CLAUDE LE COZ
Claude Le Coz, né à Plounevez-Porzay (Finistère) le 2 septembre 1740, était principal du collège de Quimper lorsqu'éciala la Révolution. 11 adopta les nouveaux principes avec ardeur et acquit en Bretagne une telle autorité qu'il fut élu, en 1791, évêque constitutionnel d'Ille-et-Vilaino, en remplacement de révêque de Rennes François Barreau de Girac, qui avait refusé de prêter serment à la Constitution civile du clergé. Au mois de septembre de la même année il fut député à l'Assemblée législative par le département dont il était ladministrateur spirituel. A la môme époque il défendait la nouvelle église dans un écrit intitulé : Accord des vrais principes de r Eglise ^ de la Morale et de la Raison sur la constitution civile du clergé. C'était une sorte de manifeste que dix-huit évoques constitutionnels approuvèrent. A l'Assemblée législative il se montra libéral et tolérant; il parla en faveur des prêtres non assermentés et des ministres de Louis XVL Le Coz était un esprit modéré et profondément religieux. Il combattit certaines innovations qui lui paraissaient dangereuses; c'est ainsi qu'il se prononça énergiquement contre le mariage des prêtres et qu'il admonesta un de ses sufifragants qui avait donné la bénédiction nuptiale à un ecclésiastique. Cette conduite lui valut d'être emprisonné au Mont-Saint-Michel pendant quatorze mois. Lorsque Le Coz fut remis en liberté en
1795 il retourna à Rennes et y reprit ses fonctions épiscopales. Il y apporta le plus complet dévouement. Une lettre qu'il adressa, le 14 septembre 1796, à son illustre confrère Henri Grégoire, nous donne les plus curieux détails sur les difficultés qu'il montrait dans l'exercice de sa mission. Le Coz y parle de son état de pauvreté et de la nécessité où il est de ne pas quitter son trou- .peau. Il critique les agissements du gouvernement qui promet, dit-il, la liberté du culte et travaille à l'enchaîner. La suppression de l'habit ecclésiastique le révolte surtout, car elle favorise les prêtres séditieux et les scélérats (1).
<( Cher et respectable frère, j'ai reçu, avec votre lettre, la suite de VAvi^sur le schisme et la cinquième édition de la deuxième Encyclique et }e vous en fais mes sincères remerciements, ainsi que de toutes vos autres bontés. Votre courage alimente le mien et chacune de vos lettres m'est d'une très grande consolation; jugez combien je suis aise d'en recevoir. Néanmoins, je sens que ma correspondance vous est importune et cette idée reste comme une épine au fond de mon cœur.
« Je viens de lire non pas seulement avec joie mais avec admiration le tableau de \06 travaux. Quel zèle et que de vues il annonce! Plaise au Seigneur que ce cadre se remplisse pour sa gluire et pour le salut des àmcs ! j'aurois cependant désiré pour le moment, qu on n'eût point annoncé les articles 21 et 23 de la quatrième classe. Les malveillants en prendront une nouvelle occasion de crier aux novateurs; d'ailleurs, les raisons contre la langue vulgaire soiît d'une force épouvantable.
« Parmi le» ouvrages à faire ne pourroit-on pas placer celui-ci? Combien, dans tous les temps, la division de ses ministres a causé de maux h l'église de Jésus-Christ.
« Vous m'invitez d'aller vous joindre à Paris. Assurément
(1) CeUe lettre et la suivante ont fait partie de la collection Benjamin Fillon.
j'aurois bien du plaisir à m'y trouver avec vous et nos digoés frères, mais :
a 1^ Je ne me sens ni les lumières ni les talents nécesssdres pour entrer dans cette immense et profonde carrière dont vous me parlez.
tt 2"* Je n^ai pas le sou pour payer mes ports de lettres qui se multiplient de jour en jour; je serai bientôt forcé de vendre de mon petit ménage. Songez que, depuis deux ans, la République ne m*a point donné la valeur réelle do cent cinquante livres : je ne fais chaque jour qu'un très modique repas; néanmoins, je m'exerce à de nouvelles privations. Le cidre manquant absolument dans ce pays cette année et la République ne nous offrant qu'un papier cruel parce qu'il est dérisoire, je fais quelquefois mon dineravec un peu de pain sec et d'eau; et, grâcef à Ûieo, ma santé soutient ce régime qui vraisemblablement aura lieu fout Thiver prochain. Ceux qui me doivent encore ne peuvent ou ne veulent me payer et les autres m'ont remboursé dans une monnoie qui, toute réunie, ne me produiroit pas dix livres de pain.
