‹ La Révolution françaiseChapitre 68 sur 78 · ET CLASSIQUES · texte numérisé non relu

ET CLASSIQUES

(Suite.)

Parmi les hommes de la RévolutioD, il est permis de placer une femme, madame Roland ; on se fatiguerait à compter dans ses mémoires le nombre de fois où elle emploie le mot de vertu. Camille Desmoulins, dans le Vieux Cardelier^ traitait Philinte de Feuillant et réservait aux Jacobins le lier stoïcisme d'Alceste. Marat lui-même n'était pas plus réfractaire qu'un autre à l'idée du jour et parlait de vertu à propos d'électricité : a Je ne suis pas polémiste, dit-il en combattant une opinion scientifiquerde Franklin ; qu'on juge de mes regrets lorsqu'U s'agit de réfuter un auteur dont je connais le génie et dont je respecte la vertu. »

A partir de l'ouverture de la Convention, ce fut uoe véritable explosion. Dès la première séance, le 21 septembre 1792, les souvenirs classiques et les adjurations vertueuses se précipitent, a Représentants de la nation, dit François de Neufchàteau, la liberté, la loi, la paix, ces trois mots furent imprimés par les Grecs sur les portes du temple de Delphes, vous les imprimerez sur le sol entier de la France, d

Puis Manuel reprend : « La mission dont vous êtes chargés exigerait et la puissance et la sagesse des dieux. Lorsque Cinéas entra dans le Sénat à Rome, il crut voir une assemblée de rois ; une pareille comparaison serait pour vous une injure. Il faut voir

U 4MHâl. •* II. HO

ici une assemblée de philosophes occupés à préparer le bonheur du monde .Je demande que le président delaFrance soit logé dans le palais national, d Mais aette dernière motion fut mal accueillie et Tallien la fit rejeter par ces mots : a Le président de la Con*. yention est un simple citoyen ; si on veut lui parler, on ira le chercher au troisième ou au cinquième; c'est là que loge la vertu» »

Prenons presque au hasard une autre séance. C'est au lendemain de la mort de Marat ; il va remplacer Mirabeau au Panthéon; M. J. Chénier, qui représente bien la dignité classique et l'austérité révolutionnaire, est le rapporteur : « Malheur à rhomme qui, dégradé par la corruption, a séparé en lui-même la moralité du génie ! Malheur à la République qui pourrait conserver les honneurs au vice éloquent 1 Malheur au citoyen qui ne sent pas que les taletits sans vertu ne sont qu'un brillant fléau. x> Et la Convention n'hésite pas à consacrer ces paroles (qui répondent en effet au programme du siècle entier par ces idées de bonté originelle, de corruption accidentelle, de retour à la perfection par l'effort sur soi-même appelé vertu), et elle ndotive ainsi S(m décret : a Article premier : Considérant qu'il n'existe pas de grand homme sans vertu. ^. d

Quand la Convention a achevé ce qu'elle croit son œuvre fondamentale, la Cons^titution de l'an II, elle déclare en propres termes qu'elle met cette constitution a sous la sauvegarde de toutes les vertus. x>

Se transporte-t-on à une autre date, après le 9 thermidor? Mêmes idées et même ton. Tantôt on veut que la diplomatie^ « cette science qui n'appartient pas aux temps généreux et purs de l'antiquité ne soit plus une science et un code, mais un sentiment (1). D Tantôt on édicté les mesures conçues pour protéger la jeune innocence des futurs élèves de TÉcole polytech-

(l) Mcniitw da 8 no?einbre t794.

nique, alors École centrale des trayaux publics (1); le spécimen est curieux ; Fourcroy du reste Tinspira : ceci dit pour les rieurs, ce On n'y reçoit que des jeunes gens qui ont donné des preuves de leur intelligence par un examen et, comme les talents ne sont rien sans la vertu, on exige qu*ils justifient de leur bonne conduite et de leur attachement aux principes républicains; ils seront logés chez des pères de famille également recommandables par leurs vertus civiques et morales qui veilleront à la conservation de leurs mœurs dont ils rendront compte à Tad- QÛnistration de Técole; ils emploieront les bons conseils et surtout les bons exemples pour leur inspirer Tamour du travail et des vertus privées si nécessaires au bonheur de Thomme et au . maintien des sociétés. »

