ETIENNE CHARAVAY
EPHEMERIDES
DE LA
(BIAI 179i)
l" mai. Les droits d'entrée furent supprimés dans tout le royaume, les barrières disparurent, et la circulation s'établit librement dans toute l'étendue du territoire,
3 mai. Révolution de Pologne. Dans cette République de nobles, pays d'esclavage pour les autres hommes, la liberté fut rendue à tous, et les droits politiques aux habitants des villes, sans qu'on eut à regretter l'effusion du sang.
A la même date, à Paris, l'efflgie du pape fut traînée dans la poussière par le peuple, puis brûlée dans le jardin du Palais-* Royal. Cette exécution avait pour motif la colère que causa l'arrivée d'une bulle qui excommuniait Talleyrand. VAmi du Roi en avait publié plusieurs autres. Quelques liasses de ce journal furent également jetées au feu après qu'on les eut trempées dans la boue.
5 mai. Les ouvriers des différents corps d'état se réunissaient pour fixer le prix de leur salaire et assurer de nouvelles conditions de travail, et le corps municipal avait pris un arrêté pour défendre ces réunions et l'exécution de leurs inesures. Le 5 mai de$ ouvriers vinrent réclamer auprès de la municipalité, mais
sans rien obtenir du maire qui persista dans ce qui avait été résolu.
7 mai. La résistance des prêtres réfractaires étant toujours obstinée, le département crut devoir prendre un arrêté par lequel il réservait aux seuls ecclésiastiques assermentés la jouissance des édifices religieux. Talleyrand s'opposa à celte disposition dans l'Assemblée nationale, et proposa de déclarer au contraire que le défaut de prestation de serment ne pouvait empêcher aucun prêtre d'être admis à célébrer la messe. Sieyès prononça un fort long discours à ce sujet, et l'Assemblée vota conformément à la proposition de Talleyrand. C'était la proclamation de la liberté des cultes.
8 mai. Les restes de Voltaire furent transportés de l'abbaye de Sulliëres dans l'église de Rouilly.
9 mai. Le Directoire de Paris demanda à l'Assemblée un code pénal contre les écrits incendiaires et en même temps deux lois sur le droit de pétition et sur le droit d'affiche. Chapelier, qui avait été chargé de faire le rapport, le développa avec des arguments plus que bizarres : ci Le droit de pétition, disait-il, est un droit individuel, donc il ne peut être exercé collectivement ; encore moins peut-il l'être par une autorité collective, comme la commune, le district, les administrations quelconques. Le droit d'affiche est au contraire un droit public ; la place publique est une propriété commune; la société seule a droit d'en
disposer. »
Robespierre et Grégoire combattirent ces principes avec ténacité. L'Assemblée décida suivant le vœu de son comité, malgré les sarcasmes dont l'accabla la presse républicaine.
40 mai. On créa la gendarmerie nationale: L'organisation de ce corps fut ensuite établie par décret du 30 du même mois.
H-15 mai. A la séance du 11, Grégoire monta à la tribune pour réclamer l'égalité de droits en faveur des hommes de couleur. Une discussion fort animée s'éleva sur cet objet. Barnave, Biauzat, Dupont, Robespierre soutinrent pendant quatre jours tout le poids de la discussion. Malouet ayant déclaré que la proclamation de ces principes était la ruine même des colonies, Dupont répondit par la parole fameuse :
« S'il fallait sacrifier l'intérêt ou la justice, il vaudrait mieux saciM&er les colonies qu'un principe. »
L'Assemblée décréta que les hommes de couleur jouiraient de tous leurs droits de citoyens actifs.
16 mai. Toutes les questions politiques et sociales s'agitaient successivement dans l'Assemblée. L'organisation du Corps législatif fut l'objet de la séance de ce jour. Thouret présenta le rapport, qui souffrit peu de contradictions, si ce n'est pourtant à l'article où Ton déclarait que les membres de la Constituante pourraient être réélus. Robespierre s'y opposa formellement, et son opinion est une des plus remarquables qu'il ait prononcées. Après des débats assez longs l'Assemblée décréta à la presque unanimité que ses membres ne pourraient être réélus à la prochaine législature.
Le même jour la Constituante repoussa l'offre faite par les habitants du comtat Yenaissin de réunir leur territoire à la France.
