et ne dédai-

(1) Voir dans le livre de M. Bongeart, p. 14 et 15/les détails que M. Menuel lui a fourni à ce sujet. - Danton. Documents authenHques pour servir à l'histoire de la Révolution française, par Alfred Bougeart; 1 vol. in-8, chez Lacroix, Paris pt Bruxelles, 1861.

gnait pas d'y partager les délassements aimables qui reposaient nos pères de leurs préoccupations et de leurs travaui, mais que la sécheresse contemporaiue a presque bannis de nos mœurs* C'est alors qu'il se livrait à toute la verve de son esprit, aux élans de cette humeur rieuse et spirituelle qui caractérisait sa nature franche et sympathique.

Ces détails paraîtront futiles, peut-être, ou même indignes de l'histoire : cependant, nous avons cru devoir les conserver et insister sur la régularité de mœurs, sur la convenance des manières et du langage, sur l'urbanité et l'amabilité même, attestées par les traditions de toute une famille honorable, chez un homme dont tant d'écrivains se sont plu à tracer une cari* cature aussi grossière qu'infidèle. Et se ref usàt-on à le considérer sous des couleurs aussi douces, qui nous paraissent cependant parfaitement convenir à sa nature afiPectueuse, on sera forcé de substituer, pour lui, l'idée d'une existence aisée, digne et régulière, à celle de la vie de ruisseau qu'on lui a si faussement imputée.

Quels étaient donc, chez un homme qui menait une vie de

famille exemplaire, et qui, dans ses affaires privées, apporta

toujours un ordre scrupuleux (nous en avons les preuves

notariées), quels étaient, dis-je, ces grands vices dont tous les

' historiens ont parlé? Si Danton n'était nullement. adonné à la

stable ; s'il n'était ni libertin, ni joueur (et sa vie intime, ses .

deux mariages, son attachement conjugal, l'état exact de sa

fortune, l'attestent suffisamment) ; s'il fut irréprochable quant

à la probité politique (et nous en avons aujourd'hui la certitude) :

. quelle était cette immoralité monstrueuse dont parlent si com-

plaisamment ses ennemis, sans articuler aucun fait positif,

aucune preuve ?

Disons de suite que les historiens ont copié certains contemporains, sans contrôler leurs dires, et que ceux-ci, par haine personnelle ou par entraînement politique, ont menti à la vérité!..

Que doit*on penser, aussi, du cynisme proverbial attribué à Danton ? N'en serait-il point de cette incontinence de langage comme de ses vices et de sa vénalité ? Tout bien pesé, et en tenant compte de ce que nous avons dit sur son origine, sur son éducation, sur sa profession, sur son état et sur son genre de vie avant la Révolution ; en tenant compte aussi des souvenirs de sa famille, de ceux de ses amis, et surtout des témoignages écrits qui nous restent, des admirables improvisations qu'il a lancées dans les assemblées publiques, il nous est impossible d'accepter, même à cet égard, les données de la tradition. Non seulement aucune de ses harangues ne fournit d'indices de cette grossièreté, mais la sollicitude délicate qu'il témoigna toujours, à la Convention, pour que cette assemblée gardât, en chaque occurrence, la dignité qui lui convenait, prouve une nature vraiment élevée, vraiment noble et affranchie de toute basse domination personnelle.

Pour, nous, donc, Danton ne fut naturellendent ni habituellement cynique. Cependant, qu'à mesure qu'il se trouva mêlé aux événements politiques, le tumulte des clubs, la lutte continue et la conduite d'agents de toute sorte, aient progressivement altéré chez lui les formes classiques du discours et la recherche du langage, cela est possible. Dans les derniers temps de sa. vie surtout, que l'exaltation et l'indignation où il dut tomber en se voyant débordé, trahi, lui aient arraché des paroles violentes et pleines d'amertume ; qu'il ait énergiquement flétri ses meurtriers : rien de plus légitime. Et quelles images, quelles expressions trop fortes pouvaient inspirer à son âme ulcérée, la pensée du désordre mortel où allait tomber la République dès qu'il aurait cessé de vivre ; ou la vue de ces rivaux incapables, de ces fanatiques aveugles, de ces exécrables intrigants qui, après l'avoir surpris, lié, venaient lui infliger les plus odieux outrages avant de l'égorger? Que l'on songe à l'iniquité de sa condamnation, à la bassesse, à l'infamie

de la plupart de ses bourreaux, et Ton comprendra sa fureur ! Enfin y rappelons que tous les propos attribués à cet homme politique ayant été rapportés par des ennemis, ne doivent être acceptés qu'avec une extrême réserve, surtout lorsqulls sont en contradiction avec des renseignements positifs.

