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Cet appui enhardit le génie allemand qui, après plusieurs jours d'une canonnade dont la place avait dû subir des dommages considérables, se décida k installer des parallèlles à meilleure portée de t'enceinte. Le 25 juin, on commença, sans être trop inquiété, des travaux à 800 pas, comme on avait déjà cherchéà te faire. Une fois tes retrancbemeats construits, on les arma de pièces de fort calibre. Mais à peine les avail-on dressées qu'une sortie de la garnison envahit les batteries, enclouà les canous, détruisant les travaux commencés. Il eût fallu dès lors renoncer à ouvrir une parallëlle si les grosses pièces postées en arrière n'avaient pas concentré leurs feux sur ce point. Une masse énorme de projectiles s'abattit en quelques minutes sur l'emplacement des tranchées ; les Franchis durent les évacuer précipitamment et le feu continua k ^ire si violent en cet endroit que désormais la vaillante garnison dut s'interdire les sorties. Le 28 juin, les Prussiens purent s'installer dans Weissenau dont Merlin les avait chassés peu auparavant.

 partir de ce jour le bombardement ne fit que redoubler d'intensité ; l'infortunée ville de Mayence fut littéralement accablée, sans rel&che, sous une pluie meurtrière 'de bombes qui, dans ses rues étroites et tortueuses,causaienl d'affreux ravages, effondrant les maisons, tuant femmes et enfants. Plus de 600 maisons furent détruites. Le 30 juin, Téglise Notre-Dame, criblée depuis plusieurs jours, où tout était réduit, en cendres, s'écroula avec fracas : déjà dans la nuit du 29, une tour de la cathédrale avait brûlé avec 50 ou 60 maisons environnantes. La population civile compta de nombreuses victimes, mais les pertes delà garnison ne furent pas moins grandes. Le général Deblou (1) fut tué dans la rue aux côtés do Reubell. Celui-ci, non moins brave que Merlin, quoi qu'on en ait pu dire (2), était sans cesse sur pied, parcourant les rues de Mayence où il faillit être assassiné. Il résida au quartier général, tant qu'il ne fut pas brûlé, et, loin de se cacher, se montrait sans cesse aux endroits périlleux. Son courage, sans être aussi éclatant que celui de Merlin, n'en était pas moins admirable. Chaque jour, il visitait dans les hôpitaux les malheureux blessés, méprisant la grêle de bombes qui tombait sans discontinuer et tuait du monde tout autour de lui. Un jour même, sous une nuée de boulets, il rattacha des bateaux mal amarrés qui fuyaient à la dérive avec quelques provisions. « Au bombardement de Mayence, les Prussiens furent féroces, comme l'avaient été à Lille les Autrichiens, et ils ne pouvaient pas se dire que du moins c'étaient des femmes, des enfants, des vieillards

(1) Le Moniteur 1 appelle à tort Duplon ; c'est le général Deblou. Il était au début de la campagne colonel du 3* d'infanterie, où il avait conquis tous ses grades, et était diBvenu général en mai 1792. Son fils, capitaine au 3* de ligne, et son neveu, le lieutenant Saralier, l'accompagnaient comme aides de camp.

(2) La conduite de Reubell fut très vivement attaquée , non seulement comme celle de Merlin par Maribon-Montaut à cause de la capitulation , mais on allajusqu*à contester son courage. Vérines, cbef du génie, à. Mayence, (que le Moniteur appelle Béril), le dénonça à la Convention dans la séance du 17 août 1793; il le représenta comme toujours caché et ne visitant jamais les soldats. Reubell n'eut pas de peine à se disculper.

français qu'ils tuaient ou estropiaient dans les rues de Mayence. C'étaient leur propre sang, leur propre ville, leurs propres monument^ qu*ils traitaient avec cette barbarie. Ils bombardaient pour le plaisir de bombarder : car ils devaient savoir que ce n'étaient pas des incendies qui feraient lâcher prise aux. soldats de Kleber... Les habitants n'osaient plus éteindre les incendies : les projectiles semblaient chercher et poursuivre les pompiers. Les belles tours gothiques des remparts s'écroulaient sous les bombes; les églises et les cloîtres brûlaient ;*la cathédrale avec ses deux dômes, a: la sévère tiare de Grégoire VII et la tiare splendide de Boniface YIII, j> s'enflamma. La bibliothèque du dôme, avec d'inappréciables trésors en livres et manuscrits périt : comme plus tard à Strasbourg, on ne put rien sauver... Le 30 juin, le feu prit à l'église des Franciscains qui servait d'hôpital; on ne put sauverions les blessés et malades : une quarantaine périrent sous les poutres embrasées ; de loin, on entendait leurs cris désespérés, on sentait l'odeur des chairs brûlées. Un autre jour, une bombe tomba sur un atelier d*arlillerie, mit le feu à plusieurs centaines d'obus et de bombes chargés et provoqua ainsi une épouvantable explosion (1). )>

On dut transformer les caves en refuges, y établir des hôpitaux ; mais elles regorgeaient de blessés qui, presque tous, succombèrent. Sur les remparts, la position était intenable ; on voyait couler sur les affûts de canon le sang et la chair de leurs servants mis en lambeaux, a Si l'on me prouve, disait plus tard Merlin à la Convention, qu'il y avait dans Mayence une place large comme mon chapeau où un homme ait pu être en sûreté pendant une heure, je porterai volontiers ma tète sur l'échafaud. > Goethe qui assistait en amateur 'aux travaux du siège, dansl'état-majordu roi de Prusse et qui en a laissé une relation vive et animée plutôt qu'exacte, Gœthe dit que <( le

(1) Alfred Rambaud : Le.^ Français sur le Rhin, pages 259-201.

spectacle était étrange ;,le ciel resplendissait d'étoiles, mais les bombes semblaient rivaliser avec elles ; t et Kleber disait : «Pendant six semaines, nousavons vécu sous une voûte de feu ; chaque jour du siège devrait être compté pour une campagne. •»

Pendant que ces sombres horreurs désolaient la malheureuse ville allemande, des Allemands, venus souvent de loin, attablés sur les coteaux voisins d'où Ton dominait la ville, assistaient à l'incendie comme h une gigantesque illuminalion, mangeant, butant, chantant des refrains bachiques et saluant par des hourras les colonnes de feu qui jaillissaient des éHificecs écroulés. Les c bons frères » allemaods agirent de même à Strasbourg en 1870.