En résumé, des deux côtés effort pour soustraire Thomme à la réalité simple et Tétever jusque dans un monde surhumain. Qu'on ne s'y trompe pas d^ailleurs ; les héroïques fictions de Tart classique et particulièrement de son théâtre ne .devaient pas trouver des auditeurs mal préparés dans des hommes qui avaient assisté à des scènes empreintes d'une sombre grandeur, telles que la Convention en voyait se dérouler à sa barre, le 13 juillet 1793-

a Le président : Des parents de neuf citoyens d'Orléans, condamnés à mort par le tribunal révolutionnaire comme auteurs et complices de l'assassinat de Léonard Bourdon, demandent à présenter une pétition.

a Plusieurs femmes fondant en larmes et poussant des cris de douleur sont introduites; un homme dont tous les mouvements indiquent le désespoir les accompagne, a On entend les cris : Grâce I Grâce 1 « Un des pétitionnaires : Citoyens, c'est au nom de l'humanité et de la justice que nous nous présentons devant vous; on

(1) Moniteur du 18 décembre 1794.

conduit au supplice dos pères^ nos frères, nos enfants. L'un d'eui est père de dix-neuf enfants, dont quatre sont dans les armées combattant pour la République. Léonard Bourdon luimême ne nous démentira pas, nous croyons qu'il est assez généreux pour s'unir à nous afin d'obtenir un sursis qui donne à nos malheureux parents les moyens de prouver leur innocence.

a On demande l'ordre du jour.

a On entend des sanglots et des gémissements.

a On demande de nouveau l'ordre du jour.

« Plusieurs des pétitionnaires se prosternent à genoux et prononcent des paroles entrecoupées.

a*** Quoique émus de pitié, nous n'en devons pas moins faire notre devoir. Législateurs, nous ne sommes pas juges. La loi a prononcé sur le sort des condamnés. L'instruction et le jugement ont été faits avec le plus mûr examen. Nous gémissons comme hommes, mais notre humanité comme législateurs doit se porter sur la totalité de la nation, sans cesse exposée aux convulsions des conspirations extérieures. Nous ne devons pas oublier ce que nous devons à la justice et à la représentation nationale, indignement violées dans la personne d'un de nos Collègues exerçant la fonction auguste de commissaire représentant du peuple français.

a Un des pétitionnaires : J'offre ma tête pour sauver mon cousin, père de famille respectable.

(c Le président fait retirer les pétitionnaires.

« La Convention passe à l'ordre du jour. »

Si nous avons insisté sur cette première conformité de l'esprit révolutionnaire français avec l'esprit classique, ressentant chacun un égal besoin d'idéal, l'un cherchant à élever l'homme

jusqu^au type absolu du bien, l*autre jusqu'au modèle accompli du beau, c'est que nous y voyons le trait fondamental qui les unit. Hais il est entre eux d'autres rapports secondaires quoique non moins apparents.

Pour une société, une fois que les mœurs en ont banni la violence, le pire des entraînements humains c'est l'égolsme, c'est l'intérêt personnel. La Révolution avait un besoin particulier d'écarter cette cause de trouble de la société parfaite qu'elle prétendait fonder, et le désintéressement (elle a assez répété le mot] était une des formes sous lesquelles elle considérait cette vertu qu'elle préconisait. Son grand initiateur n'avait-il pas dit dans la Benriade, ce poème que toute la génération savait par cœur :

<x L'intérêt père de tous les crimes. >

Puis Montesquieu faisait écrire par Tun de ses Persans :

« Dans ce pays heureux la cupidité était étrangère, n Diderot avait pris à Schaftesbury cette réfleiion : « Tout le monde convient que l'avarice et l'avidité sont les deux fléaux de la créature i> et toute la génération du temps lisait dans Y Encyclopé-^ die : c Un homme avide de richesses , un prodigue , un débauché , ne sont pas faits pour représenter leurs concitoyens. D

L'école classique de son c6té était très indifférente, très dédaigneuse pour ce qui regarde les intérêts matériels ; elle n'attire presque jamais l'attention sur le côté utilitaire des choses. Elle fait résider le mérite d'une œuvre dans l'analyse psychologique ou dans la seule volupté de la forme : chez Racine notamment, quoique La Bruyère ait dit que Corneille a peint les hommes tels qu'ils devraient être et que Racine les a peints comme ils sont, les incidents de la vie sont le plus souvent remplacés par les agitations de l'âme. Dans la comédie même les personnages semblent vivre presque en dehors des préoccupations relatives à leurs intérêts, à moins que ce ne soit, comme dans

