‹ La Révolution françaiseChapitre 67 sur 78 · ET DE CONCUSSION · texte numérisé non relu

ET DE CONCUSSION

(Suite)

Mais il y a plus : toute prévarication leur était impossible ; car ces fonctionnaires, bien que prenant tous les arrêtés relatifs à la guerre, à la politique et à l'administration, n'exécutaient rien par eux-mêmes. S'ils faisaient remplir les caisses publiques du produit des contributions et des confiscations, s'ils en contrôlaient sans cesse la situation, ils ne gardaient point ces dépôts par devers eux. Ceux-ci restaient aux mains des agents de la Trésorerie nationale, qui les dirigeaient aussitôt, et sous escorte, vers nos villes frontières, en ne conservant que ce qui était nécessaire au service de l'armée. Les représentants élôîént donc entièrement étrangers à cette manipulation et avaient si peu la garde et le maniement de la richesse publique, qu'ils ne prélevaient même point sur elle le montant de l'indemnité affectée à leur service, et que celle-ci ne leur était point soldée par les agents de la Trésorerie nationale, mais leur était envoyée

1* AMnÈM, * H. 67

de Paris par le comité des Inspecteurs de la salle de la Convention (1).

De même, bien qu'ils eussent à faire exécuter le séquestre des effets et biens appartenant aux corporations et individus dépossédés par le décret du 15 décembre, les commissaires de la Convention ne prenaient pas davantage part à cette opération. Elle était effectuée par les commissaires nationaux du Pouvoir exécutif et par les commissaires aux saisies, qui déposaient le numéraire dans les caisses de la Trésorerie nationale, et les meubles ou objets précieux, préalablement inventoriés, dans des locaux affectés à cette destination, où ils étaient gardés sous scellé. Quelques pièces conservées aux Archives nationales attestent la régularité et la sévérité de ces opérations ; nous citerons entre autres un interrogatoire subi par le nommé Lefraisse, commissaire aux saisies dans la Belgique, traduit à son retour devant le Comité de Sûreté générale de la Convention, comme prévenu de s*étre approprié, au dépôt des objets d'émigrés, une épée et des pistolets de prix, il est vrai, mais qu'il déclarait avoir enlevés pour sa défense personnelle, et d'avoir disposé, en faveur des gardiens du scellé, de quelques bouteilles de vin, de chandelles et du vestiaire du propriétaire d'une maison commise à sa garde.

Il faut donc n'avoir aucune idée de l'état des choses en Belgique, lors de sa première occupation par Tannée de la République, pour avancer que Danton, ayant fait main basse sur r argenterie des églises pour subvenir aux frais de la guerre, se fit une large part dans le produit de cette opération. D'abord il ne pouvait prendre seul une pareille mesure, et il ne la prit point; ensuite elle ne fut arrêtée, du commun accord de tous les commissaires, qu'en exécution du décret rendu par la Convention nationale le 15 décembre 1792; enfin nous prouverons

(]) Voir la pièce n* 30.

ultérieurement que si Danton la fit exécuter, comme tous ses collègues, dans la circonscription territoriale qui lui était échue, comme eux il resta pur de toute prévarication.

Du reste, à partir du 31 janvier^ sa mission était devenue exclusivement politique (1).

Constamment appelés des villes belges où ils étaient occupés à organiser la Révolution, aux armées, dont ils surveillaient les mouvements, et dans les centres administratifs dont ils contrôlaient les opérations, conmient les commissaires de la Conven* tion auraientp-ils pu traîner après eux le produit de leurs rapines, à travers des populations faqatiques, bientôt insurgées contre l'autorité française, et qui attaquaient à main armée nos convois (2) ; Danton et Lacroix surtout, qui avaient eu pour circonscription le pays le moins soumis à nos armes : Liège, Namur, Aix-la-Chapelle, c'est-à-dire le théâtre de la guerre; Danton, enfin, qui s'était principalement occupé de la partie politique de la mission, de la réunion de la Belgique à la France, et qui, pendant ce temps, de novembre 1792 à la fin de mars 1793, avait été appelé quatre fois à Paris par la Convention, pour affaires urgentes?

