‹ La Révolution françaiseChapitre 49 sur 78 · JUGE AU TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE DE PARIS · texte numérisé non relu

JUGE AU TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE DE PARIS

(Suite.)

• Paris, le IS^' prairial de l'an second de la République française, une et indivisible (6 juin 1794).

« Ta lettre du 10, mon cher Bertrand, vient de me parvenir. Mon attachement pour toi me fait toujours trouver un nouveau plaisir à recevoir de tes nouvelles, surtout dans un moment aussi intéressant. Tu tne combles de joie en me rassurant sur les craintes que j'avais conçues de la lutte que je voyais s*établir entre Nîmes et Uzès, lutte dans laquelle chacune de ces deux villes n'eût pas manqué d'entraîner ses partisans, et de cette division il ne pouvait qu'en résulter des effets préjudiciables à la chose publique, n'aurait-ce été que par la perte d'un temps employé au plan d'attaque et de défense dont se serbit occupé chaque parti, et pendabt lequel la malveillance n'aurait point perdu le sien. Tout est apaisé, me dis-tu? Tu jouis maintenant de plus de confiance que jamais, je t'en félicite et je m'en félicite moi-même. J'en rends grâce au génie de la liberté qui veille sur ses enfants. Je t'invite maintenant de faire en sorte que ce soit pour longtemps.

« Quoique, par ta lettre, tu'ayes de beaucoup diminué mes

inquiétudes, je dois t*avouer cependant que tu ne les a pas dissipées tout à fait. Je Yois encore (de loin, à la vérité), ou du moins je crois apercevoir que la discorde n'a point abandonné nos foyers et, à mon sens, on lui donne seulement le temps de se travestir pour reparaître bientôt sous une autre forme, mais non moins dangereuse. C'est aux amis de la patrie, aux vrais républicains, à ne pas dormir; il faut veiller, au contraire; point de repos jusqu'après avoir étouffé les serpents venimeux qui l'environnent, et elle-même.

« Maigron, maire d'Uzès, et Jullien, membre du Comité de surveillance de la dite ville, sont à Paris depuis quelques jours, je te l'ai déjà mandé ; je crois t'avoir dit aussi qu'ils sont venuB me voir aussitôt leur arrivée. Maigron me communiqua le sujet de son voyage : il avait été dénoncé, me dit-il ; en ayant été avisé par quelqu'un de confiance, il avait cru prudent de venir se mettre à portée de produire sa justification. Son but était aussi de profiter de cette occasion pour renouer l'ancienne amitié de Youlland avec Chambon, son beau-père, qui, je ne te le cache pas, a été un peu altérée, mais que je ne désespère pas de voir bientôt rétablir ; je le désire d'autant plus que je ne dois point me dissimuler que, de ce raccommodement doit sortir cette paix si nécessaire dans nos foyers et que je regarde sans cela comme non solide (et à coup sûr je ne suis pas visionnaire). Jullien, compagnon généreux de Maigron, réunit toutes ses forces à celles de ceux qui n'ont en vue que le bien de la patrie. La conduite et de l'un et de l'autre s'est bornée ici à cet unique objet de la plus haute importance. Dans toutes les conférences^que j'ai eues avec eux, j'ai découvert des sentiments à imiter. Ce serait bien injustement si on supposait qu'ils aient ici intrigué moindrement, ni dit la moindre des choses pour jeter du louche sur la conduite de tel ou tel; je puis te certifier qu'il n'est à ma connaissance aucune trace de machination de leur part. Je te le répète, je les vois dans des principes excellents et dans des vues

très louables, et si je yeux aujourd'hui chercher à pénétrer dans leur conduite antérieure que j*ai perdue de yue pendant mon absence, le précis envoyé ici par la Société d*Uzès me fixe nécessairement à cet égard. Cette Société fait de Maigron un portrait qui, bien loin de lui être défavorable, lui est, au contraire, des plus avantageux.

<E J'ai fait certains reproches à Maigron dans lesquels tu y as été pour quelque chose. Sur cet article, il m'a répondu, en me donnant sa parole la plus sacrée, de n'avoir nullement participé à l'attaque qui t'a été faite ; il a signé à la Société la dénonce contre toi, mais seulement comme présidant l'assemblée, en qualité de vice-président. Maigron et JuUien m'ont paru tous deux être plutôt tes amis que tes ennemis; quand même il en serait autrement, tu n'es pas, toi, la République, si tu en fais partie, et mieux tu l'as servie jusqu'aujourd'hui et mieux tu dois la servir dans tous les temps. Les plus belles actions émanent toutes des sacrifices ; il en est de tout genre, et je t'invite, mon cher Bertrand (écoute celui qui t'aime et qui t'est étroitement attaché), je t'invite, dis-je, de te montrer toujours vraiment républicain, c'est-à-dire généreux. Rien de si grand que de ne point tenir à tout ce qui tient à soi, surtout lorsque l'intérêt public le commande. Aime ta patrie, venge-la, on en a mis te pouvoir en tes nudns ; mais étudie-toi bien sans cesse à prendre garde de ne venger uniquement que ta patrie ; que Bertrand ne se venge qu'en se montrant son plus zélé défenseur. ;