Mais dans la ville, sous cette averse meurtrière, personne ne bronchait, pas plus les habitants, sauf de rares exceptions, que la garnison; et bien mal venu eût été celui qui aurait parlé de se rendre.

La faim allait cependant s'ajouter bientôt aux effroyables souffrances du bombardement, mais sans parvenir à abattre les courages, ni à diminuer la confiance. Les batteries flottantes du Rhin avaient eu bien vite rasé et incendié les moulins et les magasins à fourrages ; on avait dû moudre le grain dans des moulins à bras. Mais Tennemi prévenu concentrait parfois tous ses /eux sur le quartier où se trouvaient ces moulins, et il fallait requérir de force les ouvriers pour y travailler sous les bombes; il fallait les y n^aintenir sous la menace du sabre et encore ne réussissait*on pas.

L'approvisionnement de céréales était du reste fortement diminué; quant au bétail, il avait depuis longtemps complètement disparu ; les petites sorties du début du siège d*où l'on ramenait quelques bestiaux étaient devenues impossibles, et d'ailleurs elles eussent été sans résultat. Les médicaments aussi manquaient dans les hôpitaux où se pressaient deux mille malades ou blessés.

L'ardeur des soldats ne se trouvait pas atteinte. On en vit se jeter à la nage et aller couper les câbles des bateaux où l'ennemi avait installé ses batteries flottantes. Un jour même, un seul soldat amena ainsi , à la nage, un bateau chargé de 80 Prussiens, qui furent faits prisonniers. Kleber avait organisé un corps de mariniers avec les habitants des environs. Le jour du carnaval, tandis que les officiers prussiens donnaient un bal à Tauberge du Cheval-Blanc, à Bingcm, Kleber passa le Rhin à minuit, surprit les sentinelles, fit. prisonniers les officiers au nombre de dix, consola les dames et les laissa se retirer en leur offrant ses ex<;uses d'avoir ainsi troublé leur fête (4).

La famine croissait. Les chevaux étaient devenus le seul aliment un peu nutritif, et encore en manquait-on souvent, ou du moins le rationnait^on sévèrement. Des soldats affamés allèrent repécher dans le Rhin des cadavres de chevaux que le fleuve entraînait et s'en nourrirent; mais cette chair corrompue fut, comme on le comprend, nuisible et même funeste à la plupart d'entre eux. On leur interdit formellement cette pêche nauséabonde, mais l'appétit était plus fortque la défense ; le besoin d'augmenter une maigre portion flt souvent transgresser cet ordre et l'on dut mettre des factionnaires le long du Rhin pour en surveiller l'exécution.

Tous les historiens ont relaté les prix extraordinaires auxquels atteignirent les denrées pendant ce siège mémorable, prix que l'on devait revoir, hélas! presque les mêmes, au grand siège de Paris en 1870. Un chat valait 6 francs; la chair de cheval mort, 2 francs 25 centimes la livre. On connaît ce menu d'Âubert-Dubayet invitant à sa table les officiers de son étatmajor et leur faisant servir à dîner, comme plat de résistance, ce mets aussi rare que succulent : un chat flanqué de douze

(1) Ce fait est consigné dans un écrit de Merlin reproduit par Jean Keynaud, à qui nous rempruntons.

souris sur une purée d'avoine bouillie. Nous voilà loin des orgies gastronomiques, des c bons brochets du 'Rbin » que l'on osa reprocher par la suite à Merlin et aux Mayençais! Le vin seul soutenait un peu les forces et, par bonheur, Ton n'en manqua pas.

Cela n'empêcha pas de célébrer la fête de la Fédération le 44 juillet. On tira des salves d'artillerie; sur la place du Château, près du Freiheitsbaum (arbre de la Liberté), on éleva l'autel de la Patrie. Doyré et Merlin prononcèrent des discours patriotiques et firent renouveler aux Mayençais le serment de vivre libres ou de mourir. Les hommes eurent en gratification trois onces de viande de cheval. Pour égayer la soirée, l'ennemi, supposant que la fête avait tourné les têtes et que les postes seraient mal gardés, voulut surprendre le fort Mars, où commandait Jordy. Celui-ci, toujours sur ses gardes, les laissa s'approcher dans les ténèbres (il était il heures du soir), puis soudain ses 19 pièces d'ariillerie, son infanterie postée le long du rempart dirigèrent un feu roulant qui coucha par terre i ,200 Allemands ; le reste s'enfuit en désordre ; pas un des nôtres n'avait été touché.

Le numéraire, surtout la monnaie de billon, manquait également ; cette disette monétaire se compliquait encore de ce fait que les Prussiens avaient mis en circulation dans la place de faux assignats.. On émit du papier-monnaie avec cours forcé et l'on frappa une monnaie spéciale, des sous en bronze doré de petit module (1). La solde resta quand même en retard, et les troupes, sans vivres, sans vêtements, ne purent toucher leur paye arriérée qu'après la rentrée en France. On verra

(1) Ces sous étaient assez minces et d'une sphéricité peu régulière. La face portait un faisceau surmonté du bonnet phrygien, entouré de laurier et de chêne; en exergue, on Usait: République française, 1793,' Tan 9*, Au revers, le centre portait rindication de la valeur : 1 sol, entouré de cette légende: Monnoye de siège de Mayence.