Pour que lui et Lacroix^ ou tout autre commissaire, aient pu enlever les dépouilles de la Belgique^ ou seulement uue parcelle de ces prétendues dépouilles, il eût donc fallu que tous leurs collègues, que des généraux, des officiers et des soldats, que des commissaires du Pouvoir exécutif, des agents de la Trésorerie nationale, des préposés aux saisies, des commissaires des guerres et des employés aux charrois, que les sociétés populaires et les municipalités belges ou françaises (de la frontière du Nord), que les agents des diverses polices nationales et étrangères qui ne cessaient un seul instant de surveiller les repré-

(1) Voir lè Moniteur da 18 février 1794. Discours de Lacroix à la CSonvention»

(2) Voir les pièces n* 23 et n* 24,

sentants en mission, fussent de connivence avec eux et se concertassent unanimement pour tenir leurs dilapidations secrètes. Or on doit considérer un tel concours comme absolument impossible. Et comme aucune accusation officielle, aucune plainte même, ne fut portée contre Danton et Lacroix, de leur vivant, ni par Gossuin, ni par Camus, ni par Merlin (de Douai), ni par Robert et par Treilhard, ni par aucun des vingt commissaires de la Convention qui leur succédèrent à la frontière du Nord (y compris Saint- Just, Lebas et Duquesnoy), ni par Dumouriez et les autres généraux, ni par aucun des agents de la Trésorerie nationale ou du Pouvoir exécutif; ni par aucune société populaire ou municipalité de France ou de Belgique, nous en concluons que nulle exaction, que nulle concussion n'avait eu lieu

de leur part.

S'il y eut, en Belgique, des détournements et des dilapidations (et il serait prodigieux qu'en de telles circonstances des faits de ce genre ne se fussent pas produits), une étude consciencieuse de la situation prouve qu'ils furent infiniment moins nombreux et moins considérables que ne l'ont prétendu les ennemis de la Révolution, et que les mUitaires ou les employés du fisc purent seuls y prendre part, les uns par le pUlage direct, les autres par la fraude. Du reste, nos magasins d'approvisionnement, les dépôts d'objets séquestrés et la plupart des caisses publiques qui suivaient notre armée retombèrent aux mains des Belges et des Autrichiens lors de notre retraite. Quant à Danton, constamment partagé, comme je l'ai dit, entre Paris et le théâtre de la guerre, bien plus occupé des intérêts pohtiques et des choses militaires que des opérations administratives et financières, spécialement dévolues à Gossuin, Camus, Treilhard et Merlin (de Douai), presque toujours éloigné de Bruxelles et de Lille où venait se concenti-er le produit des confiscations et des impositions, U ne fut même pas à portée d'abuser.

Cependant, les Girondins et les Robespierristes l'en ont for-

mellement accusé. Les premiers, au moment de leur plus furieuse agression contre la Montagne, par des plaintes officielles, par des écrits et par des imputations anonymes que madame Roland ahyperbolisées dans ses Mémoires; les seconds, au moment de la catastrophe de germinal, par des incriminations plus précises, mais également dénuées de preuves. Nous allons voir ^e ces accusations retombent sur ceux qui les ont produites, pour absoudre définitivement celui qu*elles prétendaient perdre.

Tout ce qui s'est passé à la Conyention nationale à propos de la déclaration de Miaczinski (1), les réponses de Danton à Lasource, au président Herman et à Fouquier-Tinville (2) et la défense de Lacroix à la Convention et au Tribunal révolutionnaire (3), ainsi que les lettres de Lacroix, Camot, Camus, Robert, Gossuin, Treilhard et Lesage-Senault, qui se trouvent aux Archives nationales (4), enfin la discussion générale à laquelle nous venons de nous livrer, tout cet ensemble de faits met à néant les calomnies des Girondins ; mais les accusations de Robespierre et de ceux qui s*associèrent à lui pour exterminer les Dantonistes, nécessitent une réfutation spéciale.

Il dit, dans ses notes à Saint-Just : « On m'a assuré que Danton avait été chez Pache, qu'il avait proposé d'insurger en disant que s'il fallait de Targent, il avait la main dans la caisse de la Belgique (5). » Et ailleurs, à propos du jugement de Louis XVI il ajoute : « La force de l'opinion publique détermina la sienne (U s'agit de Danton), et il vota contre son premier avis, ainsi que Lacroix, conspirateur décrié, avec lequel il ne put s'unir dans la Belgique que par le crime (6)... Dans le pays de Lacroix, on ne parle que des serviettes de l'Archiduchesse, rapportées de la

(1) Voir le Moniteur, n* 143, mai 1793.