V Avare, pour fournir un type particulier ; autrement le père gui songe à la dot plutôt qu'aux sentiments éthérés ne manque jamais d^être tourné en ridicule. D'autre part, le spectateur ignore toujours quelle est la condition ou la fortune des personnages. Tous se meuvent dans un milieu absolument dégagé de ces soins exigés par la vie réelle et que nous nommons pratiques. C'est que de pareils soins ne se rapportent qu'à la partie intérieure à l'âme et non au corps. C'est assez que dans cette âme le mal livre un combat au bien ; il le faut pour créer l'intérêt littéraire, mais le mal ne doit pas être mis trop en évidence ni surtout être présent et en action. Pour ce qui est du bas et du vil, exclusion absolue ; Ducis pense que si la perfidie de son lago (( pouvait être seulement soupçonnée des spectateurs c'en serait a fait de l'ouvrage. » Pour ne pas abaisser le type idéal, le poète ou l'artiste le relègue dans les nobles loisirs de l'âge d'or ; une seule profession est permise, car elle ne jure pas avec l'idée qu'on se fait des temps primitifs, celle de laboureur ou de berger ; de même l'agriculture a la première place dans les fêtes républicaines.

Le négoce d'après ces données ne devait pas tenir une .bien grande place dans la littérature classique. M. Dimanche ne parait que pour être sacrifié et M. Josse pour être démasqué jusqu'à Beaumarchais (i), que Y. Hugo considère comme le premier des anticlassiques, le commerce n'avait pas été réhabi^ lité sur la scène. Il ne le fut jamais absolument auprès des politiques ; malgré l'adhésion générale des commerçants à laRévolutioji, on en comptait peu dans la phalange sacrée. Madame Roland se vante à plusieurs reprises d'avoir toujours refusé à fion père d'épouser un commerçant. Sans doute on voyait dans le commerce une source de prospérité publique en même temps qu'un heureux contraste avec la brillante oisiveté de la noblesse ;

{l) Les Deux amii ou h négociant de Lyon ^

mais on était loin de le mettre sur le mâme pied que TagrîçuU ture. D'ailleurs Montesquieu n'avaitril pas dit : a Les politiques grecs qui vivaient sous ce gouvernement populaire ne re* connaissaient d'autre force qui pût le soutenir que celle de la vertus ceuxid'aujourd'hui ne nous parlent que de manufac* tures , de oomdierce , de finances, de richesses, de luxe même. » Voltaire même n*avait*il pas souvent fait remarquer les inconvénients du commerce, ne s'était-ii pas vanté de vivre à Femey en agriculteur et n* avait-il pas conclu en quelque sorte sur la question en disant dans sa correspondance : « La meilleure philosophie est celle de cultiver ses terres. » Rousseau n'avait-il pas dit et répété : « Si par hasard vous vouliez former une nation libre, paisible et heureuse, il faut rétablir les mœurs simples, appliquer vos peuples à l'agriculture et aux arts nécessaires à la vie, rendre l'argent méprisable et s'il se peut inutile, former des âmes courageuses et désintéressées. »

Grimm écrivait à Diderot que les économistes étaient des esprits plats et communs, et Diderot, dans une lettre fort curieuse faisant partie de son salon de 1769, médisait « du goût de l'aisance, » déclarait que les sociétés n'avaient rien à gagner <c à s'occuper d'administration, de commerce et d'agriculture, d'importation, d'exportation, de finances... C'est une belle chose que l'économie politique, mais elle nous abrutira. »

Peu sensible aux avantages de la spéculation, la Convention faisait revivre la rigueur des édits royaux contre les jeux de bourse.

