‹ La Révolution françaiseChapitre 3 sur 78 · EN · texte numérisé non relu

EN

(Suite)

Quant à rapprovisionnement militaire, il était aussi abondant qu'on pouvait le désirer et Ton ne devait pas manquer de munitions. Sur les fortifications ou dans la place il y avait i 30 pièces de bronze et 60 de fer qu'on y avait trouvées, mais leur valeur était médiocre et elles étaient mal entretenues ; on en avait de plus amené 80 en bon état, ce qui faisait un total de 270 bouches à feu. Seule la poudre faisait quelque peu défaut, mais on pouvait facilement y suppléer, grâce aux procédés que Timminence du danger avait fait découvrir à la science, au milieu de tant de merveilles.

Mais la garnison de Mayence avait pour résister à l'ennemi mieux que tous les engins guerriers et toutes les munitions ; elle avait une fièvre patriotique admirable qui brûlait jusqu'au cœur du dernier soldat ; une foi invincible dans les destinées de la République et, pour entretenir ce feu sacré, des chefs qui étaient une légion de héros.

Deux représentants du peuple, le Lorrain MerUn de Thion-

ville et l'Alsacien Reubell (1 ) s'étaient enfermés dans la place pour exciter et relever les courages. Sur la proposition de Thuriot, la Convention leur avait adressé pour ce fait une lettre de félicitations qui ne leur parvint pas. Deux commissaires du pouvoir exécutif , Grégoire et Simon, les accompagnaient.

Les vingt-deux mille hommes de garnison avaient des chefs dignes d'eux, dignes de leur temps et de leur pays. Leur nombre, ainsi que nous l'avons dit, n'eût pas dû être aussi considérable, mais la division de l'Alsacien Schaal, coupée du gros de l'armée de Custine, comme on l'a vu, était venue inopinément les renforcer. Toutes les troupes étaient sous les ordres supérieurs du général de brigade Doyré (2) ; les généraux Meusnier, Aubert-Dubayet (3) et Schaal (4) commandaient les divisions. La plupart des ofGciers sous leurs ordres étaient q>pelés à devenir célèbres. Déjà l'un d'eux, Kleber, (5) lieu- Ci) Reubell (Jean-Baptiste) était né à Ck)lmar, le 18 juin 1740. Avocat au Conseil souverain d'Alsace, il fut député du tiers État des bailliages de la haute Alsace à la Constituante, et élu par le Haut-Rhin à la Convention. Il fut ensuite membre du Directoire, combattit vivement Bonaparte et mourut obscurément à Colmar le 33 novembre 1807.

(2) Doyré était un savant officier du génie, qui était major à la brigade de mineurs d'Amiens en 1791; il avait été longtemps chef du génie à Landau. C'est à tort qu'on a orthographié son nom ainsi : d'Oyré.

(3) Aùbert-Dubayet (Jean-Baptiste- An nibal) était né à la Louisiane, le 29 août 1759, et . était capitaine au 13« de ligne (ci-devant Bourbonnais), au moment de la Révolution, et y devint lieutenant-colonel. Député de l'Isère à la Législative, il quitta l'Assemblée pour combattre. Après Mayence, il servit en Vendée, fut commandant en chef de l'armée des côtes de Cherbourg, devint ministre de la guerre le 3 novembre 1705, ambassadeur à Constantinople en février 1796 ; il y mourut le 17 décembre 1797.

(4) Schaal (François-Ignace), capitaine an 96* au moment de la Révolution, avait été nomnié lieutenant-colonel du 93' en février 1793 et colonel d'un régiment de grenadiers an début de ta campagne.

(5) Rleber (Jean-Baptiste) était né à Besançon en 1750, d'une famille originaire de Strasbourg. Après avoir servi comme officier dans l'armée autrichienne, il était architecte à Belfort ; lorsqu'il partit comme adjudant-major du bataillon des volontaires du district, il en devint bientôt le chef. Général en Vendée, puis à l'armée du Nord et à celle de Sambre-et-Meuse, il contribua à la victoire de Fleurus, puis passa à l'armée du Rhin. Il partit pour l'Egypte où il devint légendaire par ses talents et son courage pendant l'expédition. Général en chef après la désertion de Bonaparte^ il mourut assassiné au Caire, le U juin 1800, par un musulman fanatique.

tenant-colonel en 1*' du 4* bataillon de volontaires du Haut- Rbin, s'était distingué à maintes reprises ; bientôt nommé adjudant général (6 avril 1793), grade correspondant à celui de colonel, il partagea avec Aubert-Dubayet, caractère antique et valeureux officier, Thonneur de diriger les troupes actives, et Merlin le nomma promptement général. Il commanda plus spécialement le camp retranché, sur la rive gauche, avec 9 bataillons et quelque cavalerie. « Soldats, leur dit-il, en prenant possession de son commandement, vous allez devenir le boulevard de Tarmée, celui de la France elle-même. Je compte sur vous. » Entouré d'une élite déjeunes et brillants aides de camp ou officiers d'ordonnance, entre autres Pajol (1), un enfant de Besançon comme lui, et aussi grand que lui par la taille et par le cœur , Kleber allait être le bras droit de la défense, si Merlin en était l'àme.

L'infanterie se composait à peu près d'un tiers de régiments de l'ancienne armée ; le reste était formé par des bataillons de volontaires nationaux dont la plupart provenaient des départements frontières de Lorraine, d'Alsace ou de Franche- Comté.

Les troupes de ligne, peu nombreuses, mais solides et exercées, comprenaient le 32* régiment d'infanterie, ci-devant Bassigny, commandé par Vimeux (2) qui devait bientôt devenir général; le 48* régiment d'infanterie, ci-devant Artois, dans

(1) Pajol (Claude Pierre), né à Besançon, le 3 février 1772, était un des vainqueurs de la Bastille ; volontaire du Doubs, puis serg^ent-major, il devint souslieutenant au 82*, assista à Valmy, arriva comme capitaine au 82" à Mayence, où Kleber le prit comme aide de camp. Colonel du 4* hussards, puis général! on connaît sa belle carrière sous l'Empire, sa courageuse attitude sous la Restauration. Le général Pajol mourut le 20 mars 1844 ; il a laissé deux fils, généraux à leur tour.

