LES CONVENTIONNELS SAVOISIENS EN
Elections du 10 février 1793. ^ Les nouveaux conventionnels. — Les partis à la Convention. — Attentats du 31 mai et du 2 juin. — Scission entre les modérés et les Montagnards. — Travaux de quelques-uns des Représentants du Mont-Blanc. — Mission de Simond et de Dumas à Tannée des Alpes. — Leurs succès.
Le 10 février 1793, les électeurs du second degré, élus dans les assemblées primaires par les citoyens actifs, conformément à la Constitution de 1791 , se réunirent à Chambéry et nommèrent les dix députés et les quatre suppléants du département du 'Mont-Blanc à la Convention nationale. Les influences personnelles et locales paraissent avoir eu un rôle prépondérant dans cette élection. Les partis ne s*étaient pas encore dessinés : tous, à la première heure de l'émancipation, étaient ou se disaient patriotes. La principale préoccupation des électeurs
paraît avoir été de donner un représentant à chacune des sept anciennes provinces.
Les quatre députés envoyés par rassemblée des AUobroges à la Convention (le lieutenant-oolonel Doppet, Tavocat Victor Dessaix, de Thonon, lavocat Favre, d'Annecy, et Villars, de Carouge) n'étaient pas encore de retour de Paris. Us étaient candidats, mais ils ne furent pas élus.
Des dix députés élus, le dernier, Bard, du Faucigny, n'accepta pas le mandat, et fut aussitôt remplacé par le premier suppléant, Dumas. Le huitième, J.-M. Bal, donna sa démission quelques jours plus tard, et le deuxième suppléant, Genin, fut ^pelé à le remplacer.
La liste des représentants fut ainsi composée, par ordre de nomination : CarelK, Marin, Duport, Marcoz, Guméry, Gentil, Dubouioz, Balmain ; les deux suppléants appelés à siéger furent Dumas et Genin. Tous prirent séance à la Convention en mars 1793, excepté les quatre derniers, qui prirent séance, savoir : Dumas, Gentil, Dubouioz, le 18 avril, et Géniale 7 août.
Quel était le passé des nouveaux conventionnels ?
i" Carelli était noble et riche, d'une famille originaire du Piémont, établie en Savoie au dix-septième siècle. Messire François-Jean-Baptiste Carelli de Bassy, comte de Cevins, seigneur de Bassy, Veyirens, la Forest-en-Boroes, etc., était, sous l'ancien régime, substitut-avocat général au Sénat de Savoie. C'est en cette qualité qu'il vint offrir l'hommage de son dévouement à l'assemblée des AUobroges. Il professait les opinions les plus démocratiques.
2'' Anthelme Marin, né à Chambéry, vers 1760, était un avocat disert et un esprit cultivé. Son père, Joseph Marin^ issu d'une famille de cultivateurs aisés de la Bàthie, près Aix-les-Bains, s'était élevé successivement par son mérite aux fonctions d'avocat des pauvres, d'avocat général et de sénateur au Sénat de Savoie. Son oncle, le père capucin Marin, dit le père Ange
de la Bdthie, fut un célèbre prédicateur et devint générai de son ordre. Ardent républicain, Antbelme Marin prononça le 8 octobre 1792, à la société des Jacobins de Chambéry, un discours dans le sens de la réunion de la Savoie à la France. La société adressa son discours à toutes les communes qui étaient à la veille de nommer leurs députés à rassemblée des AUobroges. Envoyé à cette assemblée par sa commune d'origine, Marin fut un des secrétaires suppléants et fit partie du comité de législation des Âllobroges.
3* Duport (Bernard-Jean -Maurice), né à Faverges le 7 août 1762, avocat au Sénat à Chambéry, appartenait à une famille de manufacturiers en soie. Parole facile, esprit ouvert et laborieux, Duport était le plus jeune de la députation. Il n avait que trente ans.
4® Marco2 (Jean-Baptiste-Pbilippe), né à Jarrier, en Maurienne, le 18 août 1759, fut reçu docteur en médecine à Turin et vint se fixer à Saint-Jean-de-Maurienne, où il s*adonna à Tétude des sciences sous la direction du savant chevalier de Saint- Real, alors intendant de Maurienne. Marcoz étudia avec ardeur la botanique, la minéralogie, l'astronomie, et devint un mathématicien distingué. Membre correspondant de l'Académie des sciences de Turin depuis 1790, Marcoz avait publié dans les mémoires de cette Académie divers travaux de géométrie et d'algèbre. En novembre 1792, il fut un des premiers officiers municipaux élus par la ville de Saint-Jean, conformément au décret de l'assemblée des Allobroges, et il fut chargé, par ses collègues, de rédiger une adresse à la Convention pour la rem'ercier du décret d'incorporation de la Savoie à la République française. Le 16 décembre, il fut délégué auprès des commissaires de la Convention qui étaient arrivés la veille à Chambéry pour prendre possesion du nouveau département. La dernière séance de la municipalité à laquelle assista Marcoz fut celle du 7 février 1793. Législateur paisible, cet homme studieux et
bienfaisant dm se trouver étrangement dépaysé au milieu des orages de la Convention.