<( Je suis ton ami, et, tant que tu voudras bien que je le sois, je suis en droit de tout te dire; la réserve chez moi serait un crime de lèse-amitié impardonnable. Je t'en conjure donc : lis mes lettres avec attention ; si elles ne sont pas écrites avec un style fort relevé, j'ose croire cependant qu'elle ne sont pas dénuées de bon sens ; elles peuvent t'être fort utiles si tu veux en tirer parti ; ne me fais donc pas passer un temps inutile à t'écrire,

et, comme tant d*autres, ne te procure pas le regret d'ea avoir fait trop peu de c^s.

(c Tout entier à tes devoirs, itoon cher Bertrand, vois toujours la chose et non la personne ; ce n'est qu'en te pénétrant de ce sage principe que tu émousseras la pointe des poignards qu'on aiguise et qu'on aiguisera sans cesse, tu dois t'y attendre, pour tâcher d'assassiner ton patriotisme. Ton bouclier doit être la vertu, puis la vertu, encore la vertu.

(( L'on vient de me communiquer la nouvelle de la destitution de Jullien, membre du Comité révolutionnaire d'Uzès, celle prochaine du maire de la dite ville. Je ne me dissimule pas le tort qu'ils ont eu, l'un et l'autre, d'abandonner leur poste dans des moments où Tactivité doit être redoublée. Je leur en ai fait des reproches, et plus d'une fois ; ils les ont reçus comme venant de la part d'une bonne intention et n'y ont répondu qu*en me disant : « Tu dois être convaincu par toi-même des motifs de cette absence et combien ils sont excusables, pour ne pas dire louables. D Le résultat de mes réflexions à cet égard sont, que le représentant Borie est sur les lieux, qu'il a sauvé nos contrées par son énergie et sa justice révolutionnaire, qu'il consolidera, je n'en doute pas, la victoire des patriotes ; mais aussi je pense qu'il faut pour cela que ceux qui l'entourent y concourent avec lui. Lé passé me fait augurer favorablement de l'avenir, surtout quand j'espère que mon ami Bertrand sera un de ceux qui auront contribué à consolider le bonheur commun, c'est-à-dire de ceux qui sont les amis et les soutiens de la République.

c( J'exige encore de toi que tu ne perdes pas de vue cette idée bien vraie quoique enfantine : que les enfants qui commencent par s'amuser .des hochets qu'on leur donne finissent ordinairement par les mettre en pièces. Prends donc bien garde, toi, de ne pas devenir un hochet... C'est l'amitié qui te parle, ne te fâche donc pas.

<x J'insiste toujours à t'inviter de rendre active ta correspon-

dance, et surtout faisant bien en sorte que Tingénuité guide seule notre plume. .

« Tu me fâches, mon bon ami, quand tu me dis que, dans ma réponse, je rendrai mieux justice à la douceur de ton caractère; lis-moi donc, mon cher Bertrand, car si tu m'avais lu, tu aurais ya que je n'ai cessé de t'aimer, et peut-on aimer un homme sansTestimer? Saisis bien le sens de mes expressions, tu m'en sauras gré, loin d'en être moindrement affecté. L'affection seule de l'intérêt général guide et guidera toujours mes mouvements ; je n'ai d'autre passion que celle du bien de mon pays.

c( Je t'embrasse, adieu. <& Meyèrb. y>

« Paris, le 10 messidor de Tan second de la République française, une et indivisible (28 juin 1794).

a Mon cher Bertrand,

«( Le 'citoyen Ribaut, de Nîmes (1), cousin de Youlland, venu à Paris et y étant depuis environ un mois, instruit par voie indirecte que l'accusateur public du département du Gard a décerné contre lui un mandat d'arrêt, d'après ses propres inclinations qui sont celles de ne jamais s'écarter de la loi, part pour obéir au dit mandat d'arrêt, plein d'ailleurs de confiance sur la justice de ceux qui sont préposés pour l'exercer et avec cette sérénité d'une âme sans reproche -, du moins ce sont les assurances qu'il nous a données.