(3) Vimeux (Louis Antoine), colonel du 32* d'infanterie, le 14 janvier 1793 devint bientôt après général ; il commanda en Vendée la première division de 'armée mayençaise et s'y distingua ; il fut ensuite commandant de place à Luxembourg; soldat en 1753, il était capitaine en 1771. Vimeux était né à Amiens le 13 août 1737.

les rangs duquel servaient comme officiers les quatre frères Fririon (1), dont deux furent plus tard généraux; le 72* d'infanterie, ci-devant Vexin, et le 82% ci-devant Saintonge« Outre ces quatre régiments complets, il y avait le 2* bataillon du 3' d'infanterie, ci-devant Piémont, le 2* bataillon du 29* d'infanterie, ci-devant Dauphin, avec le colonel de Cusson, le 1*' bataillon du 36*, ci>devant Anjou, commandé par le lieutenant-colonel Ferrette (2) aidé du capitaine Bruneteau Sainte-Suzanne, plus tard général, et le 1*' bataillon du 37*, ci-devant Maréchal-de-Turenne. Il y avait le 2« bataillon du 6% ci-devant Armagnac, commandé par le lieutenant-colonel Berthaut (3); le ("bataillon du 102% formé avec les anciens gardes-françaises ; le 2* bataillon du 8*, ci-devant Austrasie ; enfin les deux compagnies de grenadiers du 93* d'infanterie qui avaient pour chefs : Légerot (de Poligny), le lieutenant Dominique Simon (de Gerardmer), et le sous-lieutenant Buquet (de Charmes), plus tard général. Ces troupes, encore vêtues de l'habit blanc de la monarchie, étaient bien discipUnées et armées ; elles nourrissaient, il est vrai, quelques sentiments de défiance vis-à-vis des volontaires et se li\Taient sur eux à quelques plaisanteries. Ceux-ci ripostaient en les appelant

(l) Fririon (Joseph François), né à Pont-à-Mousson, le 12 septembre 1771, s*étaii engagé, en 1791, dans le régiment d'Artois (48*) où son frère était officier, et devint presque aussitôt sous-Jieutenant ; lieutenant en 1793, capitaine en 1794, il était colonel en 1807, général de brigade en 181 L; il mourut à Strasbourg le 1" mai 1849.

Son frère atnô, Fririon (François-Nicolas) était né à Vandières (Meurthe), le 7 février 1766 ; engagé, en 178%, dans le régiment d*Artois, il devint, en 1791, sous-lieutenant quartier-mattre trésorier, lieutenant en 1792, capitaine en 1793 ; colonel adjudant général en 1795, général de brigade, en 1800, sur le champ de bataille de Hohenlinden, général de divison en 1809, gouverneur des Invalides, et mourut à Paris le 25 septembre 1840.

(3) Ferrette (Jean-Baptiste, baron de) était né à Cernay (Haut-Rhin) le 13 janvier 1738. Sainte-Suzanne était né à Ghâlons-sur-Marne en 1760.

(S) Le lieutenant colonel Berthaut (Louis-Augustin-Laurent), né à Meaux, le 27 avril 17G6, avait été élu chef du 3* bataillon de volontaires de Paris en juillet 1791 et était redescendu capitaine au 10 1*' en novembre suivant, pour devenir bientôt lieutenant-colonel du 6" d*infanterie.

a culs-blancs » et lorsqu'on les appelait « bleus » , ce surnom qu'ils devaient rendre immortel, ils répondaient en riant que seule a la faïence bleue ne craignait pas le feu. » Mais ces dissentiments passagers ne s'aggravèrent jamais autant qu'on l'a dit et ne prirent pas les proportions graves sur lesquelles certains historiens se sont un peu trop complaisamment étendus. Au contraire, de ces rivalités surgissait une ardente émulation entre bleus et culs-blancs, et, en dépit des railleries, dès quels canon tonnait, on retrouvait tous les combattants unis du même cœur contre l'ennemi.

Les bataillons de volontaires étaient d'ailleurs en grande majorité* Il y avait d'abord 3 bataillons de Parisiens, le (''bataillon de chasseurs républicains, où Gouvion-Saint-Gyr (l) avait été capitaine, le 2® bataillon de Paris (section des Lombards) et le 4* (section des Gravilliers). Ceux-là ét&ient les boute-en-train de l'armée, politiqueurs à outrance, mais pleins de bravoure au feu plus que de solidité. Heureusement qu'à cAté d'eux servaient, plus calmes, plus résistants, le 4® bataillon du Bas-Rhin, le 2* du Haut-Rhin commandé par Mengaud qui fut ensuite général et le 4* qu'avait commandé Klebçr. La plus grande partie des bataillons de volontaires des Vosges, les 2% 3«, 9% 10%ir, 12*'et 1 3« se trouvaient là ; le 3« avait pour chef Haxo (2), qui par sa mort héroïque obtmt les hon-

(1) Gouvion-Saint-Gyr (Laurent), né à Toui, le 13 avril 1764, était parti le V septembre 1792 engagé volontaire au 1" bataillon de chasseurs républicains; il fut élu capitaine^ puis, remarqué par Custine, devint adjoint à Tadjudant général Gay-Vernon. Général de division, en 1795, puis maréchal de France, en 1812, il fut ministre de la Guerre en juillet 1815, puis de 1817 à 1819. Il mourut à Hyères le 10 mars 1830.

(3) Haxo (Nicolas), né à Etival en 1750, avait été soldat au régiment de Touraine, puis, s'était retiré du service militaire et était devenu conseiller au bailliage de Saint-Dié. Élu lieutenant-colonel du 3* bataillon de volontaires des Vosges, il devint adjudant général au siège de Mayence, général de brigade, puis de division en Vendée, où il se distingua au combat de ChoUet, enleva Tlle de Noirmou tiers à Charette, et fut tué en le poursuivant, luttant seul contre plusieurs ennemis, le 26 avril 1794 ; la Convention lui décerna les honneurs du Panthéon. L'illustre général Haxo, qui fut capitaine du génie au second siège de Mayence, en 1795, était son neveu.

neurs du Panthéon; le 13* était commandé par le bouillant Humbert (1), un des plus beaux officiers de Tarmée, l'un des rares généraux qui sous l'empire demeurèrent fidèles aux idées républicaines ; un autre bataillon avait pour adjudant-major le capitaine Hugo(2). Les 1^,4* et 10" bataillons delaMeurthe, ce dernier commandé par Jordy, le 4* bataillon 'de la Moselle, commandé par Legrand, plus tard général, et où Molitor était capitaine(3), et le 6' bataillon de la Meuse complétaient refiectif des départements d'Alsace et de Lorraine. Venaient ensuite quatre bataillons jurassiens ; le 2'bataillon du Jura, commandé par Travot ; le 6* ; le 7^ commandé par Lecourbe (i), l'illustre général républicain ; le 8% dont le chef, le lieutenant-colonel

(1) Humbert (Jean-Joseph-Àmable), né à Saint-Nabord (Vosges), en 1767, s'était engagé en août 1792 au 13* bataillon de volontaires des Vosges, fut élu capitaine le même jour, et lieutenant-colonel du bataillon peu de temps après; général en Vendée, il devint Tami de Hocbe, avec lequel il combattit à Quiberon et en Irlande. Il alla mourir à la Nouvelle-Orléans, en 1833.