C'est pourquoi nous regardons comme mensongères, ou comme détournées de leur véritable sens, les paroles citées par Robespierre dans les notes qu'il fournit à Saint-Just (voir le chapitre précédent) auxquelles nous opposons cette note de Courtois sur Danton : <x II aimait la gloire. Tl avait une si haute idée de la postérité qu'il me dit un jour en parlant du respect qu'on devait avoir pour elle : — < Je ne pense pas comme ces gens qui aiment mieux déplaire à ceux qu'ils ne verront jamais, qu'aux personnes avec lesquelles ils sont obligés de vivre. »

Et à la Convention, à propos du plus grand acte de sa vie politique, l'érection du Comité de salut public en gouvernement :

c Je demande, au nom de la postériié, car si vous ne tenez pas d'une main ferme les rênes du gouvernement, vous affaiblissez plusieurs générations par l'épuisement de la population ; enfin, vous les condamneriez à la servitude et à la misère ; je demande, dis-je, que vous adoptiez sans délai ma proposition (4). »

Et plus tard, à propos de l'abolition de l'esclavage : a Ne perdons point notre énergie, lançons nos frégates^ soyons sûrs de la bénédiction do l'univers et de la postérité (2)... d

Enfin, les liaisons intimes de Danton avec Desmoulins, Hérault de Séchelles, Fabre d'Églantine, Philippeaux, Lacroix, etc., et ses rapports encore affectueux, quoique moins familiers, avec Condorcet, Garât, Thomas Payne, Robert Lindet, Carnot, Merlin de Thionville, Ruhl, Dubois de Crancé, etc.,

(1) Convention nationale, séance du I*' août 1793.

(2) Ibidem, 6 février 1794.

c'est-à-dire avec les hommes les plus distingués, les plus utiles et les meilleurs de Tépoque révolutionnaire, font suffisamment justice de tout ce qu'on a dit sur la bassesse de ses relations politiques. Elles réfutent surtout cette calomnie de Robespierre, tant exploitée par son parti : q\£il s^ entourait des intrigants les plus impurs. Tl est aisé d'apprécier la valeur d'un tel propos de la part d'un homme qui voyait Chabot, Hanriot, et qui vivait familièrement avec Arthur, Nicolas, Renaudin, etc., c'est-àdire avec toutes les créatures employées à travailler sa popularité.

Mais ce qui ne peut faire l'objet d'un doute, c'est l'ardente sociabilité de ce grand homme. Il fut la providence matérielle de sa famille : de sa mère et de son beau -père, de parents pauvres qu'il avait à Arcis, les Jeannet et les Merger, de plusieurs de ses amis, de sa nourrice, de ses anciens clercs, y compris Billaud-Varenne, et de ses serviteurs.

Voici des faits intimes assurément aussi dignes d'être mentionnés que les misérables calomnies dont on a jusqu'à ce jour embarrassé l'histoire.

On connaît l'amour de Danton pour les champs, le besoin qu'il avait, dans ses derniers moments, de leur calme réparateur. Son occupation favorite était alors de faire planter d'arbres le pré qui s'étendait derrière sa maison et dont il voulait ormer un jardin. Dans ces travaux, un ouvrier fut grièvement blessé, et tandis que chacun courait éperdu pour chercher du secours, Danton arracha sa propre chemise, la mit en morceaux, pansa le blessé, et le rapporta dans ses bras à sa demeure, où il le fit soigner.

Par une attention touchante, il voulait aussi que l'on donnât, chez lui, de meilleur vin aux vieux travailleurs qu'aux jeunes gens robustes.