Ces sous, d'ailleurs assez mal frappés, étaient recouverts d'une légère teinte dorée.

ensuite quelles difficultés créa le remboursement de ce papier.

La privation la plus pénible encore était assurément celle de nouvelles du dehors. Depuis trois mois, aucune nouvelle de France n'était parvenue. On avait essayé de tous les moyens pour s'en procurer et pouf faire connaître à la Convention la véritable détresse où Ton était. Aucun des émissaires que l'on employa ne parvint à rompre l'investissenjent^ tant les communications étaient soigneusement interceptées, c Une dame qui allait voyager en Suisse, un prêtre qui avait pris le chemin des Pays-Bas, » n'en purent venir à bout. On envoya des espions qui devaient traverser le camp^ assiégeant; ils échouèrent également. On eut recours à un autre stratagème ; on plaça des filets d'une rive à l'autre du fieuve, pensant que peut-être on aurait jeté dans le Rhin des bouteilles contenant des nouvelles de l'armée. Mais ni Custine, ni Beauharnais ne s'étaient avisés de cette ruse si simple et l'on ne trouva jamais rien dans les filets.

Pour accroître les angoisses de la malheureuse garnison, les Prussiens faisaient passer aux avant-postes, parles sentinelles, de faux Moniteurs imprimés à Francfort, où Ton annonçait la défaite de l'armée du Rhin, la révolte de Dumouriez contre la Convention qu'il avait renversée et le rétablissement du roi . Louis XYil avec une Régence (I). On conçoit sans peine l'inquiétude poignante que ces faux récits répandaient parmi les soldats. Combattre, souffrir et mourir, ce n'était rien; mais combattre et mourir pour la République, alors qu'elle avait déjà succombé à Paris, sous les efforts des factions, c'était plus que n'en pouvaient supporter des courages humains, et le découragement commençait à se glisser dans les &mes,

(1) La presse existait toujours à May ence ; plusieurs journaux y paraissaient comme au temps normal, de même que le théâtre jouait et que les bals restaient ouverts. Mais ils ne publiaient aucune nouvelle du dehors et ne contenaient que des tirades patriotiques et le récit des combats du siège.

malgré l'âpre et chaleureuse éloquence de Merlin de Thionville qui rehaussait tous les cœurs à la hauteur du sien.

 ces alieroatives d*abattemeot et de désespoir, succédaient tout à coup des espoirs, fous, insensés, qui surexcitaient tous les courages. Une nuit, on s'éveille en entendant au loin le grondement d'une formidable canonnade. Plus de doute, c'est l'armée du Rhin qui livre bataille ; elle est victorieuse ; -elle approche; demain, au lever du soleil, elle sera là et Mayence sera délivrée ! Hélas, bientôt le bruit s'éteint et l'armée qui avait aussitôt pris les armes pour aller à la- rencontre de ses frères, rentre au matin tout attristée et déçue dans ses cantonnements. Ce qu'on avait pris pour les sourdes détonations de l'artillerie, n'était que le roulement lointain d'uîi orage. 11 faut avoir vécu ces heures d'attente fébrile. et d'anxieuse impatience, pour comprendre ce qu'il y eut de découragement dans Tarmée après une si cruelle déception ; on .eût dit que la joie, suivie sitôt de la désillusion, avait brisé le ressort de ces hommes si fortement trempés. Et cependant, de pareils espoirs renaissaient sans cesse; on croyait chaque jour voir apparaître l'armée libératrice, et chaque jour un espoir trompé faisait place à quelque autre aussi rapidement déçu. Une espéradce obstinée soutenait seule les cœurs, mais elle les soutenait tous, au même degré, sans qu'il se fût produit encore aucune défaillance.

Il n'en était 'pas tout à fait de même dans la population civile, qui voyait ravager ses foyers et subissait passivement toutes les horreurs d'un siège. Elle avait montré un véritable esprit de sacrifice et de courage, enflammée qu'elle était par les principes de la Révolution ; mais elle était arrivée alors à la plus grande lassitude. Une populace violente, affamée d'ailleurs, se ruait parfois sur les Français; leur haine s'attaquait surtout aux Jacobins mayençais qui, pendant tout le siège, ne cessèrent de tenir leur club où ils exaltaient les sen-

timents patriotiques. Sauf les patriotes rhénans qui avaient appelé de tous leurs vœux les Français, leur avaient fait ouvrir les portes et craignaient à bon droit un châtiment terrible au retour des Allemands ; sauf cette poignée de gens hardis et trop compromis pour espérer le pardon, les Mayençais, qui n'avaient pas les mêmes motifs d'ardeur ou de crainte, n'aspiraient qu'à voir finir au plus vite cette défense héroïque qu'ils n'admiraient que tout juste.

Les souffrances s'aggravaient d'ailleurs chaque jour davantage. Des soldats, des habitants en vinrent jusqu'à faire bouillir leurs chaussures découpées en minces lanières et à se nourrir de cet étrange aliment. D'autres firent de la soupe avec de 'l'huile de poisson et y mèlaiéht une herbe vénéneuse qui les rendit fous.

Vers la fin de juin, deux à' trois mille habitants, femmes et enfants surtout, demandèrent à partir du côté de Cassel. Aubert-Dubayet accorda la permission, mais les assiégeants, leurs compatriotes, ne montrèrent pas autant d'humanité. Us repoussèrent sans pitié ces a bouches inutiles » qui, pour eux, avaient l'avantage d'accélérer là consommation des vivres et iU refusèrent de les laisser s'enruir. Schœnfeld, outrant les lois de la guerre et pour mieux accentuer son refus, leur lança même quelques boulets. Les malheureux se réfugièrent sur les glacis, mais ils s'y trouvèrent entre deux feux. La nuit était venue et une pluie glaciale tombait. Au milieu de l'obscurité, ils errèrent toute la nuit, trempés, grelottants, exposés à tous les coups ; bon nombre d'entre eux périrent ou furent blessés.