(2) Voir le Moniteur, n«« 93 et 94 avril 1973.

(3) Ibidem, n* 154, an II.

(4) Voir notre Procès des Dantonistes, p. 363-266.

(5) Projet rédigé par Robespierre du rapport fait à la Convention nationale par Saint Justy etc.

(6) Ibidem.

Belgique et démarquées dans le pays (1). » — De son côté» Saint-Just, dans le rapport qu'il rédigea sur les notes précédentes, reproduisit la première assertion de Robespierre et ajouta : a Ceux que j'ai dénoncés (Danton, Lacroix, Desmoulins, Philippeaux, Fabre, "Westermann, Hérault-Séchelles), n'ont jamais connu de patrie : ils se sont enrichis par des forfaits. » — Au Tribunal révolutionnaire, Herman interpellant Lacroix, lui dit : a Lacroix a-t-il eu connaissance d'une voiture qui contenait 400,000 livres d effets précieux? (2) » Enfin, Levasseur (de la Sarthe), à la séance des Jacobins du 16 germinal, quelques heures après que les têtes des Dantonistes furent tombées, et bien qu'il n'eût jamais porté cette accusation tandis que ceux-ci vivaient, Levasseur, dis-je, sur l'invitation de Robespierre, dénonça ;7otir la première fois un fait propre à les convaincre de rapine. Voici ce qu'on lit à cet égard dans le Moniteur (3) :

a Levasseur rappelle l'audace avec laquelle Lacroix vint rendre compte à la Convention de la conduite qu'il avait tenue dans la Belgique (4) et de TeiFronterie avec laquelle il soutint qu'il n'avait commis aucune dilapidation. Il instruisit la société que le district de Béthune écrivit lors de F évacuation de la Belgique quil avait arrêté deux voitures chargées de caisses remplies ^effets, et que les voituriers, qui n'avaient pas de passeports, avaient déclaré que ces caisses appartenaient à Danton et à Lacroix.

tt Ces deux individus ayant eu connaissance de cette pièce, ils se la firent remettre par un commis du Comité de correspondance ^ et le Comité de Salut public n'en fut point instruit. Us vinrent ensuite à la Convention se plaindre de ce que le district de Béthune avait arrêté leurs malles, et par ce stratagème trompeur, ils obligèrent ce district à relâcher les voitures. »

(1) Projet rédigépar Robespierre du rapport fait à la Conv. nat.par St-Just, etc»

(2) Bulletin du tribunal révolutionnaire, n» 24, 4" partie.

(3) Moniteur, n^ 200, décadi, 20 germinal an II.

(4) Séance du 4 ventôse an II (18 fév. 1794). — D' R.

Beaucoup plus tard, eu 1831, Levasseur retint avec d'autres détails sur le même fait, dans le troisième volume de ses Mé^ moires (s*il est permis de le lui attribuer) :

« Quant à Danton, dit-il, ce Danton trop décrié et trop peu connu, j'ai assez mis en scène ses actes et ses discours pour n'avoir point besoin de le peindre ; il s'est peint lui-même dans chacune de ses énergiques harangues. Les seules fautes que l'on ait à lui reprocher tiennent à Thomme privé; F homme politique a toujours été à F abri de toute atteinte : je l'ai déjà dit, la probité de Danton n'était point intacte ; je vais ici en donner une seule preuve. Je reçus au Comité de correspondance une lettre des administrateurs du district deBéthune^ qui nous annonçait le passage de trois voitures chargées â! effets venant de la Bel" gique et adressées à Danton et à Lacroix. L'administration les avait arrêtées, parce que les voituriers n'avaient ni lettres de voiture ni passe-port. Je renvoyai cette lettre au Comité de défense générale, sans la lire à là tribune, ainsi que j'y étais autorisé par un décret, dans la crainte de faire naître une discussion scandaleuse. Je me doutais dés lors que ces voitures recelaient le résultat des malversations de nos deux collègues; f en acquis la preuve dans la suite. Quelques jours avant le décret d'accusation porté contre Danton, SaintrJust vint me demander la lettre dont j'ai parlé, et dont il avait appris l'existence à Béthune même. Nous nous transportâmes, pour en chercher les traces, au bureau de l'ancien Comité de défense générale : nous trouvâmes bien la date du reçu et le numéro de la pièce, mais la pièce elle-même avait disparu. Le secrétaire Petit, interrogé, nous apprit qu'il l'avait remise au citoyen Danton, qui l'avait demandée pour la communiquer au président, sous promesse de la rapporter. Le président, Guitton^Morveaux, se rappelait bien le même fait, mais il n'avait point vu la lettre en question ; Danton lui avait seulement demandé un laissez-passer pour ses malles et celles de Lacroii, arrêtées, disait-il, à Béthune. —