M. Louis Jouve, dont le nom fait autorité dans tout ce qui concerne Thistoire des Vosges, a consacré une belle et curieuse étude au général Humbert.

(2) Hugo (Joseph-Léopold-Sigisbert), né à Nancy en 1774, avait été soldat d'infanterie à 14 ans, sous-lieutenant en 1791, attaché àTétat-major de Costine, puis passé adjudant-major d'un bataillon des Vosges qu'il accompagna à Mayence et en Vendée ; capitaine à la 30* demi-brigade, chef de bataillon à Hohenlinden, il alla combattre Fra-Diavolo, le fameux brigand, dans les Âbruzzes, et parvint à le capturer. Maréchal du palais du roi Joseph, à Naples, il le suivit à Madrid où il devint commandant de Tinfaiiterie de la garde. Rentré en France^ il fut nommé général de brigade, en 1809, général de division en 1813. La défense de Thionville assiégé en 1814 est restée célèbre. 11 se retira ensuite à Blois, et mourut à Paris le 30 janvier 1838.. Le général Hugo est, tout le monde le sait, le père de l'illustre poète Victor Hugo. »

(3) Molitor (Gabriel-Jean-Joseph), né à Hayange (Moselle), le 7 mai*s 1770, était ^séminariste lorsqu'il s'engagea, en 1791, au 4* bataillon de la Moselle ; capitaine en 1792, il combattit à Valmy, puis à Spire, Worms et Mayence, où il fut blessé et nommé chef de bataillon en 1793, chef de brigade en 1795, général en 1799 ; il se distingua dans toutes les guerres de la République et de l'Empire. Nommé maréchal de France, le 9 octobre 1823, après la prise du Trocadéro, il fut gouverneur des Invalides en 1847, grand-chancelier de la légion d'honneur en 1849, et mourut peu après le 23 juillet 1849.

(4) Lecourbe (Claude-Joseph), né à Ruffey (Jura), le 23 février 1759, avait été soldat au régiment d'Aquitaine. Chef de brigade, en 1794, il combattit à Hondschoote, Wattignies et Fleurus, général de division en 1799, il est surtout connu par la défense de Belfort, en 1815 ; il mourut de fatigue, dans cette ville, le 22 décembre 1815.

Magnin (1) fut tué glorieusement dès les premiers combAts^ puisle 8* bataillon de la Haute-SaAne ; un bataillon de Saôneet-Loire commandé par l'intrépide Ghevardin (2) qui se fit bravement hacher en Vendée quelque^ mois après ; le 2* bataillon de l'Ain où servait le sous-lieutenant Sibuet (3). Enfin, l'on comptait encore les 4^ et S' bataillons du Calvados, oùDecaen(4) était sergent-major d'artillerie ; le 5« bataillon de l'Eure ; le 2* bataillon des GAtes du Nord, commandant Forty; un bataillon de la Nièvre ; lel*' bataillon du Puy-de-Dôme ; un bataillon de la Dordogne qu'avait amené Beaupuy (S); et le 2" bataillon de la Gharente-Inférieure.

(1) Le lieutenant-colonel Magnin était de Salins. Lorsqu'il partit pour l'armée du Rhin, où il devait trouver une mort glorieuse, il laissait une jeune femme enceinte ; le fils qui naquit après sa mort fut Magnin-Philippon, membre de TAssemblée nationale constituante de 1848. M. J. Magnin, gouverneur de la Banque de France, sénateur, qui fut ministre des finances de la République, est le petit-fils du lieutenant- colonel Magnin ; il conserve pieusement les épaulettes et le sabre de son aïeul-, ce sont là des reliques de famille dont on a droit d'être fier.

(3) Au combat de Torfou, Kleber lui donna Tordre de couvrir la retraite avec son bataillon ; il obéit et occupa le pont ; tous ses hommes et lui y périrent.

(3) Sibuet (Benoit-Prosper), né à Belley, le 9 juin 1773, était caporal au 3* bataillon de TAin ; il devint sous-lieutenant à Mayence. Général sous TEmpire, il fut tué à la bataille de la Moskowa. Son frère, publiciste distingué, était avec Valenlin de la Pelouze, au Courrier Français, sous la Restauration ; il eut un fils qui fut député des Ardennes sous le second empire jusqu'en 1870.

(4) Decaen (Charles-Mathieu-Isidore), né à Caen le 13 juillet 1769, avait été soldat d'artillerie de marine. Kleber le prit pour aide de camp; il devint ensuite adjudant général. Général de brigade en 1797, puis de division, il fit partie de l'expédition de Saint-Domingue et fut nonmié, sous l'Empire, capitaine-général des Antilles. Il mourut d'une attaque de choléra à Ermont, près de Paris, le 9 septembre 1832.

(h) Beaupuy (Armand-Michel Bachelier de), né à Mussidan (Dordogne), le 5 juillet 1757, avait été sous-lieutenant et capitaine au régiment de Bassigny de 1773 à 179-2 ; il fut alors élu lieutenant-colonel d'un bataillon de volontaires de son pays qu'il conduisit à Tarmée du Rhin et à Mayence où il retrouva son ancien corps devenu le 32« de ligne. Nommé général de brigade le 8 mars 1793, il passa en Vendée après la capitulation. Grièvement blessé à la bataille de Gh&teauGontier, il refusa de se laisser emporter et fit montrer sa chemise sanglante à ses soldats pour exciter leur courage. Il fut blessé de nouveau au siège d'Angers. Général de division après la bataille de Ghollet, il retourna ensuite à Tarmée du Rhin. Il fut tué, le 19 octobre 1796, à la défense du défilé du Trou-d'Enfer, pendant la belle retraite de Moreau. Un monument lui a été

La cajvalerie était en petit nombre et d'ailleurs ne pouvait guère être utilisée ; il y avait le 6® chasseurs à cheval, ci-devant dragons du Languedoc avec le colonel Drouhot (i) et le chef d'escadrons d'Hautpoul, et le 2" régiment des hussards de la liberté qui devait former le 9* hussards. Marigny (2), le plus brillant entraîneur de cavalerie avec Westermann^ organisa, pendant le siège, des chasseurs de Cassel, avec des hommes choisis parmi les divers escadrons. On comptait encore un escadron du 2« chasseurs à cheval ; le 7* chasseurs en entier avec le colonel Schlegenski, dans les rangs duquel servait le capitaine Montbrun, tué comme général à laMosko^a; le 3* escadron du 1 0* chasseurs commandé par Marigny, et le dépôt du 2^ cuirassiers. Le chef de l'état-major était l'adjudant général Gay-Vernon (3), avec les adjudants Gouvion-Saint- Cyr, Ghadelas, Klingler, Bloss, Noizet, Flavigny et Dapincourt. Gay-Vernon était un officier instruit et habile qui avait contribué plus que tout autre, à côté de Merlin, à mettre Mayence en état de défense.