Aubert-Dubayet, indigné, voulait envoyer un cartel au général prussien et vider par un combat singuliei' cette question d'humanité; on l'en empêcha.

Les survivants rentrèrent le matin dans Mayence, dont Reubell, ému de pitié, leur fit rouvrir les portes. Nos soldats

les aidèrent à regagner leurs maisons, rapportant dans leurs manteaux des enfants blessés. Merlin fit mieux; il ordonna aux chasseurs de sortir, comme pour combattre, mais en réalité c'était pour ramener en croupe les infortunés mayençais ; violation des règlements d'une place assiégée qui interdisent de reprendre quiconque a mis le pied hors des murs, mais que nul n'eut le courage de blâmer et qui témoigne des sentiments généreux de Merlin. Le lendemain, le conseil de défense approuva Merlin et autorisa la rentrée de ces malheureux.

Cependant, rien ne venait annoncer une prochaine délivrance. Custine, devenu aussi timide qu'il avait été hasardeux, ne se croyait jamais assez fort et répondait à ceux qui blâmaient son inaction, qu'il lui fallait beaucoup de cavalerie pour opérer dans les plaines du Palatinat, beaucoup de fourrages pour nourrir les chevaux,' et qu'il attendait les récoltes. Il fatigua à la longue la patience de la Convention qui, ainsi que nous l'avons dit, le tran^orta à l'armée du Nord. Son successeur Beauharnais invoqua les mêmes prétextes ; nous l'avons vu déjà s'oubUer dans les délices de Strasbourg et s'endormir au milieu de fêtes qui redoublaient sa mollesse naturelle, satisfait lorsqu'il avait livré quelque petit combat.

Il aurait eu peu de chose à faire pourtant pour secourir Mayence ; son armée et celle de la Moselle occupaient d'excellentes positions, d'où elles étaient inexpugnables. Maltresses * de toute la chaîne des Vosges, elles barraient tous les passages et do>ninaient le cours du Rhin; libres de leurs mouvements, elles pouvaient se porter partout où il le fallait et choisir même la route qui leur convenait. Devant elles, s'étendaient des forces ennemies peu importantes et très disséminées, sous les ordres de Brunswick et de Wurmser; ceux-ci ayant conscience de leur position aventurée ne bougeaient pas dans leurs lignes. Beauharnais pouvait se jeter sur un des corps indistinctement, l'écraser, puis courir sur l'autre pour l'acca-

bler à son tour; la route de-Mayetice était alors ouverte. Uoucbard l'avait tenté à trois reprises avec l'armée de la Moselle, mais il avait échoué, ne disposant pas de forces suffisantes. Bouchotte, alors ministre de la guerre, comprit ce qu'il était possible de faire, et il donna impérativement à Beauharnais Tordre de marcher en avant coûte que coûte et de débloquer Hayence. Beauharnais se mit aussitôt en mesure d'obéir et porta ses colonnes dans le Hundsruck, où il s'empara des gorges d'Anweiler et des hauteurs de Frankweiler.

Mais il était trop tard. A l'heure où l'armée du Rhin se décidait enfin à la secourir, Mayence avait capitulé.

Quelques jours auparavant, la redoute Merlin, battue en brèche avec fureur, était devenue intenable et aurait dû être évacuée, si Merlin, prêchant d*exemple, la pioche à la main, n'avait pas fait exécuter, sous le feu, par tes patriotes mayençais, des travaux pour la préserver. L'ennemi donna l'assaut et s'en empara, puis la retourna contre nous. Merlin, exaspéré, se précipite vers la Légion des Francs : « Trente hommes de bonne volonté pour mourir avec moi, » dit-il. Cinquante se présentent, et se mettant à leur tète avec Marigny, Merlin tombe sur l'ennemi, le bat, le disperse, le chasse de sa redoute qu'il réoccupe aussitôt. Les Prussiens reviennent à la charge ; trois fois la redoute fut prise, reprise, puis reperdue ; enfin, Merlin dut céder; l'ennemi s'y maintint et prit encore une autre petite redoute un peu en arrière. Le corps de place allait être attaqué.

Ce n'était pas tout et la situation alimentaire était plus grave. On avait des vivres pour quelques jours encore et pas un courage n'avait fléchL Mais il était évident qu'avant dix jours, les approvisionnements seraient totalement épuisés, que Ton serait à la merci de l'ennemi, et qu'il faudrait se rendre à discrétion. Ne valait-il pas mieux, tandis qu'on était encore armé et combattant, obtenir des Prussiens de meilleures con-

ditions et conserver à la République qui en avait si grand besoin, au lieu de la rendre prisonnière, une armée qui venait de fouruir tant de preuves d'une vaillance extraordioure, et des chefs éprouvés comme Dubayet et Kleber.

Les représentants du peuple, hs généraux, envisagèrent ainsi la situation, et après une tentative inutile, afin d'obtenir que Reubell se tendh à Paris pour connaître les événements, ils décidèrent de demander la capitulation. Si aucune brèche n'existait au corps de la place, la disette allait bientôt la réduire et, après trois mois de siège, il étaitpermis de ne plus compter sur un ravitaillement. Les hôpitaux étaient encombrés par 1 ,900 blessés dépourvus de tout ; SOO hommes avaient été tués ou étaient morts de leurs blessures. On allait manquer de boulets pour les pièces de 16, de bombes pour les mortiers. Entouré d'ennemis, toujours à la veille d'une révolte dans la ville, séparé de la France que Ton pouvait croire retombée sous le joûg, n était-on 'j[>as excusable en ne prolongeant pas de quelques jours une douloureuse agonie?