17 mai. M. de Fleurieu, ministre de la marine, fut remplacé par M. Thévenard.
21 mai. Buzot proposa que le Corps législatif se divisât en deux chambres, ou plutôt en deux sections délibérant sur la même matière et apportant à l'Assemblée générale les résultats de leur délibération.
22 mai. M. Tarbé succéda à M. Delessail; dans le ministère des contributions.
26 mai. Une levée de soixante et quinze mille auxiliaires destinés à compléter l'armée de terre, et vingt- cinq mille autres pour la marine, est ordonnée par le gouvernement.
27 mai. Desmeuniers prouva dans un rapport très lucide que, la Constitution ayant été faite sans une grande suite et au milieu des perturbations d'une période révolutionnaire, il était indispensablequ'onrevitrensemble de tous ses différents détails.
Le môme jour l'Assemblée décida que les citoyens actifs seraient convoqués pour la prochaine législature du 12 au 25 juin suivant, afin de nommer les nouveaux électeurs, qui se réuniraient le 5 juillet suivant pour l'élection des députés au Corps législatif. On détermina également le nombre des députés qui appartiendraient à chaque département.
30 mai. Un décret fut rendu pour les honneurs à décerner aux cendres de Voltaire. Les cendres devaient être portées au Panthéon avec un cérémonial prescrit soigneusement pour celui que TAssemblée venait de proclamer le libérateur de la pensée.
Une discussion s'engagea aussi à l'Assemblée sur le Code pénal. La question de la peine de mort fut débattue avec des développements infinis. Tous les orateurs avaient à cœur de la traiter à fond. Robespierre fut un de ceux qui parlèrent avec le plus de force et d'entraînement pour l'abolition de la peine de mort. L'Assemblée ne fut pas de son avis. Néanmoins on décida que toute torture serait épargnée aux condamnés.
31 mai. L'écrivain de l'histoire des Indes, l'abbé Raynal, envoya à l'Assemblée une adresse où il critiquait avec la plus grande vivacité tout le mouvement révolutionnaire. La presse républicaine ne fit aucune réponse à cette diatribe.
MAURICE SPRONCK
CHRONIQUE
Un des hommes les plus érudits de ce temps, M. Jules Renouvier, a démontré, dans deux volumes d*un rare savoir (1), que la Révolution avait renouvelé l'art français. N'est-ce pas elle qui a inspiré les œuvres les plus remarquables de ces peintres illustres, David, Gérard, Prudhon? Et combien d'autres noms il faudrait citer ! Les œuvres les plus brillantes ou les plus exquises d'Isabey, de Boilly, de Bertaux, de Carie Vernet, datent de cette tragique et glorieuse époque. Elles ont figuré aux Salons de 1791 et de 1793.
Durant ces années qu'on représente si souvent conmie funestes à l'art, les peintres furent l'objet d'une sollicitude particulière. Un arrêté du 6 floréal an II, concernant la peinture et la sculpture, appela tous les artistes à représenter à leur choix, sur la toile, les épisodes les plus populaires de la Révolution , et à concourir à l'exécution des monuments en bronze et en marbre destinés à glorifier la République. Gérard obtint un prix de vingt mille livres pour son esquisse du 1 0 août ; Vincent un prix de dix mille pour une Scène vendéenne; Suvée, Garnier, Vernet, Lagrenée, Fragonard, Drolling, Demarne, Prudhon, reçureut des récompenses d'une importance réelle.
Deux ans plus tard, le ministre de l'intérieur Benezech écrivait, dans une circulaire adressée aux artistes de TÉcole française : « La liberté vous invite à retracer ses triomphes. Ayez un caractère national et que les générations qui vous succéderont ne
(1) Histoire de Vart pendant la Révolution, ^ Paris, veuve Jules Renouard.
puissent vous reprocher de n'avoir pas paru Français dans Tépoque la plus remarquable de notre histoire. »
Il nous a semblé, en parcourant le Salon quivientde s'ouvrir, que quelques-uns de nos sculpteurs et de nos peintres s'étaient souvenus ou s'étaient inspirés de la belle pensée du ministre Benezech. Elle se retrouve surtout dans les deux admirables compositions que le sculpteur Dalou a envoyées au Salon de 1883. Ces deux œuvres, vraiment magistrales, sont, avec le beau groupe de Barrias, les Premières funérailles j Thonneur et la gloire de notre Exposition des Arts.