L'artillerie avait pour chefs le chef de bataillon Douay (4),

élevé à Neuf-Brisach en 1803. Beaupuy avait un frère afné qui fut député de la Dordogne àrAssemblée législative, puis au Ck)nseil des Anciens, et mourut sénateur en 1802. Deux autres de ses frères, officiers subalternes, périrent sur le champ de bataille dans les guerres de la Révolution.

(1) Drouhot (Jacques) était né à Gray, le 13 juillet 1741. Le^chef d'escadrons d*Hatttpoul, devenu général de division, fut tué à la Moskowa. ^

(2) Bouin de Marigny (Jean-Baptiste-Fortuné), était né à Ch&tellerault (Vienne), en 1766; sous- lieutenant au 10* chasseurs en 1788, il passa lieutenant en mai 1792 et capitaine en septembre suivant. Malgré sa valeur à Mayence et en Vendée, il était encore capitaine à Roveredo où il se distingua. Bonaparte demanda de Favancement pour lui. Il fut ensuite colonel du 20* chasseurs à cheval, et général en 1806.

(3) Gay de Vernon (Simon-François), était né à Saint-Léonard (Haute- Vienne), le 24 novembre 1760; c'était un officier du génie ; son frère était évêque de Limoges et représentant du peuple à la Convention. Il devint général et a laissé des mémoires militaires intéressants. Il mourut à Saint- Léonard, en octobre 1822. Son fils, colonel du 5« chasseurs en retraite, est mort en mars 1882.

' (4) Douay (Albert-Louis), était né le 20 février 1751, et devint général. 11 a laissé trois fils: Tun fut tué colonel du 70* de ligne, à la bataille de Solfô-

directeur de l'arsenal, bientôt colonel, et le capitaine Lariboisière (1), sous-directeur, qui allait passer lieutenantcolonel. Avec eux était le capitaine d'artillerie Corbeau de Saint-Albin (2). Le 5* régiment d'artillerie faisait le service actif avec son colonel Ledieudeville (3) et les capitaines Lauriston (4), futur maréchal de France , Dedon atné et son frère, futurs généraux. Il y avait encore la 4* compagnie de pontonniers, capitaine Frédéric Hoffel ; la 2® compagnie de mineurs, capitaine de Bonney de Brouille, et quelques batteries détachées dont une commandée par le jeune capitaine Foucher de Careil (5).

La direction du génie était confiée au lieutenant-colonel Boisgérard (6) et au capitaine Vérines,* qui était lieutenant-

rino, en 1859 ; le second, Abel, général de division, fut tué à Wissemboarg, le i août 1S70 ; Tautre, Félix, est mort, en 1879, général de division après avoir commandé le 7« corps à Sedan.

(1) Lariboisière (Jean-Ambroise Baston de), né à Fougères en 1759, lieutenant d'artillerie en 1781, était capitaine au 5« régiment en 1791. Colonel en 1795, général de brigade en 1804, il se flt remarquer à Âusterlitz et à Eylau, et devint commandant de Tartillerie de la garde. Général de division en 1807, il se trouva au siège de Dantzig, de nouveau en face de Kalkreutb, et combattit i Friedland, Somo-Sierra, Essling, Wagram et la Moskowa. Il mourut à Kœnigsberg, le 3 janvier 1813, des suites de la campagne de.Russie.

(2) Corbeau de Saint-Albin (Antoine-Pierre-Laurent de) était capitaine an «V régiment d'artillerie ; son fils Rousselin, ami de Danton, était alors, bien que fort Jeune, très influent. Le capitaine Saint-Albin était né à Vaulserre (Isère) en 1750.

(3) Ledieudeville (Pierre-ÉIéonor) était né à Fleury-Ia-Rivière (Marne}, le 9 septembre 1736.

(I) Lauriston (Jacques-Alexandre-Bernard Law, marquis de), né à Pondichéry, le 1*' février 1768, camarade de Bonaparte à Técole de Brienne, fut général de division et commandant un corps de la grande-armée en 1819. Il devint maréchal de France en 1833, et mourut i Paris le 11 juin 1828. Les frères Dedon é.taient tous deux nés à Toul, l'un en 1762, Tautre en 1765.

(5) Foucher, (Louis-François), comte de Careil, né à Guérande (Loire-Inférieure), te 11 décembre 1752 ; avait brillamment défendu le pont de la Nedda, près de Francfort, lors de la i%traite de Custine. Il vint s'enfermer dans Mayence, y devint chef d'escadron. Colonel en 1796, général de brigade en 1800, de division le 8 mars 1807, il mourut le 22 août 1835. C'est l'aïeul du sénateur actuel de Seine-et-Marne.

. (6) Boisgérard (Marie-Anne-François Barbuat de) était né à Tonnen*e (Yonne) le 18 juillet 1767; il était capitaine du génie en 1792, fut nommé lieutenant-colonel à la déclaration' de guerre, et colonel en 1793. Devenu général, il conmiandait en chef le génie de l'armée du Rhin, sous Moreau. Le général Boisgérard a été tué, devant Naples, en janvier 1799.

colonel à la fin du siège. Us étaient tous deux amis personnels de Merlin et officiers distingués.

Le général Doyré s'était réservé le commandement de la place même de Mayence. Le général Meusnier, un savant doublé d'un héros, républicain convaincu, par réflexion plutôt que par entraînement, et qui venait de défendre brillamment le fort de Kœnigstein, était chargé de la défense de Cassel, moins bien fortifié que Mayence, où sa science d'ingénieur pouvait se donner libre et large carrière. Il innova dans le système de défense en substituant les ouvrages extérieurs et avancés au corps de la place. C'était reporter la lutte plus loin de la ville; avec la portée actuelle de l'artillerie, la méthode de Meusnier a partout prévalu.