Il disait un jour d'un homme qu'il fréquentait sans l'estimer: a Je vois souvent X,.., dont le caractère atrabilaire ne

mMnspîre aucune confiance ; je sais qu il me dénigre toutes les* fois qu'il en trouve Toccasion ; je pourrais, au besoin, produire plus d*un témoin : en voilà plus qu'il ne faut sans doute, pour cesser de voir cet homme. Eh bien, quand je pense que je Tai vu, dès Tenfance, lutter contre sa mauvaise fortune ; que je lui ai fait un peu de bien ; que je puis encore lui être utile, alors je m'oublie moi-même pour le plaindre d'être si malheureusement né ; sa présence devient une espèce d'étreinte qui m'ôte jusqu'à la force d'examiner les motifs^ de sa conduite envers moi (1). »

À l'égard de sa femme, Danton était d'une tendresse charmante, sachant respecter la dévotion sincère qu'elle témoigna jusqu'à sa mort et se bornant toujours, envers les croyances qu'il n'avait plus, à des railleries légères, qu'il rachetait par ime tolérance complète, conduisant lui-même jusqu'aux portes du temple celle qu'il avait un instant alarmée. On sait quel déchirement lui causa sa perte (elle mourut le 11 février 1793, d'une fièvre puerpérale, huit jours après la naissance de son second fils; Danton était alors en Belgique). Aussi, lorsqu'il prit une autre femme, cette même année, ce fut surtout pour condescendre au vœu de celle qu'il venait de perdre, et qui avait cru, en l'unissant à sa propre amie, assurer une mère à ses enfants. Nous avons déjà dit combien Danton resta fidèle à son pays natal et à ses camarades d'enfance. On voit encore dans sa mai- . son d'Arcis, la grande salle où il prenait ses repas, au milieu d'eux et de sa famille, lorsqu'il venait les visiter : portes et fenêtres ouvertes sur la place de l'Aube, afin de mieux communiquer avec la population qui se pressait en foule autour de lui. Camille Desmoulins et Lacroix l'accompagnèrent plus d'une fois dans ces courtes visites, dont le souvenir a été transmis aux fils de Danton par sa mère et par une respectable servante qui était

(1) Extrait. das notes de Courtois (de l*Aube).

•entrée dans cette famiilo patriarcale en 1777, à l'âge de douze aDs, et qui y mourut en 1848, dans sa guatre-^ingt-troisième année. A.près le décès de madame Recordain, mère de Danton, arrivé en octobre 1813, cette excellente femme l'avait remplacée auprès de ses petits-fils et elle succomba à la douleur qu'elle ressentit de la perte prématurée du plus jeune d'entre eux, auquel elle s'était particulièrement attachée.

Mais ce fut surtout envers ses ennemis politiques que Danton déploya toute sa générosité. Non seulement il ne témoigna jamais d'aucune haine à leur égard, mais il fit taire plus d'une fois ses ressentiments les plus justes , pour les couvrir de sa protection. C'est ainsi qu'il sauva du massacre, en faisant exécuter la loi, contrairement aux empiétements de la Commune de Paris, Adrien Duport, ex-constituant, qui, antérieurement, avait porté la haine jusqu'à vouloir le faire assassiner. Il fit sortir, à la même époque^ des prisons où ils auraient sans doute péri, plusieurs de ceux qui l'avaient poursuivi avec le plus d'acharnement sous la monarchie, entre autres Barnave et Charles Lameth. Dans le même temps encore et avant que les massacres eussent cessé, il se rendit à la mairie pour y déchirer de sa main l'ordre d'incarcérer Roland, donné par Marat. — On sait comment les Girondins, et madame Roland ellemême, ont reconnu cet acte. — Quoique Danton ait consenti à exclure de la Convention les chefs d'un parti dont l'éloignement était devenu indispensable au salut de la République, il est hors de doute qu'il se montra opposé à leur exécution et qu'il fit des efforts pour l'empêcher ( i ). Enfin^ l'on ne saurait nier qu'il ne soit considérable le nombre des victimes privées que sa générosité sauva de l'échafaud, à Ârcis-sur-Aube, à Troyes, à Paris; et la quantité de pétitions écrites par des détenus, qui fut trouvée dans ses papiers lors de sa propre arrestation, prouve

(1) Pièce n. 19, et Mémoires sur la Révolution, de D.-J. Garât.

quelles espérances de justice et d*humanité il inspirait (1).