Les délégués de la garnison de Mayence prirent le chemin qui conduit à Marienbourg, ce chemin qu'avaient suivi, dix mois auparavant, les officiers autrichiens sollicitant une capitulation.

Le roi de Prusse se montra assez modéré; il consentit à la sortie de la garnison avec armes et bagages, à condition qu'elle ne servirait pas d'une année contre TAllemagne et ses alliés. Un point plus délicat à régler, c'était le sort des patriotes mayençais sous le coup des représailles. Après bien des diffi* cultes, le roi de Prusse, inflexible d'abord, leur accorda la faculté de sortir en même temps que l'armée française, mais confondus avec la garnison et sous l'uniforme français, le roi ne pouvant pardonner à des sujets coupables. Merlin de Thiou" ville voulait que l'on refus&t cette condition et renouvela sa proposition de se frayer un passage à main armée à travers les

lignes ennemies ; le Conseil refusa. Alors Merlin s'offrit luimême à discrétion, en gage des patriotes mayençais. Le roi.de Prusse n'accepta pas ce magnanime dévouement. On se mit enfin d'accord, en décidant que les patriotes mayençais seraient échangés avec les otages allemands qu'avait arrêtés Custine et qui depuis lors étaient détenus à Nancy. Une question subsidiaire faillit encore faire tout échoujsr ; ce fut celle du papiermonnaie, dont on avait émis pour 3 millions, et qu'il fallait rembourser. Le général Doyré, le directeur des ambulances Favreux, l'ordonnateur en chef, les médecins et les malades, 3,085 hommes environ, durent rester internés dans Mayence en garantie du remboursement de cette somme. Là, on les y considéra comme de simples prisonniers pour dettes^ et ils ne bénéficièrent pas des adoucissements qu'on accorde aux prisonniers de guerre. Plus tard, les rigueurs s'accrurent à leur égard ; Doyré et 23 officiers furent enfermés à Erfurth et assez maltraités ; 8 y périrent. Les autres, Doyré', l'adjudant général Chadelas, le chef de bataillon d'artillerie Douay ; Fromental, capitaine au 10* bataillon de la Meurthe; Rocager, quarti'ermattre du 6' bataillon du Jura ; Satter, lieutenant au S* régiment d'artillerie ; Dupont, chirurgien-major qu chef; Duplais, apothicaire-major, et Favreux, directeur des ambulances, ainsi que leurs familles, ne rentrèrent en France qu'à la fin de 1794.

La capitulation fut signée le 23 juillet 1793. Mais il fut plus difficile de la faire accepter de la garnison que de l'obtenir de l'ennemi. Ces intrépides soldats s'étaient attachés aux murailles, où ils avaient tant combattu et tant souffert. Pour la première fois, ils se livrèrent à des actes d'indiscipline, refusant d'obéir à leurs généraux, tonnant en imprécations de rage et de douleur, brisant les armes, préférant s'ensevelir sous les ruines de la cité. Il fallut toute l'énergie et l'autorité de Eleber et de Merlin pour les apaiser.

Enfin, le 23 juillet, l'évacuation de Mayence eut lieu. La petite et généreuse armée, 17,308 hommes, en trois colonnes, défila devant le roi de Prusse et son état-major, saisis d'admiration pour cette poignée de jeunes gens qui venaient d'accomplir de tels prodiges. Ils croyaient avoir eu devant eux près de 50,000 hommes de vieilles troupes et ne pouvaient en croire leurs yeux. Rendu chevaleresque par la victoire, l'ennemi sut rendre hommage à ceux qui lui avaient si bien résisté. A chaque officier qui passait, dont la conduite avait été remarquée pendant le siège, le roi adressait un salut et quelques paroles flatteuses. Ces compliments à des vaincus, émanant d'un tel vainqueur, avaient une haute valeur et ne devaient pas influer peu sur le verdict que la Convention porta quelques jours plus tard sur la capitulation de Mayence. Goethe a tracé du défilé de l'armée de Mayence un tableau pittoresque, quoiqu'inexact en plusieurs passages :

« Des cavaliers prussiens ouvraient la marche, la garnison française suivait. Une colonne de Marseillais (1), petits, noirs, bariolés, déguenillés, s'avançait à petits pas. Ensuite venaient les troupes régulières, sérieuses et mécontentes, mais nullement abattues, ni humiliées. L'apparition la plus frappante fut celle des chasseurs à cheval. Ils s'étaient avancés jusqu'à nous dans un complet silence : tout à coup leur musique fit entendre la Marseillaise. Ce Te Deum révolutionnaire a quelque chose de triste et de menaçant, même lorsqu'il est vivement exécuté. L'effet fut saisissant et terrible, et le coup d'œil imposant, quand les cavaHers^ qui étaient tous de grande taille, maigres et d'un certain âge, et dont lamine s'accordait avec ces accents, passèrent devant nous. Une troupo, attira particulièrement l'attention : c'était celle des commissaires. Merlin de Thion-

(1) 11 n'y eut pas, croyons-iious, de bataillons marseillais à Mayence.

ie annAk.— II. 17

ville, en habit de hussard (1), remarquable par sa longue barbe et son regard sauvage, avait auprès de liii un autre personnage habillé comme lui. Le peuple voulait se jeter sur eux. Merlin s'arrêta, fit valoir sa dignité de représentant du peuple français, la vengeance qui suivrait toute insulte. Il conseilla la modération; « car ce n'est pas la dernière fois, dit-il, que vous me voyez ici (2). » La foule demeura interdite, pas un ne

branla. »