Mais, dîra-t-on, la Révolution fut-elle donc en effet tout d'une pièce, n'eut-elle aucune visée d'ordre pratique, vécut-elle absolument de beaux sentiments et négligea-t-elle absolument la guenille? Non certes : mais, et c'est là sa grande originalité et peut-être le secret de sa puissance, elle chercha à faire sa part à chaque tendance, au développement utilitaire comme au per-

fectionnement moral, sans pour cela les mettre tout à fait sur le même pied. Elle voulait, sous l'égide de la liberté et de Tégalité souyerainement garanties par la moralité, fonder une société oiî le jeu des intérêts matériels occupât seulement la place que les exigences naturelles lui font sur notre terre : il lui semblait qu'il y avait plus haut une région épurée où elle devait pousser les âmes, comme Tart classique y poussait les imaginations. Que d'institutions utiles n'a-t-elle pas créées ou au moins esquissées ! mais que de grands sentiments n'a-t-elle pas exaltés ! Elle révérait la raison^ mais elle était en adoration devant la sensi* bilité; si elle avait été simplement utilitaire, elle n'aurait pas rêvé sa propre expansion chez les nations voisines, et répété sans cesse qu'elle était venue pour briser les fers de tous les peuples ; ses hommes d'action se seraient donnés pour des hommes d'état plutôt que s'attribuer le titre de philosophes, objet de leur prédilection. Elle décernait les honneurs de l'apothéose à Voltaire, l'apôtre des lumières, mais elle faisait un des siens de Bernardin de Saint-Pierre, l'apôtre du sentiment, et le nommait professeur de morale à l'École normale par le même décret que Yolney, Monge, Lagrange et Berthollet. Lakanal lui-même^ voulait des fêtes où seraient célébrés les Droits de Phamme et le Retour de la verdure et il adhérait de bien près aux doctrines de l'école sentimentale quand dans l'oraison funèbre de Rousseau, il honorait en lui «c l'homme solitaire et champêtre qui vécut loin de la corruption des villes, » et qu'il le loue d'avoir réagi contre « l'abus des sciences, i» La Révolution a beaucoup admiré Franklin ; mais croyez que le puritain et le citoyen qui étaient en lui rehaussaient quelque peu l'industriel et le savant.

Cette juste part faite aux deux contraires a imprimé à la Révolution un sceau tout particulier. Le christianisme désespérant

(1) n était docteur et lettrei et docteur èe scIeDCM.

de rien obtenir sur cette terre de TaDcienne société, s'est exagéré jusqu'à Tascétisme et a voulu que Thumanité trouvât sa patrie dans le ciel : le matérialisme s*est emprisonné dans le domaine terrestre. La Révolution a prétendu allier les deux extrêmes et mettre le ciel sur la terre : pour cela elle a crié avec les anciens. « Dttx atque imperator vitœ animus est (1). »

La littérature classique, et c'est encore un rapprochement, admettait aussi de pareils tempéraments : essentiellement idéaliste elle ne Tétait pas tellement qu'elle ne fùl jamais humaine. Boileau mêlait à son admiration pour les anciens un sentiment tout français et tout patriotique dans ses imprécations contre les Anglais et dans l'hommage qu'il rendait tantôt à Jeanne Darc, tantôt au grand explorateur Tavemier ;. dans V Arrêt bur-lesque sa verve railleuse défend franchement les conquêtes de l'esprit moderne contre la vieille Sorbonne, ; comme la haute éloquence de Pascal, devançant dans sa 12' lettre écrite à un provincial celle des plus fiers tribuns, affirmait la force souveraine de la vérité. Racine, serviteur respectueux de la royauté, sait à Toccasion placer sur un véritable pied d'égalité Louis XIY et le grand Corneille, lorsqu'il reçoit son frère à l'Académie française, et s'il semble dans son théâtre ne vivre que dans une atmosphère d'héroïsme et d'amour il exprime dans Esther les accents du plus pur patriotisme, parle d'échelle dans Bérénice et descend dans la vie pratique en écrivant à sa femme et en lui recommandant de bien faire étudier son fils. Si l'histoire, comme la comprenait RoUio, était semée de préceptes moraux et d'hommages rendus aux grands sentiments, même aux idées d'égalité et de liberté, une certaine part était faite aux inventions utiles, et cela jusqu'à donner place dans une Histoire ancienne aux découvertes modernes d'hommes tels que Yesale et Harvey.