Oes bons administrateurs, ajoutait-il, croient sans doute que 4es représentants \oyagent comme les garçons perruquiers, avec leur bagage dans un chausson ! — Guiton-Monreaux avait donné sans hésiter le laissez-passer. Ainsi avaient été dérobées à nos yeux tes traces (fune de ces malversation qui, pour n^avoir pas été aussi fréquentes qu'on affecte de le dû^, ne se sont pas moins quelquefois rencontrées dans le cours de nos orages (1). »

Eh bien, ce dernier témoignage, en particulier, doit-il faire condamner Danton? Ëst-il vrai qu'il ait recherché la lettre écrite par le district de Béthune au président de la Convention, relativement aux voitures arrêtées en cette ville, et qu'il l'ait gardée par devers lui pour soustraire la preuve de son crime? Résuiterait-il nécessairement de cette démarche, en admettant qu'elle ait eu lieu, que les caisses adressées à Lacroix et à lui-même contenaient le produit de leurs rapines?

D'abord, il parait fort douteux que si la lettre en question avait été de nature à donner les moindres soupçons, les Comités de correspondance et de défense, imitant ici la discrétion que nous avons déjà pu admirer chez Lafayette, n'en aient fait aucun -usage, et qu'ils l'aient laissé ignorer au Comité de Salut public et à la Convention, dans la crainte de faire nattre une discussion scandaleuse ; crainte qui ne parut plus affecter au même degré le représentant de la Sarthe lui-même, en germinal an II, lorsque Danton fut mort, ni en 1831, lorsqu'ir publia ses Mémoires. Si donc les Comités de correspondance et de défense, où se trou* voient des Girondins, n'ont donné sur le moment aucune suite à cette affaire, qui aurait si fortement appuyé l'attaque de Lasource et servi les intentions du parti, il y a lieu de penser déjà qu'elle ne présentait rien de suspect, et le silence de Levasseur, à cette époque et tant que vécurent Lacroix et

fl) Mémoires de R. Levassettr {de la Sort fie), ex-conventionnel; tome III. — Paris, A. Levavasseur, libraire, 1831 ; p. 74, 75 et 76.

DantoDy le silence de SainWust dans son rapport, le silence de Lebas pendant le procès de germinal, en fournissent une autre confirmation. Mais ce ne Sont là que des présomptions ! Ne pouvait-on arriver à quelque certitude sur ce point, et, à défaut de la lettre des administrateurs de Béthune au pré^ tsident de la Cionvention, n*existait-il aucun témoignage capable de faire la lumière?

Les pièces suivantes, qui sont aux Archives nationales, parmi les papiers saisis chez Danton et Lacroix lors de leur arrestation, et qui furent alors déposées au Comité de Salut public (1), nous semblent être de nature à éclaircir bien des obscurités. Elles se rapportent à la dénonciation de Levasseur, mais elles présentent les faits sous une couleur bien différente de celle qu'il leur a donnée.

1^ Lettre de Dumoulin^ commissaire aux saisies^ dans la Belgique, à Danton, représentant du peuple :

« Citoyen représentant, chargé par le citoyen Chartrey, commissaire des guerres, de conduire deux charriots contenant des effets vous appartenant, ainsi qu'au citoyen Lacroix, votre con^ frère, je partis de Lille le 3 de ce mois pour veiller à la sûreté des dits effets. Ne croyant avoir besoin de passeport, vu la commission de commissaire nommé par le commissaire ordonnateur, le citoyen Ronssin {sic) (2), à Liège, pour exécuter et faire exécuter l'article 4 des décrets des 15, 17 et 22 décembre dernier, je passais par Arras, où les citoyens du département, vu que je n'avais nul passeport, jugèrent à propos, pour la sûreté publique, de me mettre dans une des maisons d'arrêt de cette ville, où je sais détenu jusqu'au plus ample informer. Je vous prie, citoyen, de me faire élargir le plus tôt possible.