La populace allemande qu'on avait maintenue pendant tout le siège attendait en effet Merlin et surtout les patriotes, aux portes de la ville. Dès qu'ils parurent, elle se précipita sur eux pour les enlever, mais Merlin tirant son sabre les fit rentrer dans Tordre. Toutefois, dans les derniers rangs de la colonne, plusieurs patriotes furent saisis et emportés en ville, où leurs maisons furent pillées. Ceux qui n'avaient pu partir avec les Français, ou avaient été repris, furent arrêtés et conduits à Coblentz; parmi eux, Metternich, rédacteur de VAmi du Citoyen: Munch, rédacteur du Républicain de Franconie; Ruppel, un prêtre marié ; Falciola, négociant, et son frère le chanoine; Kammerer, maire de Bingen. D'autres clubistes, Stenner, Kunz, Heflin, Bompel, et des femmes, celle de Falciola notamment, furent emprisonnés à Kœnigstein, en butte aux mauvais traitements et ne furent délivrés qu'en 1 79S . Avant leur incarcération, on leur avait fait allumer le bûcher où devait être brûlé l'arbre de la liberté ; les hommes en bonnet rouge, les femmes avec une couronne de paille, furent pro-

(1) Il y a iàprobablementune erreur. Merlin^ nous l'avons vu, se vêtit pendant tout.le si(>ge d'un costume de simple artilleur. Gœthe a sans doute confondu Merlin avec le patriote mayençais, Riffel, qui sortit à ses côtés sous Tuniforme des chasseurs à cheval. Riffel prit plus tard, en Vendée, le commandement de la légion des Francs, à la tête de laquelle il périt glorieusement, le 19 septembre 1193, au combat de Torfou, après avoir chargé cin^ fois les bandes royalistes. La Convention secourut sa veuve et adopta ses enfants.

(3) Il disait vrai ; deux ans après, Merlin de Thionville entrait de nouveau dans Mayence, après un long et mémorable siège.

menés ignominieusement par la ville. Une véritable chasse aux patriotes s'organisa sous l'œil protecteur de l'autorité ; partout ils furent traqués, battus, leurs propriétés saccagées, leur famille maltraitée; la populace avait retrouvé du courage contre ceux qui avaient voulu lui donner la liberté. Blau mourut sous les coups de bâton ; Forster, Witekind, Hoffmann qui présidait le club jacobin, étaient parvenus à s'échapper, avec Hauser, Dorsch et Riffel qu'on croyait écbarpé. Le baron de Wolfransdorf, gouverneur de la ville, ne fit rien pour empêcher ces excès et prêta même ses hussards pour les faciliter.

Il ne fait pas bon en Allemagne se dévouer à ses concitoyens ! Celte persécution que nous avons vue à Mayence sévissait avec une égale cruauté dans tous les pays du Rhin, à Worms, à Spire, à Bergzabern; il en coûta cher à ceux qui avaient voulu tenter Tessai d'une République rhénane.

La petite armée de Mayence, joyeuse malgré tout de se sentir libre et de revoir bientôt la patrie, s'avança rapidement pour regagner la terre de France. Son général en chef Doyré était, comme nous l'avons dit, resté à Mayence, et Aubert- Dubayet avait pris le commandement ; Humbert était à l'avantgarde. Une escorte de hussards, sous les ordres de Hohenlohe, les accompagna jusqu'à la frontière.

Lorsqu'on approcha de Sarre-Libre (ci-devant Sarrelouis), la population, ses officiers municipaux en tète, vint au-devant des troupes, avec des couronnes de chêne; une fois entrés dans la ville, un banquet les attendait, et l'on célébra leur courage et leurs vertus.

Le lendemain, par un subit coup de théâtre, tout était changé. Des gendarmes venaient arrêter sous leur tente Aubert- Dubayet et Kleber, qui se remirent entre leurs mains, heureux encore de donner cet exemple de soumission aux lois, après avoir été des modèles de valeur militaire.

Voici ce qui s'était passé. Lorsque le capitaine Vidalot

Deserat(de Goussey), envoyé par Doyré, vint annoncer à Tarmée de la Moselle la capitulation de Mayence, les représentants du peuple Maribon-Montaut(i), Ruamps et Soubrany, commissaires près de cette armée, entrèrent dans une violente fureur, firent arrêter l'officier qui leur portait cette mauvaise nouvelle et écrivirent aussitôt à la Convention, pour lui annoncer la capitulation de Mayence et réclamer « une mort ignoble pour ceux qui n'ont pas su l'attendre glorieusement. » L'ancien marquis de Montant surtout ne décolérait pas et dirigea contre ses collègues de l'armée de Mayence les plus graves inculpations. A ce . récit, la Convention décréta, le 28 juillet, sur le rapport de Barère, qu'il y avait lieu à accusation contre le général Custine, et que le général Doyré et tous les ofQciers de l'état-major seraient amenés à Paris sous bonne et sûre garde. Elle invitait en outre les représentants du peuple près la garnison de Mayence à venir immédiatement rendre compte à la Convention de la reddition de cette ville. Quant à la garnison, elle devait rentrer dans l'intérieur du territoire. C'était l'exécution de ces ordres qui s'accomplissait à Sarrelouis. Quelle ne fut pas la surprise, quel ne fut pas le désespoir de ces vaillants soldats en voyant arrêter ainsi les généraux qui les avaient conduits à la victoire, et ta population qui les couronnait la veille, les regarder aujourd'hui comme des

(1) Maribon, marquis de Montaut t Louis}, né au château de Montaut» près Montréal (Gers), en 17f)4, avait été mousquetaire. Lieutenant-colonel de la garde nationale de Gondora et administrateur du district, il fut élu représentant du Gers à la Législative, et réélu à la Convention où il siégea parmi les plus exaltés, et fut même poursuivi comme terroriste. Amnistié en IIOG; il se retira dans ses propriétés, fut proscrit comme régicide, en 1816, et ne rentra en France qu'après la Révolution de 1B30. Il mourut à Montaut, en juillet 181-2.