Aucun des actes politiques de cet homme que l'on a dit féroce, même les plus rigoureux, n'offre l'empreinte de l'emportement ou de la cruauté que des circonstances terribles développent souvent dans les natures ordinaires. Il ne poursuivit et n'insulta aucune victime ; il n'insista sur aucune exécution particulière ; on ne le vit dans aucune prison ! Et s'il provoqua l'institution du tribunal révolutionnaire, s'il vota la mort du roi, c'est d'après une conviction profonde et d'après le sentiment inébranlable de leur nécessité et de leur légitimité politiques. Ainsi firent les patriotes les plus purs, les plus éclairés et les plus sages : Cambon, Carnot, Robert Lindet, etc. Mais Danton eût certainement voulu épargner la mort à Yergniaud, à madame Roland, à madame Elisabeth, à la reine elle-même, dont il avait, en 1792, proposé la répudiation, pour raison d'État, et le renvoi en Autriche. Enfin, on se rappellera toujours qu'il commença la réaction contre le régime de la Terreur, une fois que le but qui l'avait fait instituer eut été atteint, et qu'il mourut comme chef de la faction des Indulgents. C'est pourquoi nous regardons comme trop sévère encore ce jugement de M. Mignet, quoique nous en sentions toute la portée : « Il se montra exterminateur, sans être féroce, inexorable à Pégard des masses, humain, généreux même pour les individus (2). »

Danton fut tellement incapable de haïr, qu'au tribunal révolutionnaire , sous le couteau des comités , il disait encore : a Pourvu qu'on nous donne la parole, et largement, je suis sûr de confondre mes accusateurs ; et si le peuple français est ce qu'il doit être, je serai obligé de demander leur grâce (3). »

De la clémence à un pareil moment ! . . .

Quant au patriotisme, nul, dans ces temps héroïques, n'aima

(1) Archives nationales, section administrative, série F, 4434.

(3) Hist. de la Révol. franc,

(3) Notes de Topino-Lebrun (Archives de la Préfecture de police).

la France autant que lui. Sa yie et sa mort en témoignent hautement, et nous ne rappellerons ici, à titre de preuves, que quelques-unes des. paroles si connues qui échappèrent à son àme civique aux heures solennelles d*enthousiasme patriotique et de dévouement à THumanité :

a Vous redoutez la responsabilité ! Souvenez-vous que, quand je fus membre du Conseil, je pris sur moi toutes les mesures révolutionnaires. Je dis : que la liberté vive et périsse mon nom! D

<x Partir !... Est-ce qu'on emporte sa patrie à la semelle de son soulier? »

Enfin, au tribunal révolutionnaire encore, sous Tétreinte de ses meurtriers qui Taccusaient de fédéralisme: <x J'embrasserais mon ennemi, dit-il, pour la patrie, à laquelle je donnerai mon corps à dévorer (!)• » — Dernier et sublime appel à la concorde, qui avait été le rêve de toute sa vie politique ; dernier enseignement dont ses rivaux ne voulurent point profiter.

Danton, en effet, s'était donné à la Révolution et à la patrie avec une abnégation complète, pour elles et non pour lui, sans aucune arrière-pensée d'avantage personnel et sans aucun motif d'ambition. Il était tellement dépourvu de ce dernier mobile, que cette absence excessive de personnalité, jointe à son extrême désintéressement et à sa générosité, Tempêcha de .prendre et de garder le gouvernemenij comme il l'eût fallu pour l'affermissement de la République. Il le laissa donc aller, et c'est sa plus grande faute, aux mains du rhéteur incapable et cruel qui compromit si rapidement la Révolution et qui le sacrifia bientôt lui-même aux intérêts de sa domination. Mais Danton, toujours exclusivement préoccupé de la chose publique et toujours prêt à s'y dévouer, ne rechercha point le pouvoir et ne voulut pas profiter, pour