(1) Senèque ad Lucilium,

' Néanmoins un certain détachement des choses présentes était toujours au fond de Tart classique comme au fond de Tesprit révolutionnaire et cette concordance produit une nouvelle affinité entre eux : elle e&plique chez les uns le choix des sujets antiques pour les tragédies, les opéras, les ballets, les tableaux et les statues, chez les autres les maximes, les exemples empruntés de préférence aux anciens, comm» les formes des meubles, les dessins des étoffes, des ornements, les noms donnés aux monuments et aux nouveau-nés. Sous la Constituante l'abbé Maury, pour plaider la cause des titres de noblesse menacée, ne croit pas avoir d'argument meilleur et plus puissant que de dire : ce Les Romains avaient des ordres de patriciens et de chevaliers et cependant les Romains se connaissaienten liberté. » Le comte de Boufflers pour défendre le secret des lettres cite les Athéniens respectant une correspondance adressée à Philippe, Tévéque de Langres un trait du grand Pompée et dès ce temps Robespierre invoque le nom d'Aristide au moment d'un extrême périls quand il s'agit de repousser la coalition ; à l'Assemblée ({es amis de la Constitution du i4 juillet 1791, Brissot rappelle que les Romains avaient pour principe de ne négocier avec l'ennemi que quand il avait mis bas les armes : de là il passe à Sparte, Athènes, Miltiade, Cimon et madame Roland dans ses Mémoires y comme tous ses contemporains, ne cesse de parler de Caton. Mais ce n'est pas seulement dans les discours d'apparat ou dans les mémoires destinés à la publicité qu'il est fait appel aux anciens ; dans l'intimité, même admiration, mêmes réminiscences. Charlotte Corday écrivant à Barbaroux la nuit qui précède son jugement et son exécution espère : c< se retrouver avec Brutus et quelques anciens aux Champs-Elysées les modernes ne la tentent pas, ils sont si vils... demain à midi l^ aurai vécu, pour pai^ 1er le langage romain. » Camille Desmoulins dans la même situation écrit à sa femme et réclame pour lui a l'épitaphe des

Bmtus et des Gâtons, » et, s'il revient à son siècle, sa pensée se reporte sur les parages lointains d'Otalti où il regrette de n*avolr pu vivre avec son petit Horace et sa chère Lucile.

Danton, en qui Ton se plaît à voir un sens plus pratique qu'aux autres montagnards, est plein d'enthousiasme pour Mucius Scœvola : il adjure les commissaires de la République de ne pas craindre le tonneau de Régulus, et s'il propose la célébration des jours sans-eulottides, c'est en réminiscence des jeux Olympiques. N'étaient-ils pas bien tous les disciples de Rousseau qui avait dit : « Quand on lit THistoire ancienne on se croit transporté parmi d'autres êtres. Qu*ont de commun les Français, les Anglais, les Russes avec les Romains et les Grecs? rien presque que la figure. Les fortes âmes de ceuxci paraissent aux autres des exagérations de l'histoire. )>

Ce dédain du présent chez les réformateurs et les politiques, répond parfaitement à^a modestie des grands hommes de l'école classique, qui, tous, cherchaient leurs inspirations dans leurs 'devanciers qu'ils appelaient leurs maîtres. Pour Corneille, Racine, Molière, La Bruyère, Boileau, la gloire consiste à marcher sur les traces des anciens, et Voltaire lui-même, dans l'orgueil du succès de son Oresie^ s'écrie en plein théâtre : ce Applaudissez, braves Athéniens, c'est du Sophocle tout pur ! » Tout cela est naturel ; il n'y a pas de beau relatif, il n'existe que le beau absolu ; l'idéal, quand on le rencontre dans une <Buvre d*autrefois, on ne tente pas de le dépasser, mais de le reproduire. De même en politique, le progrès n'étant pas en avant, mais en arrière, il ne consiste pas dans une lente accumulation d'améliorations successives : on le voit debout de toutes pièces dans l'antiquité : il n'y a qu'à faire revivre cette antiquité par les lois et les mœurs comme d'autres le font par les formes littéraires et artistiques.