Pierre-Claude Ruamps était un cultivateur de la Charente-Inférieure» membre ardent de la Législative, puis de la Convention.

Soubrany (Pierre- Amable-Auguste. marquis de), né à Riom, le 15 septembre 1753, était un otIQcier de cavalerie devenu maire de Riom, représentant du Puy-de-Dôme à la Législative, puisa la Convention. Il fut guillotiné avec Goujon etRomnie, le *^7 juin 1795.

traitres et les couvrir d'iDJures ! (i). Us se préparaient à attaquer la ville et à délivrer leurs officiers^ lorsqu'on les rappela au respect des lois.

La sévérité de la Convention n'était pas justifiée, on en conviendra; la résistance avait été trop belle, la capitulation trop honorable pour flétrir ainsi les défenseurs de Mayence. Il faut bien dire pourtant que si la place avait tenu huit jours de plus, les Allemands, au lieu d'une victoire, auraient compté une défaite ; ils ne se seraient pas emparés de Mayence et l'armée du Rhin eût rencontré un triomphe en venant la délivrer. Frappant exemple qu'une place assiégée ne doit ! imais ouvrir ses portes qu'à la dernière extrémité !

L'armée, privée de ses chefs, continua sa marche. A Metz, ce fut bien pis qu'à Sarrelouis; les jacobins firent interdire aux Mayençais l'entrée de la ville dont ils les regardaient comme indignes et on les fit bivouaquer sur le polygone. Devant cette épouvantable humiliation, on conçoit quelle amère douleur envahit l'âme de ces vaillants qui avaient conscience de leurs efibrts. Ces héroïques soldats pleurèrent comme des enfants : ils brisaient leurs fusils, foulaient aux pieds leurs cocardes, puis soudain, furieux, n'écoutant plus la voix de leurs officiers, ils se précipitèrent dans Metz et coururent à l'Hôtel de Ville. La municipalité avait fui à temps, heureusement pour elle ; les soldats se répandirent par les rues en poussant des cris de vengeance ; enfin, Beaupuy et Decaen parvinrent à apaiser la sédition et le Directoire du district permit aux soldats l'entrée de la ville, où bientôt les habitants, mieux informés, fraternisèrent avec eux.

(1) n faut lire dans le beau roman national de MM. Erckmann-Ghatrian : V Histoire d'un Paysan^ troisième partie : VAn ! de ia République, le retour des soldats de Mayence et leur douleur à la vue des outrages dont on les accablait. MM. Erckmann-Chatrian ont tracé du siège de Mayence un récit tellement pittoresque et vrai qulls découragent presque ceux qui veulent décrire les mêmes scènes avec plus de rigueur historique.

Pendant ce temps, Merlin de Thionville, qui avait quitté l'arqée pour aller à Thionville embrasser son vieux père qu'il ne devait plus revoir, Merlin arrivait à Paris. U se rend à la Convention, à l'heure de la séance, et sa vue excite l'étounement général et la plus vive curiosité. On l'avait dit mort^ on avait affirmé qu'il s'était jeté dans le Rhin pour se soustraire ù la honte de la capitulation, tant son héroïsme était proverbial parmi ses collègues. Et voilà qu'il apparaît poudreux, l'habit en lambeaux, le chapeau couvert de fer tout bossue, la barbe hérissée et poussiéreuse, méconnaissable; on s'empresse autour de lui; on l'informe de ce qui se passe, on lui lit le verdict de la Convention. Merlin rougit sous l'affront et ne fait qu'un bond à la tribune. C'était le 4 août; Danton présidait. A peine Merlin, débraillé et superbe, est-il à la tribune, qu'un silence solennel s'étabUt. En quelques mots ardents, entrecoupés, Merlin retrace l'héroïsme de ses soldats de Mayence, leurs souffrances, leurs efforts, leurs victoires. Des applaudissements chaleureux l'interrompent; il continue; l'émotion gagne tous les bancs, et Merlin descend de la tribune au milieu d'une ovation spontanée qui lui fait verser des larmes.

La Convention rapporta, séance tenante, le décret de blâme rendu contre les Mayençais, et, sur la proposition de Thuriot, décréta que c la garnison de Mayence a bien mérité de la patrie et que les officiers de son état-major, qui sont en état d'arrestation, seront mis sur-le-champ en liberté. » Elle décide en outre que Merlin et Reubell seront chargés d'annoncer cette décision aux troupes mayençaises. Danton, président, se lève alors, et en signe de réparation, au milieu des applaudissements de l'Assemblée tout entière, donne à Merlin le baiser fraternel. Trois jours après, le général Dubayet comparaissait à son tour et recevait les mêmes hommages.

Merlin de Thionville et Reubell partirent aussitôt rejoindre leurs compagnons d'armes pour leur porter la bonne nouvelle.

Us trouvent à Sens la !'• diviâion, celle de Dubayet p Tannulation du jugement rendu contre leurs chefs transporte de joie ces braves soldats. Â Nancy, les représentants Prieur de la Côte-d'Or et Jean-Bon Saint-André se joignent à Merlin et à Reubell, et la douleur de ces braves disparaît enfin. Dès lors, les populations ne se montrèrent plus hostiles, ni insultantes ; mieux édifiées, elles accueiUipent convenablement la garnison de Mayence ; mais ce ne fut qu'à Orléans que les Mayençais furent réellement traités en Français et en héros.