{!) Notes de Topino-Lebruti»

s'en rendre maître, de la popularilé inévitable qui s'attachait à ses immenses services. Il ne voyait au bout de la vie politique, considérée comme une fonction inéludable, qu'une retraite honorable et une douce obscurité. « Il ne concevait pas qu'il « pût exister dans la grandeur un charme assez puissant pour « lui subordonner les douceurs de la vie privée, » et répétait souvent : a Quelque séduisant que soit le pouvoir, mérite»t-il a les efforts que je vois faire autour de moi pour l'obtenir?..* « Heureux les patrioies qui, satisfaits d'avoir planté l'arbre de «( la liberté, ont été, loin des orages politiques, se reposer sous « son ombrage. » Enfin, dans ses derniers jours : « Je suis si las « de tout ce qui m'entoure, qu'il ne faudrait pas qu*un nouvel (c Hégésias me fit un long sermon sur les misères de la vie <& humaine, pour me déterminer à me laisser mourir de faim (1). » Telle était sa nature, où la sociabilité l'emportait sur la personnalité à un degré qui nuisit à son action politique, sans aucun doute, mais qui rehausse singulièrement sa moralité. Voici comment Yilliaumé apprécie le conventionnel : a Sans avoir la frugalité {vraiment- monacale de Marat, « Danton vivait modestement. D'une nature expansive et a aimante, il n'avait pas, à la vérité, rompu toutes ses relations « avec les gens du monde, et ne fuyait pas les plaisirs, mais «c il s'y livrait rarement, et ses goûts sont toujours restés simples, tt II passait presque tout le temps qu'il ne consacrait pas aux « affaires publiques dans son intérieur, avec sa femme et ses a deux fils, encore enfants, et donnait l'exemple, comme « Camille Desmoulins, de toutes les vertus privées. Sa tendresse a pour sa mère, pour ses deux femmes et pour ses enfants, est « restée dans toutes les mémoires. Son désintéressement, sa « modestie, sa générosité envers sa famille et ses amis, l'avaient « fait chérir. Jamais l'infortuné, quelle que fût son opinion ,

(l) Notes de Courtois.

« ne s^adressa en vain à lui. Dans ces derniers temps, une per« « sonne étant allé recueillir des renseignements sur Danton, à a Arcis-sur«Aube, en revint toute émue. Comme elle en para lait à Royer-Collard en lui disant : il parait que Danton «t avait un beau caractère; — Dites magnanime, Monsieur^ a répondit le président de la Chambre des députés, qui Tavait c( beaucoup connu, et qui n'était pourtant pas suspect de répu^ « blicani8me(l). »

Pour être plus élevé encore, le jugement q]U*en a porté rUlustre Gondorcet n'en a pas moins de prix ; il dit :

« On m'a reproché d'avoir donné ma voix à Danton pour être « ministre de la justice. Voici mes raisons : il fallait dans le mi- « nistërer un homme qui eût la confiance de ce même peuple « dont les agitations venaient de renverser le trône ; il fallait <c dans le ministère un homme qui, par son ascendant, pût con- « tenir les instruments très méprisables d'une révolution utile, (ic glorieuse et nécessaire, et il fallait que cet homme, par son « talent pour la parole, par son esprit, par son caractère, « n'avilit pas le ministère ni les membres de l'Assemblée natio- « nale qui auraient à traiter avec lui. Danton seul avait ces quali* < tés; je le choisis et je ne m'en repens point. Peutrêtre exagéra- « t-il les maximes des constitutions populaires, dans le sens « d'une trop grande déférence aux idées du peuple, d'un trop a grand emploi, dans les affaires, de ses mouvements et de ses « opinions. Mais le principe de n'agir qu'avec le peuple et par « lui, en le dirigeant, est le seul qui, dans un temps de révolu- « tion populaire, puisse sauver les lois; et tous les partis qui « se sépareront du peuple finiront par se perdre et peut-être par c( le perdre avec eux (2). »

L'histoire peut donc admettre que la bonté était la qualité dominante de la nature morale de Danton, et que cette disposi-

(1) Histoire de la Révolution française^ {%) Gondorcet, (Euvres, t. T»', p. 602-603.

lion précieuse donna à sa conduite politique un caractère tout particulier de grandeur en même temps qu'elle lui inspira, dans la vie privée, les actions les plus touchantes. C'est cette qualité qui le fit aimer par tous ceux que leur ambition ou leur bassesse n'éloigna pas de lui et qui valut à sa mémoire le culte constant de sa famille, ainsi que le respect de ses compatriotes, sans distinction de classes ni de partis. Tous ses parents furent navrés de sa perte, et son premier beau-père, avec qui Danton vivait dans une cordiale intimité, s'en montra inconsolable. Quant à sa mère, elle le bénit et le pleura jusqu'à son dernier jour, et sut inspirer à ses fils la vénération que méritait une pareille mémoire (1).