Les deux représentants en mission s'étaient aussi partagé les attributions : Reubell avait gardé pour lui l'administration, tant civile que militaire, plus conforme à ses habitudes et à son âge; et Merlin de Thionville, ardent comme un volontaire, se consacrait presque exclusivement aux opérations militaires. Vêtu, pendant toute la durée du siège, de l'uniforme de simple canonnier, sdrmonté du chapeau à panache tricolore du représentant du peuple, il allait au feu en vrai soldat, chargeant comme un hussard ou pointant comme un artilleur, suivant l'occasion. « Merlin était la Révolution incarnée, a dit de lui son fils adoptif, le philosophe Jean Reynaud. Svelte, robuste, l'air ouvert, l'œil du commandement, la voix ferme, une large chevelure tombant en boucles sur ses épaules, levant à tout instant son panache dans la mêlée, quelque chose d'héroïque dans sa personne, de jour et de nuit on l'apercevait partout où il se faisait quelque chose. » Le général Decaen, qui assistait au siège dans les rangs du 4* bataillon du Calvados, confirme ces faits dans ses Souvenirs : n Merlin de Thionville avait entendu le canon ; il n'en avait pas fallu davantage pour se rendre sur le terrain. 11 avait contracté l'habitude de faire de

i« ANNii. — II. * 39

pareilles visites dans presque toutes les affairés de nuit et de jour et de s'exposer aux dangers de la guerre, soit en dirigeant ou pointant lui-même les pièces de Tartillerie légère, soit en chargeant Tennemi avec les troupes. » Sa prédilection pour l'arme de Tartillerie était connue et il était devenu d'une très grande habileté dans la manœuvre du canon. Pour les Allemandsy c'était une sorte d'être surnaturel qui présidait aux batailles, invulnérable, et sur lequel ils n'osaient tirer. Merlin fit l'admiration de l'armée et de l'ennemi qui l'avait surnommé Teufel'Feuèr^ le diable de feu.

Ces chefs héroïques, admirablement secondés par l'une des meilleures et des plus étonnantes armées que l'on pût voir, offraient un véritable modèle de discipline et d'abnégation patriotique. L'engagement de tous ces jeunes volontaires était expiré et ils ne se plaignaient point; on ne fut pas obligé de recourir à Mayence, comme on dut le faire ailleurs, à des mesures de rigueur pour les maintenir dans le devoir. L^amalgame ordonné plus tard par la Convention, se fit d'ailleurs de lui-même ; bien commandés, bien encadrés, les bataillons de volontaires ne le cédaient en rien, comme bonne tenue et solidité, aux troupes de ligne et montraient plus de fougue et d'ardeur. Sous l'impulsion de Custine, pendant sa rapide incursion du Palatinat, ils avaient vite acquis les principales vertus guerrières : valeur, sobriété, résistance aux fatigues, dédain de la mort et par-dessus tout une flamme patriotique qui les animait tous et leur eût fait tenter l'impossible. La certitude^ de défendre une place de premier ordre pour la République, une absolue confiance dans leurs chefs, dans leurs propres forces, redoublaient encore le courage. Trop nombreuse pour ne pas être un peu resserrée dans un étroit espace, la petite armée mayençaise campait entre les deux enceintes, dans la ville et le faubourg, et ses postes avancés, à l'abri des nouveaux forts, s'étendaient souvent au loin. Custine y avait

introduit et maintenu une discipline sévère, parfois à l'aide d'exemples cruels mais indispensables. Récemment encore, il avait licencié une division de gendarmerie qui s'était mutinée. Mais ceux qui restaient étaient prêts à tous les sacrifices et jamais on ne vit soldats plus soumis, plus solides et plus braves que ceux de Mayence. Déjà fort bons au début du siège, ils devaient y acquérir une solidité et une vigueur à toute épreuve.

En quelques jours, représentants du peuple et généraux eurent donné aux troupes la cohésion iqui leur manquait. Par leurs soins, des chefs habiles et énergiques, dont ils avaient remarqué la capacité pendant les opérations préliminaires du siège, reçurent un avancement mérité et des commandements importants; de ce nombre furent Kleber, Decaen et Beaupuy.

Aussi, le 11 avril, six jours après l'investissement, l'armée était déjà en mesure de tenter une sortie, mais moins pour combattre, que pour essayer ses forces. Les Hessois, chargés du siège de la rive droite, avaient un peu trop étendu leur front qui se trouvait très dégarni par endroits et dont les extrémités pouvaient difficilement se porter secours. Le général Meusnier, aussitôt qu'il eut aperçu ces mauvaises dispositions, résolut d'en profiter. À la tète d'une forte colonne composée de ses propres troupes et de la division du général Schaal, il dirigea une vaste opération sur tout le périmètre qui s'étend devant Gassel. Deux colonnes descendirent le Rhin du côté de Biberich pour prendre à revers les retranchements ennemis, tandis que Meusnier marchait droit devant lui sur Hocheim. Les 10,000 Hessois trop dispersés allaient être saisis par cette brusque attaque ; tout allait fort bien, lorsque un coup de fusil, parti par hasard dans les rangs de la division Schaal, causa

une confusion bien compréhensible cliez de jeunes troupes; une panique s'ensuivit et Ton dut se {retirer. C'est là que Kleber donna pour la première fois 4'exemple de cette bravoure éclatante, de cette opiniâtreté invincible qui devaient l'immortaliser et faisaient donner par Merlin à cette longue suite d'actions héroïques le surnom d'Iliade -Kleber. A la tête de ses soldats restés inébranlables Je l'' bataillon du 36* notamment, dont l'attitude fut très remarquée au milieu du désordre, Kleber couvrit cette retraite précipitée avec un aplomb et une audace incroyables. € Kleber est bien grand, disait le général Caffarelli, mais son corps est encore trop petit pour loger une âme de la taille de la sienne, » et le maréchal Maison disait : « C'est Hercule et Mars réunis, d Sans lui cette expédition avortée eût été une vraie déroute qui eût fortement impressionné le moral des troupes ; elle ne fut pas absolument sans résultats, grâce à son intrépidité qui empêcha la débandade. On ramena dans la place 40 bœufs ou vaches qui furent inmiédiatement abattus et salés. Déjà cinq jours auparavant, Kleber avait poussé une reconnaissance par Mombach jusqu'à Rudesheim, à deux lieues de Mayence, et en était revenu avec quelque butin.

Cette offensive avait donné l'éveil aux Prussiens qui voulurent en prévenir le retour. Cinq jours après, sous les murs de Mayence même, ils résolurent d'enlever la redoute de Weissenau qui, appuyée au village et au couvent de ce nom, dominant le cours du Rhin, les gênait considérablement. Mais ils y trouvèrent Merlin de Thionville qui par sa parole et son exemple enflammait ses troupes et' les rendait invincibles. L'ennemi s'empara d'abord du village de Weissenau incendié par ses obus. Mais Merlin retranché dans le petit cimetière du couvent qui s'étage un peu au dessus, épaulant ses canons sur les tombes des nonnes, y fit une telle résistance qu'on ne put parvenir à l'en déloger et qu'il conserva la position convoitée

par rennemi. Le même jour, une attaque était dirigée oontre une redoute voisine, construite sur l'ordre de Merlin qui en avait très bien choisi l'emplacement et qui portait son nom ; l'attaque échoua également.