Aussitôt libéré, le général Aubert-Dubayet alla, avec plusieurs de ses officiers, rendre compte à la barre de la Convention des travaux du siège auquel il venait d'assister :

c Pères de la Patrie, dit-il, les chefs de Tétat-major et moi, nous* sommes revenus avec les honneurs de la guerre, nos drapeaux tricolores déployés, et nos baïonnettes, qui nous avaient si bien servi contre les ennemis de la République, étaient au bout de nos fusils. Elles étaient destinées à purger le sol français des brigands qui le déchirent et jamais nous ne les aurions déposées aux pieds des esclaves que nous avions si longtemps combattus. Mais la jalousie et la calomnie nous avaient précédé dans cette patrie que nos cœurs idolâtrent; elles avaient noirci les hommes de bien qui l'avaient servie avec simplesse et désintéressement; nos cœurs en étaient navrés. Mais, Pères de la Patrie, votre justice nous a rendu avec solennité l'estime de nos concitoyens. »

Alors il retraça quelques épisodes du siège, contant les épreuves subies par ses soldats < qui ne connurent jamais le danger et à qui chaque jour devrait être compté pour une campagne. » Il terminait en disant : « Citoyens représentants, nous ne demandons qu'une faveur pour prix de nos travaux : c'est de marcher le plus tôt possible sur la Vendée. Si nous ne scellons pas la liberté de notre sang, je vous en assure, vous n'aurez pas de républicains plus zélés et plus fidèles. »

« Braves citoyens, leur répondit le président Danton, je ne vous consolerai pas d'une injustice momentanée ; les applaudissements dont vous avez été couverts en entrant, vous ont prouvé que si les représentants du peuple ont pu être un moment trompés, ils n*ont pas attendu que vous leur fissiez le tableau de votre conduite pour honorer votre courage. Lia Convention a entendu avec admiration le récit que vous venez de lui faire ; dites à vos compagnons que tous les Français la partagent. »

On applaudit chaleureusement et le président invitait Aubert- Dubayet aux honneurs de la séance, après lui avoir donné, sur la proposition de Maure, TacColade fraternelle, au nom de la République.

Le 17 août, on décidait que Merlin de Thionvillo et Reubell seraient chargés de conduire les Mayençais en Vendée; ils partirent immédiatement.

Quelle ^Tandeur d'âme, quelle noblesse et quelle simplicité chez ces héros de la République, qui ne demandent d'autre réconàpense que l'honneur de voler à de nouveaux périls, à de nouveaux sacrifices ! Les paroles que Dubayet prononçait sur eux, la postérité se les appropriera pour formuler le jugement définitif qu'elle portera sur le siège de Mayence.

Un mois après, ces 18,000 héroïques soldats et leurs chefs étaient transportés en poste dans la Vendée, où, au milieu de l'ineptie des généraux, de l'inexpérience des troupes, leur groupe d'hommes aguerris par mille combats vint former le premier noyau sérieux contre lequel se brisèrent enfin les insurgés royalistes. On ne pouvait mieux utiliser ces admirables soldats, puisqu'ils ne pouvaient servir avant une année contre la coalition. C'était d'ailleurs des hommes doués au même degré qu'eux des vertus civiques et guerrières qui seuls pouvaient contribuer à la soumission et à l'apaisement d'un pays révolté. Dans la main de Hoche, les soldats de Mayence,

après avoir été des héros, furent ses meilleurs auxiliaires, les plus habiles pacificateurs. L'abbé Bemier le comprit dès qu'il les vit arriver en Vendée ; jamais il n'avait vu d'aussi redoutables adversaires. Aussi disait-il aux chefs de l'armée catholique et royale : « Eciiasez Mayence et moquez-vous du reste ! )>* Il voyait juste : Mayence a tué la Vendée.

FÉLIX BOUVIEK.

LES CONFÉRENCES

RÉPUBLICAINES

Notre rédacteur en chef, M. J.-C. Colfavru, a fait, le dimanche 28 janvier, une conférence sur Danton, à Chaville (Seine-et- Oise). Il a retracé avec un grand bonheur d*expressions la carrière de rillu8tre tribun ; il nous Ta montré, dans son enfance, fougueux et indiscipliné, luttant contre des animaux et rapportant de ces combats les cicatrices qui donnèrent depuis à son visage une expression si étonnante ; puis, au collège, faisant récole buissonnière pour aller voir couronner Louis XYI à Reims; et, à la fin de ses études, entrant chez un homme de loi. Mais, c'est surtout pour caractériser Tardent patriote, le grand homme d'État de la Révolution, que M. Colfavru a trouvé des accents qui ont ému tous les auditeurs. Il a vengé Danton des calomnies infâmes que ses ennemis avaient lancées contre lui et dont la fausseté a été si victorieusement démontrée par le docteur Robinet. Il a vanté Téloquence de ce grand homme et il en a donné quelques exemples qui ont été vivement applaudis. Les nombreux assistants ont été puissamment remués par la parole chaude et loyale de M. Colfavru, et ils le lui ont maintes fois prouvé parleurs acclamations.

M. Ernest Cadet, maire de Chaville, un des fonctionnaires les plus estimés du ministère de l'instruction publique, républicain de vieille date, présidait cette fêle de famille. Il était assisté de son digne collaborateur, M. Lescure, vétéran des luttes politiques de 1848. Autour d'eux, se pressaient de nombreux citoyens

qui avaient répondu à Tappel de leur éminent administrateur, notamment, M. Cadet, propriétaire à Yiroflay, M. le docteur Guëde, M. le docteur Darin, la plupart des membres du conseil municipal de Cbaville, beaucoup des enfants des écoles accom* pagnes de leur instituteur, et plusieurs dames, qui n'étaient pas les moins entbousiastes de Tassistance. Nous devons citer aussi la fanfare de la commune qui a très bien joué la Marseillaise. Ces conférences républicaines sont des plus utUes, et le succès bien mérité qu'a obtenu celle de notre rédacteur en chef est un précieux encouragement pour l'avenir. Il faut remercier M. Ernest Cadet de l'initiative qu'il a prise et féliciter la commune de Cbaville d'avoir un administrateur si dévoué à la chose publique.

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