(1) Arch. Nat., section admioistratiye, F 4434.

(2) Ronsin (Charles-Philippe), plus tard adjoint au ministre de la guerre et général de l'armée révolutionnaire. » D* R.

c D'ailleurs, le citoyen Goujet Deslandres {sic), commissaire du Pouvoir exécutif, a entre ses mains des preuves incontestables de mon dévouement à la République française ; en outre, le citoyen Huguenin, commissaire des guerres, me connaît pour m'avoir vu chez le citoyen Ghartrey toutes les fois qu'il y est venu. Je vous prie, en conséquence, de prendre des Infor* mations sur ma conduite pour hâter mon élargissement, et suis en attendant le plaisir de vous témoigner ma reconnaissance de vive voix : Le républicain Dumoulin, commissaire aux saisies dans la Belgique. — Arras, le 8 avril 1793, Tan II de la République française. »

2® Lettre des administrateurs du district de Béthune à Danton :

« Béthune, 12 avril 1793, le IP de la République française. — Au citoyen Danton, député à la Convention.

« Citoyen, il y a huit jours que Ton a arrêté à Béthune deux voitures chargées de caisses à votre adresse et à celle du citoyen Lacroix. Dans fincertitude que ces objets soient bien adressés^ parce qu'ils arrivaient directement de la Belgique dans le moment où le bouleversement de Tarmée, occasionné par la trahison de Dumouriez, jetait sur nos limites des hommes et des effets que, dans un tel moment de crise, on devait surveiller comme suspects, n'étant pas d'ailleurs dans la route de leur destination pour Paris.

a La Municipalité a fait une visite de ces effets *, nous avons fait un arrêté qui confirme leur {sic) acte de prudence, et nous avons écrit aussitôt au président de la Convention pour avoir des éclaircissements d'après les renseignements qu'il aurait fait prendre de vous, citoyen député, et nous n'avons pas de réponse. Nous vous prions de nous assurer si ces effets vous ap^ partiennent.

<c Le Directoire du district de Béthune : Leroux, président, Hableu, Bréchau, Delarue, s.-p. i»

Deux voitures chargées de maUes à l'adresse de Dauton et Lacroix, venant de Belgique, avaient donc été réellement arrêtées à Béthune, parce que, leurs conducteurs n'ayant pas de passeports, la Municipalité et le District avaient eu des doutes sur la légitimité du transit. En conséquence, lesdites autorités avaient fait écrouer à la maison d'alTêt la plus voisine, celle d'Arras, le surveillant responsable du convoi, le nommé Dumoulin. Elles avaient visité le contenu des malles, dressé un inventaire de ce contenu et écrit au président de la Convention pour qu'il s'informât près de Danton s'il attendait réellement des effets venant de la Belgique, et si ceux en question lui étaient bien destinés. Enfin, le président ne répondant pas, les susdites autorités s'étaient adressées à Danton lui-même, pour obtenir les renseignements qu'elles désiraient et savoir si Dumoulin ne leur en avait pas imposé.

Or, les choses étant telles, qu'y aurait-il eu d'étonnant à ce que le président de la Convention communiquât lui-même la lettre qui lui avait été adressée par les administrateurs de Béthune, à Danton, qu'elle concernait spécialement; qu'y aurait-il eu d'extraordinaire à ce qu'il la lui remit, même^ ou à ce qu'il l'autorisât à se la faire livrer? C'est Thypothèse qui nous parait la plus probable. En tout cas, il est bien certain que si le contenu des malles adressées à ces deux commissaires avait paru suspect aux autorités de JBéthune ou d*Ârras, que si elles eussent renfermé de l'or et des effets précieux, les dépouilles de la Belgique en un mot, ces autorités n'auraient pas insisté près de Guyton-Morveau et près de Danton surtout, pour savoir à qui retourner ces objets. Au contraire, elles auraient immédiatement poursuivi les prévaricateurs et dénoncé leur crime à tous, aux clubs, aux représentants en mission dans le Nord, au

Comité de Sûreté générale, à Paris, et à la ConventioD aatioDale elle-même.