Oui, l'œuvre de Dalou est grande parce qu'elle est inspirée par ce que j'appellerai la foi moderne, le sentiment national, la croyance à la Révolution française. Voici d'abord un haut relief intitulé la République. Au premier plan apparaissent trois figures symbolisant la fin des luttes fratricides, la- paix dans le travail et la fraternité. A gauche une mère allaite son enfant nouveauné, à droite un faisceau de drapeaux, au-dessus desquels planent les trois figures allégoriques, Liberté, Égalité, Fraternité, et des amours enguirlandés de fleurs. Devant ce haut relief, si pur et si touchant, on. oublie les tristesses et les banalités égoïstes de rheure actuelle ; l'esprit s'élève dans les sérénités de l'idéal, et on se prend à répéter les nobles vers du poète :
Le jour des grands destins se lève Au son du cuivre et du tambour, 0 guerre, c'est ton dernier jour :
Le glaive brisera le glaive, Et du combat naîtra Tamour !
M. Dalou, qui, a traversé les horreurs de la guerre civile et connu les angoisses de l'exil, nous revient ayant au cœur non l'amertume, mais l'espérance. De sa main de puissant artiste il a tracé et il nous offre l'hymne de la paix et de la fraternité humaines. « Dans un empire où les hommes sont libres, disait
un conventioBnel, les arts doivent Têtre aussi ; ce sont eux qui éclairent les hommes, qui agrandissent leur âme et leur font aimer la liberté. »
Le second envoi de M. Dalou n*est pas moins remarquable que le merveilleux haut relief dont nous, venons de parler. Il est consacré à une des scènes les plus connues de la Révolution française : Téminent sculpteur fait revivre devant nous Mirabeau lançant au marquis de Dreux-Brézé la fameuse apostrophe : «Allez dire à votre maître que nous sommes ici par la volonté du peuple et que nous n'en sortirons que par la force des baïonnettes ! »
Chacune des figures qui composent cette sublime page d'histoire est une œuvre de grand art. Le marquis de Dreux-Brézé, en particulier, est représenté avec un esprit, une finesse admirables. Mirabeau a dans le geste, dans Tattitude, dans la physionomie, quelque chose de fulgurant. C'est le Jupiter de la Révolution foudroyant Tancien régime. Au point de vue sculptural, il n'y a qu'à admirer l'œuvre de M. Dalou; au point de vue historique, il y aurait une réserve à faire. La scène ne s'est point passée tout à fait comme le puissant sculpteur l'a conçue. Mirabeau, dans cette circonstance, tempéra le tribun par le gentilhomme. Les contemporains applaudirent en lui le comte de Mirabeau répondant au marquis de Dreux-Brézé. Il y a là une nuance que l'art sculptural ne pouvait, sans doute, pas rendre, mais que les contemporains de Mirabeau ont soigneusement indiquée. Mirabeau, disent-ils, répondit au marquis a du ton le plus calme et le plus majestueux (1). »
Rappelons, à cette occasion, une anecdote .peu connue. La répoQse et le ton de l'incomparable orateur de la Révolution française frappèrent prodigieusement M. de Dreux-Brézé. Après
(1) Mémoires biographiques y liitéraires et politiques de Mirabeau^ édita par lui-même, par son père, son oncle et son fils adoptif. — > Paris, Delaunay, 183S.
, > —T. VI, p. 88.
avoir subi la terrible apostrophe, il se retira sileDcieusement, en marchant à reculons, sorte d'hommage que l'étiquette de cour n'accordait qu'au roi et que le grand-maitre des cérémonies, distrait par l'émotion, rendit à son insu à l'orateur et à KAssemblée. En effet, Mirabeau inaugura, ce jour-là, dans la politique, la royauté de l'éloquence.