Un autre point de contact à noter entre l'esprit révolutionnaire et l'école classique c'est que l'un vivait de principes et

que l'autre croyait à des règles : celui-là inspirait les Déelara* lions des droits, l'autre les Poétiques et le Traité du sublime : le premier disait : a Périssent les colonies plutôt qu'un principe ! » Le second jurait par Aristote et Horace, et même par un moderne, quand il se disait leur disciple, s'appelait Boileau et devenait législateur du Parnasse. L'un et l'autre avaient besoin de lois. £u politique on sortait d'un régime où tout avait été irrégularité ; on avait pris cette confusion en horreur : on aspirait à un ordre réparateur fondé sur des lois fixes ; la loi devint une divinité ayant, comme l'agriculture, sa place officielle dans les fêtes publiques. Tandis que pour les classiques s'abandonner à tous les caprices de l'imagination sans observer de règles estait une théorie inadmissible parce qu'elle permettait de s'égarer dans le laid et le trivial, pour les révolutionnaires il fallait un ensemble de lois qui, à défaut d'une croyance divine et d'une autorité tyrannique, supprimât les écarts de la nature humaine en morale et les entreprises de la licence en politique.

De là une nouvelle affinité, la haine des uns et des autres contre le moyen âge. Pour les philosophes et les politiques le • moyen âge avait été un temps d'anarchie morale ou sociale, pour les écrivains et pour les artistes une époque de dévergondage intellectuel ; ni les uns ni les autres n'y trouvaient de principes arrêtés auxquels ils pussent rattacher leur théorie idéale sur le beau et sur le bien. Aussi ni Rabelais, ni Shakespeare n'étaient fort goûtés ; La Bruyère, tout frappé qu'il était du génie de Rabelais, disait « qu'il était inexcusable d'avoir semé l'ordure dans ses écrits. » Voltaire les comprenait certes tous deux, mais ne les admettait pas ; il voulait que Rabelais fût réduit aux quatre huitièmes et Laharpe en i797 n'exprimait que l'opinion de tous lorsque, comparant Rabelais à Montaigne, il expliquait sa préférence pour le second par cette raison décisive : ce Montaigne se proposa un objet bien plus

âevé : ce oe fut pas la satire des yices et des abus de son temps, ce fut rhomme tout entier et tel qu'il est partout qu'il voulut examiner. » Quant à Shakespeare nous avons déjà vu ce que Voltaire en pensait ; on ne doit pas en conclure qu'il ne le comprit pas ; il sentait parfaitement ce qu'il y a de vraiment beau en lui, mais il ne lui en savait aucun gré parce que, à côté de ces beautés, il voyait des difformités, des personnages grotesques, des scènes triviales, des expressions abjectes qui gâtaient pour lui le beau absolu, comme ferait une dartre sur la joue d'une jolie femme.

De même les politiques ne pouvaient avoir grande estime pour le poète anglais : ils ne trouvaient pas en lui ces hautes maximes, ces pensées générales applicables à toutes les époques et à tout le genre humaio dont les classiques anciens et modernes sont remplis. Shakespeare représente les hommes tels qu'il les voit, avec leurs instincts bons ou mauvais ; aucune réserve, aucune pudeur à la Ducis ne le retient dans la peinture des caractères : il est poète certes parce qu'il met tout en relief en ajoutant sa personnalité puissante aux hommes qu'il fait agir et en leur donnant ainsi une nouvelle intensité de vie : mais il leur laisse à eux aussi leur personnalité fondamentale. Ainsi les drames de Macbeth ei de Richard III sont pleins d'imprécations contre la tyrannie, mais contre le tyran Macbeth ou le tyran Richard III, non contre les tyrans en général. Un seul personnage est un apôtre de Timprescriptible liberté : c'est Brutus dans Jules César, mais c'est parce que Shakespeare croit que véritablement Brutus était en son temps, d'après Plutarque qu'il suit pas à pas, un républicain d'opinion. Pour Cassius il le croit plus sceptique et il le peint plus sceptique. Cela ne pouvait convenir à des hommes qui ne voulaient voir dans les vieux ilomains que des héros élevés au-dessus des proportions humaines, ce qu'ils croyaient fermement en vertu encore des traditions classiques ; Bossuet appelle T. Gracchus un grand homme et

vante la <c sainte institution des féciaux qui fait honte aux chrétiens. B Balzac accusant réception à Corneille de son Cinna lui écrit : a Votre ÉmKa eA ïm rink de Caion et de Brutus dans « la passion de la liberté... c'est la possédée dh éinea de la « République, la belle, la sainte, l'adorable furie... elle enW&^ <K prend, en se vengeant, de venger toute la terre.- p