Mais il y a plus : un inventaire avait été dressé par les mu-nicipaux de Béthune; nous en avonjs la preuve par leur lettre, par la dénoaciation de Levasseur, par une réponse de Danton au Tribunal révolutionnaire, consignée dans les notes de Topino- Lebrun, par une réponse de Lacroix au même tribunal, consignée au Bulletin et reproduite par Topino avec beaucoup plus de détail; enfin, par une de ces communications officieuses adressées à T Accusateur public, lors du procès de germinal, par les Robespierristes zélés, et que Ton retrouve en assez ^rand nombre dans le dossier des Dantonistes. Voici cette pièce : « L. etD., pendant qu'ils étaient à Bruxelles, envoyèrent en France une voiture chargée de linge appartenant à la Gouvernante des Pays-Bas, et qui valait des sommes considérables, d'environ 2 ou 300,000 livres; le même linge fut enregistré à la commune de Béthune^ et c'est de là que l'on sait que ces deux députés se l'étaient approprié... Ce fait est connu particulièrement des deux représentants du peuple, les citoyens Lehas et Duquesnoy (1). »

Voici maintenant les réponses de Lacroix et de Danton au Tribunal révolutionnaire : Lacroix : A mon arrivée dans la Belgique.... j'ai acheté du linge pour l'usage des représentants du îpeuple ; je l'avais déposé dans une voiture qui a été arrêtée à Béthune; c'était bien constamment une malle de linge dont procès-verbal a été dressé par les officiers municipaux. » [Bulletin, n* 24, 4" partie). — Le même ; a ... 1,900 livres et 600 livres de linge acheté par Brune en présence des collègues, pour la table. Il était à bon marché. // dut être chargé sur les voitures gui ramenaient en France les restitution (sic) des effets pillés par les généraux. C'était contenu dans une malle à mon adresse, /> fai déclaré alors au Comité de Salut. Alors je fat

(1) Archives Nationales ; Cartons du Tria, rév.

réclamée. Ne confondez pas ]a première Toiture d*argenterie gui fut pillée (1], elle était expédiée par tous nos collègues (2).» ' Danton : J'avais défié publiquement d'entrer en explication sur l'imputation des 400,000 livres. // résulte du procès-verbal qu'il n'y a à moi que mes chiffons et un corset de molleton.. Lebas, sommé, m'a donné communication (3). ]>

Ainsi, le procès-verbal des municipaux de Béthune, en inventoriant le contenu des malles, établissait qu'elles ne renfermaient que les bardes des conventionnels ; il établissait l'innocence de Danton et de Lacroix ; ce procès-verbal était entre les mains du robespierriste Lebas, qui se l'était fait remettre pendant sa mis«" sion à l'armée du Nord, et les Robespierristes, qui détenaient cette pièce décisive et qui ne la produisirent jamais, profitaient de sa soustraction pour incriminer les deux commissaires! Ainsi Lacroix avait réclamé lui-même ses malles au Comité de Salut public, en lui fournissant toutes les explications désirables, et Danton, bien avant le 16 germinal, à la trop fameuse séance du 3 décembre 1793, aux Jacobins (4), avait défié publiquement ses ennemis à ce sujet!

Ni Robespierre, ni Saint-Just, ni Lebas, ni Levasseur n'avaient répondu, et le Tribunal révolutionnaire lui-même n'avait pu produire aucune preuve, aucun indice de culpabilité. Tous avaient tenu secrète ^ cachée volé la pièce décisive/,.. Et cependant, aussitôt que Danton fut livré, tandis que son sang fumait encore, les chefs robespierristes se levaient pour témoigner contre lui et pour infliger à sa mémoire, en exploitant

(1) Voir les pièces n- 23 et 24. — D' R.

(2) Notes de TopmchLebrun (Archives de la Préfecture de police]. — C'est là, sans doute, ce qui a servi de prétexte à la calomnie de Robespierre relative aux serviettes,

' (3) Notes de Topino-Lebrun,

^ (4) Dans cette séance, Danton réfuta toutes les calomnies que les Robespierristes et les Hébertistes mettaient en circulation contre lui, pour amener sa chute ; le Moniteur omit cette partie de sa défense! (Voir le n* 76, frimaire an II.)

cette soustraction criminelle, Todieuse souillure qu'elle n*a cessé de porter depuis (1).

De tels procédés jugent la moralité d'un parti, sans doute; mais n'anticipons point sur les faits et contentons-nous d'observer que les accusations des Robespierristes retombent encore ici sur eux-mêmes, comme nous l'avions annoncé.