C*est alors qu'on songea à organiser des compagnies de siège formées de volontaires d'élite, excellents tireurs, qui devaient tirailler sans cesse et inquiéter l'ennemi par des sorties continuelles. Il se présenta plus de braves qu'il n'en fallait pour les composer. Celles de la rive gauche furent réunies sous le commandement de Marigny « le plus intrépide de tous les hommes, » au dire de Merlin, et prirent le titre de Légion des Francs. C'est au milieu de ces vaillants que Merlin aima dès lors à marcher ; il leur communiquait son ardeur, s'avançait avec eux sous la mitraille, descendait souvent de cheval pour braquer ou pointer un canon. Si l'engagement se prolongeait, on faisait sortir Kleber avec quelques détachements et de l'artillerie légère ; la légion rentrait alors dans le can^> retranché.

Un jour, dans une charge de cavalerie, Merlin serra de près le prince royal de Prusse (1), et allait le frapper, lorsqu'un colonel prussien se jetant entre eux reçut le coup de sabre de Merlin; il tomba de cheval et fut fait prisonnier. Merlin l'accabla de prévenances, le soigna dans son propre appartement et lorsqu'il fut rétabli, le fit reconduire aux avant-postes, sous la garde de Dupont, le premier chirurgien de l'armée. Ces combats dignes des héros d'Homère et de la chevalerie méritaient bien le pom d'Iliade que leur décernât Merlin, Iliade à laquelle il fut mêlé autant que Kleber.

(1) Le prince royal de Prusse, qui devait régner sous le nom de Frédéric- Guillaume m, était né à Berlin le 3 août 1770; il devint roi en 1797, et épousa la princesse touise de Mecklembourg-Strélitz qui fut la célèbre reine Louise» d'après léna. Il est le père de l'empereur Guillaume 1**, le vainqueur de 1870, et de l'impératrice de Russie, feoune du czar Nicolas I**. Il mourut le 7 juin

Chaque jour il fallait recommencer la lutte. Le soldat s'aguerrissait dans ces alertes incessantes, mais aussi il s'épuisait. Déjà le régime auquel il était soumis ne le réconfortait guère et l'on pouvait prévoir le moment prochain où les atteintes de la famjne se feraient sentir avec violence.

Puis» l'ennemi s'enhardissait et chaque jour il inventait un nouveau stratagème pour ébranler la confiance et le courage des défenseurs de Mayence. Le 26 avril, dix jours après leur infructueuse tentative contre Weissenau, les Prussiens recoururent à une ruse d'assez mauvais goût et trop grossière pour réussir. Un officier français prisonnier, le capitaine Boos, du 56* d'infanterie, consentit à jouer un singulier rôle. Il se présenta dans la place avec un parlementaire ; il disait venir par ordre du commandant en chef de l'armée du Rhin, inviter la garnison à se rendre. On assemble aussitôt le conseil de défense; il y avait avec Doyré, Reubell, Kleber, Ledieudeville, Beaupuy et Dapincourt pour assister à la conférence. Le soidisant agent de Custine remit au gén éral Doyré un billet qui n'était pas écrit de la main de Custine, et qui l'invitait en effet à capituler. Tous les membres du conseil, généraux comme représentants, furent unanimes à déclarer qu'ils défendraient Mayence, quoiqu'il advint, jusqu'à la dernière extrémité.

Du reste, pendant tout le siège, àdiverses reprises, des pourparlers furent entamés tantôt entre Doyré auquel était joint Kleber et le major von Zastrow, aide de camp du roi de Prusse ; tantôt entre Reubell et le maréchal Ralckreuth, ou entre Merlin et le duc de Brunswick ou enfin entre le commandant d'artillerie Corbeau de Saint- Albin et un envoyé prussien, tous dans le but d'arriver à la reddition de la place avec des conditions plus ou moins favorables. Tous échouèrent devant la vigueur des Français. Mais la Convention vit ces conférences d'assez mauvais œil ; c'est sans doute ce qui, par la suite,fit soupçonner de trahison les défenseurs de Mayence ; ce qui permit à Robespierre d'écrire

dans ses notes intimes cette appréciation infamante et injuste entre toutes : « Merlin, fameux par la capitulation de Mayence, plus que soupçonné d'en avoir reçu le prix(l). i» Quant auci^itaine Boos qui s'était dit envoyé par Custine, celui-ci le désavoua et s'indigna que l'on ait pu croire uninstant à sa véracité. Bientôt après cette tentative, c'est sur Gassel que les Prussiens renouvelèrent leur attaque, Gassel où Meusnier multipliait les bastions, les redoutes, les retranchements, a remuant de la terre, » tenant ses hommes constamment en haleine^ loin de l'oisiveté pernicieuse des camps. Ils devaient y ôtre bien reçus. Le 3 mai, le roi de Prusse résolut de faire emporter le poste de Kostheim ; il échoua après une longue lutte. Le 8 mai il revenait à la charge avec des forces plus considérables, mais il ne vainquit pas davantage et les assaillants subirent des pertes énormes. Entraîné par le succès, Meusnier passa à l'offensive, poursuivant les Prussiens, et tenta la prise des .Iles placées à l'embouchure du Mein, qu'on appelait l'Ile Meusnier et Die de la Carmagnole; le pont des Morts les reliait. Le lieutenant-colonel Jordy (2), à la tète du 10 bataillon de la Meurthe et de 200 chasseurs de Gassel, quitta le fort de Mars qu'il commandait, passa sur un radeau et, à la nuit tombante, surprit l'ennemi, lui tua beaucoup de monde; le reste se noya, abandonnant canons et position. Jordy avait été blessé. Mais en trop faible nombre, il ne put se maintenir et

(1) Il est à peine besoia de démontrer la fausseté de cette accusation que rien ne justifie. Si Merlin avait été acheté par la Prusse, en 1793, comment le môme moyen ne réussit-il pas en 1795, lorsqu'il reprit Mayence? M. Villiaumé est, du reste, le seul historien sérieux de la Révolution qui ait accueilli et adopté cette misérable calomnie.

(2) Jordy (Nicolas-Louis) était né à Abreschwiller (Meurthe) le 14 septembre 1758 ; soldat au régiment d'Alsace, il venait de rentrer dans ses foyers au moment de la Révolution ; capitaine, puis commandant du 10* bataillon de la Meurthe, il fut nommé adjudant général par Reubell et Merlin en juillet 1793 ; se distingua en Vendée, fut nommé général de brigade le 4 janvier 179i ; général de division, le 3 juin 1815, il combattit à Hohenliuden ; puis, fut commandant de place à Genève et à Landau. Jordy mourut à Strasbourg le 7 juin

rentra au fort Mars. Meusnier et ses 'troupes avaient déployé une telle audace, accompli tant d'actions d'éclat que les assiégeants en furent frappés de terreur et ne bougèrent plus pendant le reste du mois, attendant leurs batteries dé siège ; on ne les laissa point s'endormir.