« S'il avait su plus tôt le cas où il se trouvait, plus tôt il aurait

satisfait à la volonté de la justice, c'est ce dont je puis

t'assurer.

« Adieu, mon cher ami. Je t'embrasse. •

« Meyèbe. »

(1) n 8*agit probablement de Ribot (François), taffetassier, assesseur du juge de paix du 4* arrondissement, nommé par les représentants Rovère et Poultier, le 8 septembre 1793 ou de Ribot (Jacques), son fils, tous deux m embres de la Société populaire.

P, S. J*ai reçu une lettre de toi en date du 26 prairial. La deruière que je t'ai écrite est datée du 18.

« Paris, le 29 messidor de Tan second de la République française, une et indivisible (17 juillet 1794).

a J*ai reçu ton paquet, mon cher Bertrand; ta lettre me prouve que tu es sensible aux reproches de Tamitié et c'est de bon augure. Crois-tu que si je n'étais aussi attaché que je le suis à mon ami Bertrand, je prisse tant à cœur ce qui peut l'intéresser? Quand j'aime, c'est sincèrement, et l'on doit à ce qu'on aime la vérité tout. entière. Ton volume de pièces que tu as joint à ta lettre, quoi qu*il ne soit pas tout à fait inutile à certains égards, n'est pas suffisant, je te l'avoue, pour te justifier pleinement à mes yeux. Or, conclus de ce qu'il peut en être aux yeux des autres. Cette affaire ne te regardait nullement et tu ne devais t'en mêler en aucune manière. Un noble ne devait pas intéresser Bertrand qui a voué à cette race'maudite une haine étemelle (1). Uzès a donné dans le panneau et est cause que tu y as donné toi-même; c'est assurément une bonne raison à alléguer, et elle n'est pas insuffisante. Je me rappelle à peu près ce que je t'ai écrit à ce sujet \ ma lettre n'a point été outrée, je t'ai épanché mon coeur et je ne m'en repens point, quoique je t'aie causé de l'inquiétude; j'en avais moi-même pour toi, je pouvais bien t'en donner, je le devais. Il ne doit

(1) A rapprocher du passage suivant de Tadresse de Bertrand à ses con* citoyens, alors quMl était détenu dans la maison d'arrôt du palais :

• Tous ceux qui ont eu le malheur d'être compris dans quelque délit soumis à la compétence du tribunal, sont assez justes et assez forts sans doute pour donner une idée de mon caractère. Il n'est pas Jusqu'à Meynier, ci-devant maire de Nîmes, mort à' Paris [Meynierde SalinelleSy ancien constituant , condamné à mort le 26 floréal an 2), qui n'ait reçu de moi les procédés les plus consolants. Combien, sans qu'on Tait su, ai-Je sauvé de malheureux, soit par ma négligence à les mettre en jugement, lorsqu'ils étaient ignorés de Gourbis, Giret, Boudon... soit par bien d'autres entraves que j'inventais lorsque j'étais pressé par eux, soit enfin en les faisant faire les malades dans les maisons d'arrêt. • (Arch,du palais, dossier de^Bertrand*)

cependant, à ce que je prévois, te rester maintenant d'autre souci que celui d'avoir à te reprocher de t'étre trompé, quoique de bonne foi. N'insiste pas à vouloir te disculper entièrement, tu n'y parviendrais pas et tu perdrais à mon esprit. Personne n'est à l'abri de certaines surprises, mais du moins faut-il qu'il avoue loyalement sa faiblesse.

« J'ai non seulement communiqué à Youlland ta lettre et toutes les pièces y jointes, mais encore les ai-je laissées en sa possession.

« J'ai vu la lettre que Giret lui a écrite à ton égard, je suis assez sincère pour te dire que tu dois regarder ce trait d'amitié de la part de Giret comme précieux ; il s'exprime en ta faveur d'une manière bien avantageuse, et tu ne laisses pas que de lui devoir de la reconnaissance. Je lui en ai beaucoup aussi moimême parce que, qui sert mes amis me sert moi-même ; d'ailleurs, ce que je ne doute pas, qu'il n'aye parlé le langage de la vérité, et que je suppose trop attaché à sa patrie pour la taire.

m Quoique cela, je n'ai jamais pensé que les choses en vinssent à<;e point que tu parais redouter, du moins quant à présent; mais il était bien utile de détruire certaines impressions qui, tôt ou tard, donnent pour résultat des choses fâcheuses pour celui qui les a fait naître.

F. ROUVIÈRE

{La suite au proeham numéro.)

LE PAPIER-MONNAIE

DES COMMUNES DE FRANCE

PENDANT LA RÉVOLUTION

(Suite)

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