Achevons.

Le compte que rendirent Danton et Lacroix au Comité des inspecteurs de la salle de la Convention, auquel ils ressortissaient pour cet objets de leur dépense pendant leur commission dans la Belgique, prouve la régularité et la modestie de leur gestion, et quils durent même ajouter de leur avoir à P indemnité qu'Us recevaient (2). Le même fait, à savoir que Dantonsubvenait en partie, de ses deniers^ aux dépenses que lui imposait sa mission, est consigné de la manière la plus formelle dans le procès-verbal de l'apposition de sceUés qui fut faite à son domicile à la mort de sa première femme (3) : — « Gomme nous nous disposions à apposer nos sceUés sur un petit secrétaire de bois d'acajou à cylindre, à deux petits tiroirs et à deux volets vitrés, le dit citoyen Charpentier (beau-père de Danton) a observé qu'il devait y avoir dans le secrétaire des louis que le dit citoyen Danton avait remis à sa femme lors de son départ, à l'effet par elle de les remettre, sur ses mandats, aux personnes qui viendraient le rejoindre dans la Belgique ; que, comme il est probable que le dit citoyen Danton, ignorant le décès de sa femme, tire toujours ses mandats, requiert qu'il lui soit remis pour acquitter les dits mandats. Sur quoi, ayant été fait ouver-

(1) Voir le projet de rapport de Robespierre, le rapport de Saint-Just, et surtout, dans le Moniteur, le récit de la séance des Jacobins du 16 germinal an II. — Â rbeure présente leurs partisans se servent encore de cette machination. (Voir le livre de M. Ernest Hamel, intitulé : Histoire de Robespierre^ tome II, VHistoire de la Révolution française^ de M. Louis Blanc, et le Quatre^ vingt-treize, de M. Victor Hugo.)

(2) Voir la pièce n« 25.

(3) Voir la pièce n* 10.

ture du. dit secrétaire, il s*est trouvé 52 louis en or et { S livres en argent et une montre d'or, qui ont été remis au dit citoyen, qui le reconnaît et qui a signé : Charpentier, p

Enfin, une lettre de Lacroix à Danton, datée de Lille, le 2S mars 1793, au moment de la retraite occasionnée par la trahison de Dumouriez, lettre conservée aux Archives nationales, donne les détails intimes les plus probants sur la modestie de la situation des deux commissaires dans la Belgique, et sur la parcimonie à laquelle ils étaient accoutumés :

« Je n*ai point trouvé de chevaux à acheter à Gand (écrit Lacroix à son ami]. Tu sais cependant qu'il m'est indispensable d'en avoir pour remplir ma mission. Saint-Georges, qui est ici, m'en a cédé un ; et Col, capitaine dans cette légion, et qui te remettra cette dépèche, m'a donné le sien qui est excellent, mais à condition que Beurnonville lui permettra d'en choisir deux dans le nombre de ceux qui restent encore à la disposition du Conseil exécutif. S'il s'en trouvait de bons, je te conseille de les faire conduire ici, pour ton usage à l'armée. Tu sais que ce n'est pas dans une voiture qu'on peut haranguer l'armée et lui montrer la place d'honneur. Ces chevaux que j'ai eus ne sont pas pour moi; ma mission remplie, je les remettrai au lieu qui me sera indiqué par le ministre de la guerre. Il faut donc qu'ils soient remplacés ou payés par Beurnonville.

ce Ce n'est pas tout, il faut que tu lui demandes et qu'il m'adresse l'ordre aux garde-magasins des fourrages de l'armée, de nous délivrer sur nos bons des rations de fourrages équivalentes au nombre de nos chevaux; sans cela, il nous serait impossible de nous en procurer à l'armée ; vois-le donc exprès, pour ce double objet, et donne-lui connaissance des détails affligeants que je te donne, p

Telle était la gène, tel était Tétat précaire et misérable, on

pourrait dire, de ces patriotes intrépides et dévoués, de ces citoyens illustres qui remplissaient avec Tabnégation antique les fonctions les plus élevées; de ces proconsuls que l'esprit de parti s'est plu à représenter comme gorgés d'or et de rapines, coulant dans le luxe et la mollesse une existence aussi voluptueuse que criminelle I

* (è suivre,)

RÉVOLUTIONNAIRES

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