a 3"" Ma présence ici est indispensable. Vous ne pouvez vous faire une idée de ma position. J'ai envie, besoin même de passer huit ou dix jours à la campagne ; la chose m'a été impossible i j'allai, dimanche dernier, à trois lieues d'ici, installer un curé, déjà l'on me disoit parti pour Paris et la désolation étoit dans mon troupeau.
(( 4* Enfin, quoique je fasse peu de bien, ma correspondance avec les départements voisins est fort active; et le petit nombre, de prêtres restés fidèles à leurs devoirs ont en moi une confiance dont je me sers pour ranimer la piété dans des contrées que semblent environner les ombres de la mort.
« Cambacérès et compagnie nous préparent donc de nouveaux outrages et de nouvelles entraves ? Et sans doute on les laissera faire comme leurs brutaux devanciers. Que d'inconséquences,
-risque d^absurdités ! Od veut la justice et chaque jour de nouveaux décrets semblent l'anéantir; on crie liberté pour le culte et jamais on ne travailla plus à Penchalner; on veut faire régner la tranquillité, la sûreté, et les moyens de les altérer, de tout bouleverser, semblent recherchés et pris avec affectation. La suppression seule de Fhabit ecclésiastique est d*une inconséquence, d^iue bêtise qui révolte ; par là on a facilité, non pas seulement aux prêtres séditieux, mais à une foule de scélérats, qui se donnent pour prêtres, les moyens d'égarer, de séduire, de ruiner le peuple et de le tenir dans une sorte d'insurrection. Vous semblez, mon cher frère, voir tout en beau ; je vous en fais mon compliment. Puissiez-vous avoir mille fois raison! Moi, malgré ma philosophie chrétienne, je me trouve accessible à des idées bien noires. Nisi dominus custodierit civitatem^ etc. Un État fondé sur l'injustice, la violence, la mauvaise foi, l'impiété, l'immoralité, m'offre toujours des pieds chancelants et ne peut me faire croire à sa durée... La loi seule, qui ordonne de payer en mandats au cours le quatrième quart du prix des biens nationaux, fait à la République des milliers d'ennemis dûal le déseqioir et la fureur peuvent causer l'explosioD la plus terrible.
« ie hasarde une lettre au rédacteur des AnnaUs religieuses.. Je vous prie d'en prendre leeture et de la feire pieser à son adresse^ si vous le jugea convenable, sinon, jelei-la au feu. Je sens qu'rile auroit besoin d'être retouchée, mais je n'en ai pomt le temps.
m Moittieiir AudreÎB (1) est à la vettle d'être élu eoadjatear de Vannes. Qu'en pensez-vous? Loi trouvez- vous une tète épiscofiale f
«I Nous voilà au jeudi et nous n*«voos pas encore nos Annales.
(I) Yves-lfiBrie Audreia, dépoté à r AsaeiDbiée lé^lstive et à te Ctmttntioa, devint évèque constitutionnel de Quimper en mai 1798 et périt en 1800 assas^ sine par ane bande dé chooans.
Je crains dé nouveaux malheurs. Les apôtres de la Ratso7i montrent plus de courage que ceux de TËvangile, ils ont des partisans partout. Ce que le crime a construit, le ciel souvent permet qu^il soit détruit par le crime.
« Adieu, soyez heureux et en sûreté. Je ne cesse de prier pour votre conservation. Souvenez-vous aussi de moi dans vos prières et me croyez avec le plus sincère et le plus tendre dévouement.