5® Michel Guméry, avocat de Moutiers, avait représenté le chef-lieu (je la province de Tarentaise à rassemblée des Allôbroges, dont il fut Tun des secrétaires et Tun des membres du comité de législation. Comme ses collègues, il s*était signalé dans cette assemblée par ses opinions républicaines, mais son attachement au clergé allait bientôt faire de lui un royaliste.
6* François Gentil, né à Saint-Didier en Chablais irers 1760, était avocat à Carouge. Il a écrit lui-même, dans un compte* rendu à la Convention, une page assez piquante d'autobiographie :
a Avant la Révolution, dit-il, ma fortune se réduisait à une femme, deux enfants, quelques vieux bouquins et un petit mobilier. Nous vivions tous, au jour le jour, d*un malheureux métier d*avocat consultant que mon père m'avait fait prendre (sans consulter mon goût) ainsi que de quelques secours que nos parents nous faisaient passer de temps à autre. J'exerçais cependant ce métier, parce que l'existence de ma famille et la mienne en dépendaient, et parce que c'était celui qui, à la charrue près, m'assurait plus d'indépendance.
a Dès la Révolution, mes concitoyens m'ont fait maire deux fois de suite, en mon absence et à mon insu. J'occupais encore cette place, lorsque, sans l'avoir désiré, sans l'avoir recherché, j'ai été élu député à la Convention nationale. )> Gentil était un républicain exalté et sincère.
7° Dubouloz (Jean-Michel), d'Armoy, près Thonon, était aussi avocat et propriétaire en Chablais.
S"" Jacques- Antoine Balmain, né à Saint-Sorlin-d'Arves en Maurienne, en 1751, avocat au Sénat, était Tun des jurisconsultes les plus renommés de la Savoie avant la Révolution. Député de Saint-Jean-de-Maurienne à l'assemblée des AUobroges.
9"" Jacques-Marie Dumas, né à Chambéry vers 1760, avocat au Sénat, fut, en novembre 1792, Tun des quatre secrétaires de la commission provisoire d'administration. Il venait d'entrer dans le directoire du nouveau département, lorsqu'il fut élu premier suppléant à la Convention, et immédiatement désigné pour remplacer le diiième élu, nonacceptant. Actif, énergique, ardentjacobin.
10"" Genin (Jean -François), ami de Dumas dont il partageait les opinions, était aussi avocat au barreau de Chambéry. Il fut élu deuxième suppléant ; mais peu de temps après, le huitième député, qui était l'avocat Bal, ayant donné sa démission avant d'avoir été admis à siéger, Genin fut appelé à le remplacer.
Le troisième suppléant, Jacques Grenus, employé à l'armée des Alpes, ne fut pas appelé à siéger. Le nom du quatrième suppléant n'existe pas aux Archives nationales.
A Paris, Carelli et Marin allèrent loger rue de la Loi, 20 ; l'année suivante ils habitaient rue Honoré, 75 ; Duport, rue Nicaise, maison du Malte, S06; Marcoz, rue des Fossoyeurs, il; Balmain, place de la Liberté, 3 ; Gumery, rue du Mail, maison de Portugal, 22 ; Dubouloz, rue du Bac, 402 ; Dumas, Genin et Gentil, avaient suivi Simond, rue Traversière-Uonoré, maison du Grand-Balcon, 19.
Tous, sauf Gumery, paraissent avoir été dévoués à la cause républicaine. Mais ils arrivaient à la Convention au moment où la lutte entre Girondins et Jacobins éclatait avec fureur. L'attentat victorieux du 31 mai et du 2 juin contre la représentation nationale envoya à la mort ou en exil un grand nombre de membres de la Convention, les Girondins. Dès ce moment les opinions moyennes furent proscrites et une scission ne tarda pas à se produire dans la députation du Mont-Blanc. Trois d'entre eux, Dumas, Genin et Gentil siégèrent sans interruption à la Montagne avec leur ami Simond et prirent part aux travaux de l'Assemblée, tandis que les sept autres, effrayés par
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les violences de la commune et du Comité de Salut public, se réserraient. Cependant Gumery publiait, dans cette même année 1793, les Réclamations des citoyens des départements du Mont-Blanc et des A Ipes-Maritimes inscrits sur la liste des émigrés.