Les choses du théâtre présentaient encore un autre terrain commun aux amateurs de Tidéal. Faisant delà vertu, par une nécessi té politique comme de par les autorités qu'ils reconnaissaient, le ressort de la démocratie, ils devaient être fort sensibles à la décence absolue maintenue sur la scène classique par ses plus grands comme par ses plus modestes interprètes. Ce caractère si prononcé ressort suffisamment de la lecture de notre ancien théâtre, mais serait au besoin confirmé par la plus haute des autorités, celle du grand Corneille ; on lit dans l'examen qu'il a fait de sa tragédie de Théodore comme de toutes les autres : a La représentation de cette pièce n'a pas eu grand éclat et je veux bien la croire mal faite. Dans cette disgrâce j'ai de quoi congratuler à la pureté de notre scène qui n'a pu souftrir l'idée de la prostitution... la modestie de notre théâtre a désavoué ce peu que la nécessité de mon sujet m'a forcé d'en faire connaître... » Ce sentiment de Corneille était bien celui de la Révolution et ce sera encore un auteur classique qui nous tracera en 1792, avec une même ingénuité, le programme littéraire de ses contemporains en le tirant de leur programme politique ; Collin d'Harleville^ aussi populaire alors qu'oublié aujourd'hui, écrit dans sa préface du Vieux Célibataire : <c Cette Révolution va donner à nos accents plus de ton, à nos pensées plus d'énergie et de développement à nos moyens ; mais j'aime à croire que la décence et le goût auront toujours leur prix et qu'avec un style pur et un but constamment moral les auteurs dramatiques serviront une République qui se fonde sur le patriotisme ardent, mais ne se soutient que par les mœurs et la vertu. 9 M. Wels-

chikiger et M. Sarcey ont en effet constaté TinteDsité du sentiment vertueux dans le théâtre de la Révolution. Cette susceptibilité s'est maintenue chez la génération suivante ; y avait-il quelque rare exception, elle était logiquement relevée par le parti libéral le plus avancé qui ne manquait pas d'attribuer cette tolérance à une sorte de machiavélisme monarchique : « Cor-^ rompre le peuple est Taffaire» la grande affaire maintenant, écrivait Courier dans son Livret de P. L. Vigneron à propos d'une pièce des Variétés, la Marchande de goujons, qui lui parait scandaleuse parce qu'elle est... grivoise, sale et dégoû- . tante.»

Et en effet rien de plus contagieux que l'exemple, comme aussi rien de plus sain, a Quand j'ai lu Homère j'ai vingt pieds, disait Bouchaifdon. » Les révolutionnaires comprenaient la contagion de la grandeur pour l'avoir éprouvée en lisant les anciens et leurs imitateurs, comme en contemplant les batailles d'Alexandre ou en regardant la colonnade du Louvre. Ce respect pour la dignité de la scène, cet amour de la tenue s'appliquaient même à la comédie : « C'est un des grands avantages du comique noble, dit Laharpe, que des maximes d'une excellente morale exprimées en bons vers : c'est une école pour la jeunesse bien née. » Profondément classique, La Bruyère écrivait : « Quand une lecture vous élève l'esprit et qu'elle vous inspire des sentiments nobles et courageux, ne cherchez pas une autre règle pour, juger de l'ouvrage ; il est bon et fait de main d'ouvrier. ^ Profondément démocrates, les révolutionnaires voulaient que l'âme du peuple fût élevée au-dessus des sentiments vulgaires et croyaient que la nature humaine ne peut que gagner à être reportée vers l'idéal du bien et du beau, au contact de personnages pleins de dignité envers eux-mêmes et de respect envers le public ; ils aimaient dans un Cid, un Achille, une Andrpmaque, une Mérope, un Télémaque, un Henri de Bourbon, une princesse de Clèves, à voir la nature humaine agrandie sur un fonds toujours vrai :

.ils croyaient que le lecteur ou Tauditeur sentait alors son èkre s'étendre et monter au niveau de personnages en qui rien de bas ni de grossier n'altérait le type idéal du beau, qu'il retenait en lui une parcelle de cette atmosphère de pureté comme il aurait retenu quelque chose de la bassesse et de la corruption d'un personnage vulgaire et avili, de sorte que tout les portait à être du parti de Boileau pour avoir dit :

L'esprit se sent toujours des bassesses du cœur.