Cependant la situation empirait dans Mayence ; les vivres diminuaient sensiblement et aucun bruit ne venait apporter la nouvelle de l'approche de l'armée du Rhin, sans laquelle la délivrance était impossible. Custine remplacé par Beauhamais était parti pour l'armée du Nord et Beauhamais s'enfermait dans Strasbourg avec son chef d'état-major Baraguey-d'Hilliers ; il se montrait plus sensible aux caresses de sa jeune et charmante femme qu'à la présence de l'ennemi, plus occupé des fêtes qu'il lui donnait que du blocus de Mayence. Il devait payer de sa tète son insouciance et son amour immodéré des plaisirs.

Fatigués de leur inaction prolongée, les chefs de l'armée de Mayence tentèrent un coup hardi : attaquer le quartier'général du roi de Prusse à Marienbourg, pendant que Meusnier opérerait une diversion sur la rive droite du Rhin. Le 40 mai, une forte colonne de 6000 hommes, choisie parmi les meilleures troupes et bien commandée, sortit la nuit de Mayence, traversa en silence le vallon et, à la faveur de la nuit, pénétra brusquement dans les lignes ennemies. En un clin d'œil, les retranchements furent bouleversés, les tranchées comblées, les travaux détruits et l'on allait parvenir jusqu'à la demeure du roi. Mais l'alarme avait été donnée et l'imminence du péril que courait le roi fit hâter l'arrivée des renforts ; des nuées d'ennemis fondirent de toutes parts sur cette poignée de braves qui dut se retirer bien réduite, laissant trop dé morts derrière elle, mais du moins après avoir semé la terreur dans le camp ennemi et fourni une nouvelle et incontestable preuve de sa valeur.

La fausse attaque de Meusnier n'avait pas été plus heureuse. 11 avait de nouveau choisi pour objectif les lies du confluent du Mein. Il s'en empara encore, mais il ne put s'y maintenir davantage et ordonna la retraite. En se retirant, Jordy, sur l'ordre de Meusnier, alla enclouer toutes les pièces de la redoute de Gustavenbourg. A ce moment, Meusnier fut blessé au genou par un éclat d'obus ; on l'emporta du champ de bataille et cela précipita la retraite de ses soldats. Cette retraite fut couverte par les feux de la place ; Merlin qui les dirigeait, pointant luimême un mortier, vengea aussitôt la blessure de son ami Meusnier par un coup habile : une de ses bombes alla tomber sur un magasin d'artillerie qui sauta. L'explosion fut terrible ) de la fumée noire et épaisse se dégageait une gerbe de feu, comme autant d'éclairs de canon. L'ennemi consterné ne poursuivit pas nos colonnes.

Le roi de Prusse ne se possédait plus de colère devant cette double attaque et le danger qu'il avait couru d'être enlevé. Pendant toute la journée du lendemain, il fit cribler la place de boulets et de bombes par toutes les pièces dont il disposait. Mais cet essai de bombardement fut heureusement plus bruyant que dangereux.

Meusnier avait été transporté dans le logis de Merlin qui le veilla, le soignit avec la tendresse d'un frère ; mais la blessure devait être mortelle. Meusnier, l'héroïque Meusnier, succomba le i 3 juin, plus encore à la rage qu'il ressentait de ne plus pouvoir utilement servir qu'à sa blessure même. Merlin le pleura (1) et toute l'armée avec lui. C'était une grande perte pour l'armée mayençaise ; c'en était une aussi grande pour la République. Meusnier était de ces hommes trop rares qui

(1) Aprèft le siège, Merlin ramena à Paris les restes de Meusnier. Dans sa vieillesse, parlant de tous ses compagnons disparus, il ne songeait jamais à Meusnier sans une profonde émotion.

Au moment de sa mort, Meusnier s'occupait du moyen de diriger les aérostats et avait déjà fait avec Franklin diverses expériences à ce sujet.

allient en eux toutes les vertus civiques et guerrières ; il était de l'école de Hoche, de Kleber, et si haut qu'il fût monté plus tard, ce n'est pas lui qui eût jamais porté la main sur les libertés de son pays. Longtemps après, le maréchal Gouvion Saint-Cyr, pariant de Meusnier, disait qu'il eût été certainement un glorieux émule de Bonaparte. Oui sans doute, mais un émule vertueux ; plus qu'un grand capitaine, un grand citoyen.

Le jour des obsèques de Meusnier, l'ennemi suspendit, sans qu'on l'en eût prié, le feu terrible qu'il dirigeait, sur la place. Ce fut un spectacle touchant et que l'on ne revit plus qu'une fois, trois ans après, * presque dans les mêmes lieux, pour les funérailles de Marceau. L'ennemi fit taire la canonnade et assista de loin à la cérémonie funèbre ; quand on eut déposé le corps de Meusnier, à la pointe d'un bastion de Cassel qu'il avait fait élever, le roi de Prusse ordonna de tirer en son honneur une salve d'artillerie , comme écho des nôtres. Digne hommage rendu par les deux armées à ce penseur, à ce héros ! La garnison de Mayence tout entière avait tenu à le saluer une dernière fois et défila devant sa dépouille après avoir suivi le convx>i, armes basses et le deuil au cœur.

Des deux côtés du resté, il y avait émulation de politesse chevaleresque. Un matin, tandis que Merlin et Marigny visitaient les avant-postes, ce dernier tira un coup de pistolet sur un ofBcier prussien et le manqua ; il lui proposa alors un combat singulier à la manière antique. Le Prussien répondit qu'il fallait au contraire se voir en amis, et, donnant l'exemple, il franchit les lignes et s'avança seul vers Marigny ; ils se serrèrent la main. Merlin les rejoignit, puis un général prussien qui les observait. La conversation s'engagea et comme les Prussiens, avec le tact exquis qui ne les abandonne jamais, plaisantaient les Français sur leur maigre chère, Merlin riposta

par une invitation à déjeuner pour lé lendemain ; elle fut acceptée.