Tels sont les renseignements t)ositifs, les faits incontestables, tous établis sur des témoignages dignes de foi ou sur des documents officiels, que nous venons opposer, finalement, aux imputations intéressées et dénuées de preuves qui ont été formulées par les ennemis de Danton, relativement à sa moralité privée et à sa condition personnelle. Qu'il ait été, dès avant la Révolution, convenablement marié et pourvu d'un office important qui lui assurait une existence honorable, et que son genre de vie se soit trouvé à la hauteur de cette situation, voilà des faits actuellement reconquis à l'histoire et qu'on ne saurait désormais contester davantage que ceux de sa culture intellectuelle et de son éducation.

Nous nous croyons donc autorisé, d'après tant de preuves, à répondre par une dénégation formelle (ce démenti s'adresse surtout à madame Roland) à tous les diffamateurs qui ont représenté comme un homme de rien; comme un avocat famélique, comme un habitué de cabaret et comme un héros de carrefour, criblé de dettes (2), dévoré de besoins^ de vices et de passions, vivant lionteusement aux dépens de son beau-père; ignorant,

(1) Pièce n. 19.

(2) Pièce n. 5, Certificat de non^opposition.

grossier, brutal, ambitieux, avide et voué par avance à toutes les corruptions, celui qui occupait, en réalité, dans la société de son temps, une position brillante et bien supérieure à celle de la plupart de ses détracteurs et de ses rivaux; gui y exerçait avec mérite une profession utile et honorée, qui vivait dans Taisance et menait une vie de famille irréprochable.

Nous nous croyons autorisé, surtout, à flétrir comme une atteinte criminelle portée au caractère de Danton, et tout à fait incompatible avec sa nature morale, la hideuse insinuation consignée dans les notes de Robespierre à Saint-Just, touchant Camille Desmoulins (voir le chapitre des accusations), et que ce noble jeune homme a lui-même si dignement repoussée. Une telle infamie permet de juger d'une manière définitive celui qui s'en est rendu coupable, et n'a d'analogue, moralement, dans les excès de l'époque révolutionnaire, que la monstrueuse accusation portée par Hébert contre Marie- Antoinette, au tribunal révolutionnaire. Il est bon de noter, en plus, que Danton avait inscrit sur la liste des témoins à décharge qu'il comptait faire entendre dans le cours de son procès, et qui lui furent constaniment refusés, le nom de Laignelot, devant qui, selon Robespierre, il aurait tenu le propos en question.

Enfin, nous repoussons aussi, comme indigne de l'histoire, la singulière anecdote que M. Louis Blanc n'a point hésité à perpétuer, malgré sa source, et que nous avons rapportée, d'après lui, dans le chapitre précédent. En la comparant avec tout ce que l'on sait réellement du caractère et de la vie privée ou politique de Danton, en la rapprochant de ces nobles paroles recueillies par Courtois de la bouche même de ce grand citoyen : a II faut qu'un vrai patriote, en révolution, fasse le bien et l'oublie, à peu près comme l'autruche, qui dépose ses œufs dans le sable sans s'inquiéter de leur sort ! » les esprits sérieux n'y verront sans doute qu'une de ces fables haineuses et grossières, dans le goût du Père Duchesne^ qui figurent au nombre des

moyens que le parti robespierriste mit en œuvre pour amener la catastrophe de germinal. Ils jugeront aussi que les imputations bien autrement graves portées contre Jean-Baptiste Cavaignacy à la femme duquel M. Louis Blanc attribue son récit, auraient dû rendre cet écrivain plus scrupuleux sur l'emploi des anecdotes en histoire (4 ) •

(1) Si l*on compare ce passage de M. Louis Blanc avec celui de Baonarotti, pi^cédemment rapporté, on sera frappé de la filiation du premier envers le second.

D'ailleurs, VilUaumé, qui avait aussi eu Thonneur de s'entretenir avec madame Cavaignac , nous a autorisé à affirmer en son propre nom qu'elle pariait de Danton en termes forts différents.

{à suivre,)

LE

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