Si nous ne nous sommes pas trompé en voyant une intime relation entre l'esprit de la Révolution et l'esprit classique, nous devrons au moment où l'école nouvelle s'élancera dans l'arène pour renversersarivale,rencontrerleshéritiersdeshommesde 1789 et de 1792 en travers du mouvement et couvrant de leur corps leur ancienne alliée; c'est en efTet ce qui est arrivé. Nous en trouverions facilement la preuve dans le violent manifeste que contient la préface de Mademoiselle de Maupin où l'un des plus ardents novateurs dirige surtout ses attaques contre les « républicains vertueux i» et réclame expressément en faveur de «c l'immoralité. » Mais il nous parait plus intéressant de parcourir les appréciations successives du principal ou plutôt du seul organe du parti républicain à l'apparition de l'école romantique : nous voulons parler du National^ qui venait d'être fondé au commencement de 1830 par Thiers et A. Carrel.

La lutte s'engage dès Hernani^ qui avait cependant la prétention d'inaugurer le régime de la liberté dans la littérature comme la Révolution Tavait arboré dans la politique ; le nouveau drame fut renié avec ensemble et le National ne voit dans cette tentative de M. Y. Hugo que : «c un retour aux époques antérieures pour leur emprunter quelque chose de leur rudesse et de leur incorrection et une marche à reculons vers le temps des génies

incultes, p II n^adme t pas qu^uoe scène ce sur laquelle on grimace, on crie, on se roule, on se fait moribond, agonisant, cadayre soit la belle nature annoncée.»

Après Manon Delorme en 1831 on n'adhère pas davantage à cette nouvelle école qui, a au lieu du cœur de Thomme, montre son haut-de- chausse et son pourpoint et qui à la régularité un peu froide peut-être, mais du moins correcte et noble de notre scène française, substitue un désordre barbare. •• beau progrès ! * noble et touchante émotion de la foule! »

En 1832, la vieille alliance du genre classique et des tendances démocratiques ne fait que s'accentuer à propos d'une pièce qui semblait bien faite cependant pour désarmer les rigueurs des libéraux ; mais le Roi s'amuse a beau représenter la royauté avilie, réhabiliter les classes inférieures, réclamer pour les opprimés et les misérables, Teffet est le même; que dis-je ? Tindignation succède au mépris. « Et pas une lueur morale dans cette nuit ignoble, pas une pensée qui viennent relever Thumanité ainsi traînée à plaisir dans la boue et le sang : avec M. Y. Hugo tout est terre et matière ; je ne sache pas de poète plus triste et plus affligeant... Ces femmes, moitié femmes et moitié louves, ces hommes mi-composés d*homme et de chacal heurtent et froissent à chaque instant Tesprit et le cœur par leurs appétits animaux. »

En 1843 encore l'alliance n'est pas entamée, ce Vous êtes un poète de décadence, dit le National à l'auteur des Burgraves ; TOUS en avez le faux sublime et la fausse naïveté avec une certaine préférence dépravée pour le laid moral. » Mais si au cours de cette même année, six semaines plus tard, apparaît une œuvre d'une teinte classique par le sujet, la forme, les pensées et le style, la faveur succède à l'injure et Fadmiration au dédain : « Nous nous rangeons de toute notre conviction du côté de Lucrèce de H. PoQsard, dont l'auteur s'est mis naïvement en communication avec le grand goût antique et est

U AIIIIÉI.— II. 9è

revenu au naturel sans bassesse et à la grandeur sans forfanterie.»

Ces temps ne sont plus. Depuis bientôt un tiers de siècle le représentant illustre de l'école nouvelle a mis sa main dans celle de la démocratie moderne qui, de son côté, salue en lui son guide et son prophète : l'alliance est tellement étroite que M, Thiers n'a pas craint de dire, avec une évidente exagération du reste : <c le Romantisme, c'est la commune. » Comment l'accord s'est-il fait? et à quelles causes attribuer* la réconciliation ? Pour le dire, il faudrût scruter les profondeurs de notre état social : tant de présomption ne nous appartient pas et c'est à des historiens plus graves que nous laissons le soin de résoudre cette question singulièrement complexe et étrangement délicate.

DE BENAZÉ.

LES JUGES DE PAIX ELUS

sous LA RÉVOLUTION

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