La stupeur dans laquelle la proscription inattendue des Girondins jetait ces nouveaux venus à la vie politique, était d'ailleurs partagée par le pays lui-même. En juillet 1793, Tavocat Chamoux, de retour d'une mission dont il avait été chargé par le conseil général du Mont*Blanc auprès de la Convention disait, à son retour à Chambéry : « Je ne vous le dissimulerai pas, je n'ai vu qu'une arène de gladiateurs là où je m'attendais à trouver un aréopage de sages. »
Le 2 juillet 1793, le secrétaire de la société républicaine de Thonon, le citoyen Lacroix cadet, écrit au député Dubouloz pour réclamer les Annales patriotiques de Carra qui ne lui arrivaient plus. Les républicains de Thonon ignoraient que Carra était incarcéré avec les Girondins dont il devait partager la tragique destinée !
Gentil, qui suivait assidûment les séances de la Convention, celles des Cordeliers et des Jacobins, fut envoyé le 22 juin en mission près de l'armée de la Moselle, où il remplaçait Levasseur (de la Meurthe). Il partit aussitôt pour Metz, et de là se rendit aux camps de Forbach et d'Étange, parcourut Longwy, Thionville et les autres places fortes. La vie était à Metz d*une cherté exorbitante, dit-il dans son rapport. Le 22 juillet il demanda son rappel et fut remplacé par Hermann.
Dubouloz fit partie, dès les premiers temps de son mandat, du comité des transports; il publia en 1793 : Rapport et projet de décret présenté au nom du comité des transports^ postes et messageries.
Simond était à cette époque un Montagnard fougueux ; il prenait une part active aux délibérations de la Convention. Jacobin
eialté, il adressait de Ghambéry, le 12 avril 1793, une très longue lettre à la société des Jacobins de Paris; il demandait la mise en accusation de Brissot (1).
Rappelé à Paris ayec ses collègues, Grégoire, Hérault et Jagot, yers la fin d'avril, après Taccomplissement de sa mission dans le Mont-Blanc, Simond se signalait par une violente ani-» mosité contre ses collègues les républicains modérés dits Girondins. Il interpella violemment le président Isnard à la séance da 28 mai 1793 et le traita de contre-révolutionnaire. Trois jours après, il contribua beaucoup à Fattentat qui renversa le partL de la Gironde. Deux mois plus tard, il dernande que, dans lesvingt-quatre heures, on fasse sortir de Paris cette foule d*An^ glais qui a parlent ici patriotisme et à Londres vantent le régime royal et la tyrannie parlementaire. Us viennent nous insulter par un costume contre-révolutionnaire, etc. (2). »
A la séance du 22 juillet 1793, Basire demande l'arrestation du général Custine, qui venait d'être l'objet d'une ovation au Palais-Royal, et Simond se récrie contre les ménagements que l'on avait encore pour ce général : « Croyez-vous, s'écrie-t-il; que ce qu'on l'accuse d'avoir écrit, que, quand les décrété de la Convention lui déplaisaient ^ il en faisait des papillottep^ soit un motif de le traiter si doucement? Je demande que le Comité de Salut public soit chargé de vérifier le fait et qu'en attendant Custine soit mis en état d'arrestation dans le lieu où sont détenus les conspirateurs. »
Custine fut mis en arrestation à l'Abbaye et envoyé au Tribunal révolutionnaire !
Simond était, depuis quatre mois à peine, de retour à Paris lorsqu'il fut chargé d'une mission non moins importante que la première.
(1) Simond constate dans cette lettre du 12 avril que la valeur des assignats est déjà réduite à 30 pour 100.
(2) Par ces expressions, Simond veut désigner les habits à taille carrée {Séance du 1" août 1793.)
La Tictoire de la Montagne et la chute de l'infortunée Gironde furent le point de départ et le signal de Tinsurrection du Midi.