On se réunit à l'heure dite sur un terrain gazonné, labouré par les boulets ; Tétat-major français servit à l'état-major ailemaod un déjeuner succulent qui donnait illusion sur les ressources de la place ; les Vatel mayençais s'étaient surpassés et des bouteilles de vin de Champagne, laissées par Gustine, ne contribuèrent pas peu à entretenir la bonne humeur des convives. Le prince royal de Prusse était assis à côté de Reubell et le prince Louis près de Merlin avec lequel il causait guerre et combats ; Kalckreuth et le duc de Weimar avec Doyré, Dubayet et Rleber. Un peu plus loin le piquet de chasseurs d'escorte dhiait avec les hussards prussiens et saxons, que commandait un tout jeune et joU sous-lieutenant, un émigré français, le marquis de la Roche-Aymon, lieutenant général et pair de France sous la Restauration, et les vedettes se mirent aussi de la partie. Le repas fini, on joua à la course, on lutta à l'escrime, s'amusant de son mieux, comme si l'on était à cent lieues de Mayence et en pleine paix (1).

Le lendemain, au même endroit, Marigny et Decaen régalaient l'ennemi d'une autre façon : avec la légion des Francs, Marigny s'empara du village, tua tous les ennemis qu'il y trouva et revint avec des poules, du lard, des légumes, riche butin pour des assiégés affamés.

Dans la nuit du 8 au 9 juin, Jordy reçut l'ordre de tenter de nouveau l'enclouage des pièces de Gustavenbourg. Avec un détachement du 7* régiment de chasseurs à pied, 300 hommes environ, Jordy traversa le Mein sans bruit, égorgea les sentinelles et pénétra, sans un coup de fusil, dans la redoute que gardaient 400 Prussiens. La plupart se rendirent et parmi eux le major qui commandait la redoute ; les autres furent tués.

(1) Jean Reynaud : Vie et crreipondance de Merlin de ThionvilU.

Les pièces furent aussitôt enclouées, et Jordy ramena 1 canon et 2 obusiers, sans avoir perdu un seul homme.

Deux jours après, les Prussiens et les Saxons débusquaient nos troupes de Kostheim, mais Jordy avec son bataillon de la Meurthe et le 1*^' bataillon des fédérés de Paris les en chassa ; Tennemi revint à la charge et Jordy céda mais pour revenir et se réinstaller dans Kostheim ; à la fin, il resta maître du village incendié et effondré. Au cours de la lutte, Jordy s'empara d'un drapeau qu'il planta sur le parapet de la redoute. Dans la mêlée qui suivit, l'ennemi tenta de reprendre son étendard ; il n'y parvint pas, mais Jordy eut la joue et la langue percées d'un coup de baïonnette en le défendant.

En même temps Kleber «t Marigny* menaient une de ces opérations que chaque jour de ce siège mémorable vit tenter pour approvisionner la place et s'emparaient de Sainte-Croix d'où ils ramenèrent des vivres et des prisonniers.

Une petite redoute placée en avant du fort Saint-Charles fut aussi attaquée par l'ennemi, mais il ne parvint jamais à l'emporter, en dépitr de ses efforts et des sacrifices en hommes et en munitions. Elle était défendue par le lieutenant-colonel Travot (1) du 2« bataillon de volontaires du Jura, qui déploya dans ce poste une ténacité extraordinaire, digne commencement de sa belle carrière militaire. Sa résistance dura tout le siège et rien ne la dompta.

On était arrivé à la période critique du siège, à ce que les fils des assiégeants de Mayence en 1793 ont appelé le <c mo-

(1) Travot (Jean-Pierre), né à PoUgny (Jura) le 7 janvier 1767, se distingua surtout dans les guerres de la Vendée où il captura Cbarette, et devint général de division, baron et pair de France. Condamné à mort sous la Restauration par un jugement inique, il devint fou, fut enfin gracié et mourut dans une maison de santé, à Montmartre, le 7 janvier 1836. Sa ville natale lui a élevé une statue.

ment psychologique. » En effet, les parcs d'artillerie de siège, les munitions, S2 canons de divers calibres, 8 mortiers, avaient descendu le Hhin sur 25 bâtiments hollandais à trois-mâts et vendent d'aborder à Biberich. Le siège allait donc entrer dans une phase nouvelle, celle du bombardement.

« Un officier prussien conseillait de s*emparer de Ttle de Petersau, dont la pointe remontait entre Cassel et Mayence, d'y établir des batteries, de détruire le pont de bateaux et les moulins, et de donner l'assaut à Cassel, une fois qu'on l'aurait isolé et privé des secours de la place. Il proposait ensuite de se diriger vers le fossé où coulait le Zalbach, de s'y jeter sous la protection des batteries de Petersau qui enfileraient ce fossé et de tenter un assaut sur ce front qui n'était formé que d'une enceinte. Le projet était hardi et périlleux, car il fallait débarquer à Petersau, puis se jeter dans un fossé au milieu des eaux et sous le feu de Haupstein ; mais aussi les résultats devaient être très prjDmpts (1). »

Pour l'exécution de ce plan fort bien inspiré, il fallait aux troupes de l'élan, de la bravoure, un peu de cette fvria francese qui animait les soldats de Kleber, toutes qualités dont était bien dépourvue l'armée assiégeante. Aussi n'écoutat-on pas le plan si habilement conçu par l'officier prussien et se résigna* t-on à procéder aux opérations lentes et régulières d'un siège vis-à-vis de la citadelle et de la double enceinte de murailles qui s'y rattachait.

On était au milieu de juin lorsque l'on commença à ouvrir la tranchée devant Mayence et dès lors les travaux de siège furent poussés avec assez d'activité. Le 16 juin, on traça une première parallèlle, mais trop près de la place, à 800 pas à peine. Une impétueuse sortie de Merlin combla l'œuvre de l'ennemi qui dut reculer. Les ingénieurs allemands, quelque

(1) Thiers : Histoire de la Révolution française, livre 16.

peu alarmés, tombèrent alors dans Texeès contraire, et le 18, ils tracèrent une nouvelle parallèlle, mais à une distance de 1,S00 pas. Les sarcasmes dont ils furent couverts dans les rangs prussiens même, à cause de leur prudence, surtout de la part des partisans de Tattaque par Petersau que Ton avait abandonnée, les piquèrent au vif, et petit à petit, ils se rapprochèrent de l'enceinte. Au moment où ils en furent à bonne portée, de nombreuses batteries, établies en 28 endroits, garnies de 214 pièces de canon, dont 52 mortiers étaient en position et, dès le 18 juin, elles avaient ouvert le feu. Sur le Rhin, des batteries flottantes remontaient le cours du fleuve, lançant des projectiles incendiaires dans l'intérieur de la ville, par-dessus les murs qui bordent le quai et laissent de ce c6té la ville un peu à découvert. Un ofBciértrès distingué, le major Massow» inventa des bateaux remplis de matière combustible, pour faire sauter le pont, mais fort heureusement le câble cassa, dans la nijit du 29 juin, et la batterie avec ses pièces et les hommes qui la montaient s'en alla à la dérive, emportée par le courant ; elle tomba entre nos mains, sauf Masses qui put s'échapper à la nage.

Page 1