€ Je vous prie quand vous verrez le citoyen Rebour de lui remettre la note ci-jointe. »
Le Coz n'était pas, comme on Ta vu, très bien disposé pour la République, qu'il appelait «c un État fondé sur l'injustice, la violence, la mauvaise foi, Timpiété, l'immoralité. » Cependant il resta fidèle à la nouvelle église qu'avait organisée l'Assemblée constituante et dont il était un des chefs les plus influents. 11 présida le concile national des évéques constitutionnels qui se tint à Paris du 15 août au 12 novembre 1797, et celui de 1801, qui fut le dernier. Il approuva le Concordat et donna sa démission. Il était plein d'admiration pour le premier consul qui lui donna l'archevêché <le Besançon. Il applaudit à l'établissement de l'Empire, fit sa soumission au Pape et continua à remplir avec zèle ses fonctions épiscopales. En décembre 1813 il publia une Instruction pastorale sur l'amour de la patrie^ où il donnait un libre cours à son admiration pour l'Empereur. Il vit
avec regret le retour des Bourbons. Ceux-ci ne pardonnèrent jamais aux anciens évéques constitutionnels et le leur firent cruellement sentir. Lorsque le comte d'Artois passa par Besançon en 1814, il refusa de recevoir Tarchevêque Le Coz, qui essaya en vain de forcer la consigne et fut brutalement repoussé. Aussi avec quel enthousiasme le vieux prélat accueillit-il le retour de Napoléon. Quel dithyrambe que la lettre suivante adressée, le Savril 1815, àCambacères, qui venait de reprendre ses fonctions d*archichancelier de l'Empire et d'être nommé ministre de la justice. Croirait-on que ce haut personnage dont il chante les louantes est ce même Cambacérès qu'il traitait si dédaigneusement en 1796.
a Monseigneur,
« Je présume que la brillante explosion des grands compliments est à sa fin. Permettez donc à un Breton naïf et franc de saluer humblement Votre Altesse Sérénissime et de vous dire: Mon Prince, après celle que nous a causé le retour miraculeux de notre Empereur, notre joie la plus vive a été de voir reparaître Votre Altesse : nos regrets amers vous avoient accompagné dans votre retraite. Quel soulagement nous avons éprouvé en vous revoyant dans votre poste éminent.
«c Notre immortel Napoléon, pendant plusieurs années, se montra le plus grand capitaine de l'Europe, aujourd'hui il veut s'en montrer le plus sage philosophe, le législateur le pluH sublime, et c'est vous. Monseigneur, qu'il fait en quelque sorte asseoir à ses côtés pour le seconder dans cette étonnante conception. Nous, nous levons les mains au ciel ; nous le prions de bénir cet admirable projet d'une vraie restauration de notre patrie, de répandre ses lumières sur l'auguste auteur de ces nouvelles et ravissantes vues et sur ceux qu'il y associe en première ligne.
2« àNXti. — 11. ^^
«En 1791, en 1792, nos jeunes fous parlaient àerévolu' /îonn^r rAllemagne, Tltalie, l'Espagne, d*aller planter des municipalités àyienne,à BerlifiyàRonoe, etc. Ces rêves d'une jeunesse bouillante pourroient bien se réaliser par les sages proclamations de notre prodigieux Napoléon et par les maximes administratives dont il déclare vouloir faire les lois fondamentales de son nouveau règne. Puisse ce règne devenir Tépoque des vraies lumières, de la sage liberté, de la paix de l'Europe, de l'humanité, de la religion, des mœurs et du bonheur de tous les peuples*
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« Besançon, 8 avril iSlK.
« P. S. J'ose prier votre Altesse de jeter un coup d^œil sur le
petit mémoire ci joint de M. Guillaume, Tua des plus vertueux et des plus éclairés magistrats de mon diocèse. i>
En tête on lit ces mots : a Répondre à M. Tarclievéque une lettre de gratitude et lui dire qu'on prendra sa demande en considération. s>
Le Coz ne survécut pas longtemps à cette lettre. Parti peu de jours après pour une tournée épiscopale dans son diocèse, il fut atteint d'une fluxion de poitrine et mourut à Yillevieux, près de Lons-le-Saunier, le 3 mai 1815. Il évita ainsi la douleur de voir tomber de nouveau, et à jamais cette fois, le prodigieux Napoléon sur lequel il fondait tant d'espérances. Il échappa aussi aux injures et aux calomnies que lo gouvernement de laRestaur ration réservait aux quelques évéques constitutionnels que le Concordat avait confirmés dans leur dignité.
ÉTIBNNE GHÀRAVÂT.
LE