En août 1793, la situation était très gra^e. L*armée piémontaise, profitant de la double insurrection de Lyon et du Midi, s'était avancée en Savoie par les vallées de rÂrc,.derArve et risère, au moment où le département du Mont-Blanc était presque sans défenseurs. Des mesures énergiques étaient urgentes, car avec de la décision et de la vigueur, les colonnes piémontaises qui débouchaient des Alpes pouvaient donner la main à Lyon insurgé. Hérault de Séchelles, au nom du Comité de Salut public, proposa ces mesures à la Convention dans la séance du 25 août. Quelques membres de TÀssemblée élevèrent des doutes sur le patriotisme des Savoisiens et la confiance que devait inspirer leur attachement à la France. Alors Simond s'élança à la tribune et s'écria :
a II semble que Ton balance à adopter les mesures du Comité de Salut public, il semble qu'on élève du doute sur le patriotisme des habitants du Mont-Blanc. Voici ce qu'ils vous diront : il n'y a pas un seul régiment en France où vous ne trouviez des Savoisiens. Ils vous diront que la légion des AUobroges, composée de deux mille hommes, donne des preuves de valeur sous le général Carteaux ; ils vous diront que, sans en être requis, ils ont fourni cinq bataillons de volontaires ; ils vous demanderont ensuite si cela ne prouve pas qu'ils ont quelque ambition pour la liberté. Je dirai que si toutes les communes n'ont pas accepté la Constitution, c'est qu'il y en avait beaucoup qui étaient en partie occupées par les satellites du despote sarde. »
Ces paroles mirent fin aux hésitations de l'Assemblée : le
projet de décret fut adopté : a Considérant qu'elle doit à toutes les parties de la République une et indivisible la même protection pour repousser les despotes et leurs vils satellites, » la Convention nomme les représentants Simond et Dumas com-
missaires extraordinaires près les armées des Alpes, et les charge de prendre toutes les mesures qu'ils jugeront propres à repousser Tennemi. C'était une véritable dictature : les deux conventionnels réunirent tous les pouvoirs dans leurs mains et en usèrent avec la plus extrême énergie.
Le général Kellermann, commandant en chef de Tarmée des Alpes, n'avait que très peu de troupes, car il avait dû envoyer des renforts à l'armée du siège de Lyon. Lorsque les Piémontais franchirent les Alpes pour entrer en Savoie, Kellermann demanda au conseil général du Mont-Blanc la mobilisation de huit cent soixante gardes nationaux. Ce renfort ayant été jugé insuffisant, le conseil général, dans sa séance du 11 septembre 1793, arrêta que le tocsin serait sonné dans toutes les communes, et la générale battue dans tout le département pour appeler les citoyens à la défense de la patrie. Il ordonna une levée en masse dans toute la partie de la Savoie qui n'était pas occupée par les Piémontais. C'était peu de chose, mais c'était tout ce dont on pouvait disposer, car tous les bataillons de volontaires du Mont-Blanc et tous les corps de la légion franche Allobroge étaient occupés à défendre les frontières des Pyrénées- Orientales et des Alpes -Maritimes.
Les deux représentants du peuple, réunissant les pouvoirs législatif et exécutif, rendirent un décret portant la peine de mort et la confiscation contre tous ceux qui favoriseraient les troupes piémontaises, et instituèrent un tribunal révolutionnaire. Ajoutons que ce tribunal ne fonctionna pas, et que les, seules exécutions qui eurent lieu en Savoie furent celles de quelques paysans ou nobles émigrés pris les armes à la main, et de quelques prêtres insermentés, accusés d'embauchage : les uns et les autres, fusillés par jugement des commissions militaires. Sous rimpulsion des représentants, l'adjudant général Pressy ^ poussa une vigoureuse pointe dans les montagnes entre la Maurienne et le Briançonnais ; l'ennemi fut fort maltraité. Dès
le 18 septembre les représentants annoncent à la Convention cet important succès. Grâce à leur activité autant qu'au dévouement des gardes nationales, les Piémontais furent repoussés et perdirent de ce côté tout espoir de secourir les Lyonnais insurgés.
Sans perdre un instant, les représentants ordonnèrent le rétablissement des fortifications de Montmélian. La Convention approuva ces mesures dans la séance du 27 septembre.
Simond se porta rapidement dans le Faucigny, au devant d'une colonne piémontaise qui débouchait des montagnes. Le premier soin du représentant fut de destituer un a général imbécile, Santerre (1) » qui avait fait tuer du monde inutilement sans pouvoir prendre une redoute au-dessus de SaUanches. -Bimond dirigea lui-même les troupes : gardes nationaux delà Savoie et volontaires de la Gironde et de Rhône- et-Loire; il s'empara de la fameuse redoute et poursuivit les Piémontais dans les montagnes où ils furent cernés par les neiges et mis hors d'état de rien entreprendre. La campagne était terminée et les deux représentants avaient rempli avec succès le principal objet de leur mission (2).