La Révolution a inspiré d'autres artistes que M. Dalou, dans le Salon actuellement ouvert. Mais aucun n'a sa foi et son génie. Il serait injuste, cependant, de méconnaître ce qu'il y a d'honorable dans ces tentatives d'art historique et national. Quelques-unes même méritent d'être mentionnées. Signalons, au milieu de beaucoup d'autres tableaux^ le Camot à la bataille de Wattignies de M. Moreau de Tours. C'est une toile où se rencontrent des qualités superbes. Citons encore le Barra de Weerts, la Prise de la Bastille de Gamin, le Rouget de Vlsle composant la Marseillaise de Gaston Mélingue, les Derniers moments de Charlotte Corday de James Bertrand, la Madame Roland de Lionel Roger, la très mouvementée et très dramatique Déroute de Ckolet de Girardet et la Petite Patriote de madame de Champ- Renaud.
L'histoire de la Révolution, on le voit, est une mine inépuisable de scènes de tout genre. Mais pour produire tous les résultats utiles qu'on est en droit d'attendre d'elle, il faut qu'elle reste une libre inspiration et qu'elle ne devienne pas une tradition tyrannique. Les traditions dégénèrent vite en ôrthodoxies et les orthodoxies en servilités. Elles s'enroulent, comme des bandelettes, autour de la personnalité vivante et la transforment en momie. Nos pères de 89 comprenaient ainsi les choses; ils disaient excellemment : a Nous ne devons être ni Athéniens, ni Romains, mais Français, libres par nature, philosophes par caractère, artistes par goût. x>
Ils croyaient pourtant que l'art doit être autre chose que l'expression du tempérament personnel, de Tindividualité isolée.
D'après eui, l'art avait uoe mission sociEile. Ils remarquaient que les Athéniens avaient fait servir la peinture à la défense de la liberté, comme les prêtres catholiques l'avaient fait servir au maintien de leur religion et de leur puissance. Pourquoi, dès lors, n'essaierait-oD pas de Taire tourner la peinture et la sculpture au développement des vertus qui composent le caractère national? Dans cette hypothèse, le gouvernement a pour devoir d'encourager surtout les œuvres les plus capables de contribuer à l'instruction du peuple. C'est ainsi qu'on nationalisera la peinture. N'est-ce pas une carrière immense et toute nouvelle que d'avoir à peindre l'histoire des peuples libres, tes traits remarquables de la vie publique et privée des hommes qui ont illustré les annales de la liberté f Telles sont les idées qui se rencontrent dans un rapport signé Vien, Vincent, David, Mongez, Andrieux.
Une autre publication de ce temps-là s'attache à démontrer que la Révolution a ouvert au génie une carrière nouvelle, bien préférable à celle qu'offraient la Mythologie, la Bible etla légende dorée. K Les secours que présentait la Grèce ans arts du dessin, dit l'auteur de cette publication, n'étaient pas très différents de ceux que leur offre la France, car désormais la France aura sa gymnastique, ses jeux publics, ses fêtes nationales où le génie saura trouver des sujets dignes de lui. d
On ne reprochera pas à ces aspirations artistiques de manquer de noblesse et d'éclat. Elles n'ont pu être réalisées durant la Révolution, parce qu'elle a été trop rapide. Elle a passé commeun éclaira l'horizon des siècles. Du moins un exemple fécond a été donné, un effort considérable a été accompli. Les artistes de cette époque de régénération universelle renoncèrent aux sujets ecclésiastiques. On chercherait en vain un sujet dit religieux dans les salons de la Révolution française. Ils disparurent à partir de 1791 et ne reparurent qu'en l'an XII, fort modestement et par le tableau d'un inconnu, Nivard, qui suivait la voie de réac-
tion tracée dans le Génie du christianisme. Le tableau de Nivard représentait une Procession du culte catholique dans la campagne.
De même les artistes abandonnèrent les sujets de cour, apothéoses de roi, glorification des mœurs abaissées et corrompues. Ils essayèrent de peindre Thumanité grande et forte. Un des leurs, un homme de véritable génie, Prudhon, trouva des symboles nouveaux et conçut le type d'un art à la fois moderne et antique : moderne par l'inspiration, antique par la perfection. Ce fut l'André Chénierde la peinture. M. Dalou s'est placé dans la tradition de Prudhon et de ses émules. Il n'est pas devenu pour cela un imitateur et un copiste. Nullement. II a mis au service d'un art nouveau une inspiration personnelle très haute et très large. Tout en étant dans la tradition de la Révolution française, et précisément parce qu'il y était, il est resté un progressiste. Car qu'est-ce . que le progrès, sinon le prolongement intelligent d'une tradition intelligente?
AUGUSTE DIDE