JUIN
3 juin. Le droit de grftce fut eoleTé au roi. En ôtaat à Louis XYI cette dernière prérogative de sa puissance royale, on détruisait complètement le fantôme du gouTemement monarchique. C'était un des derniers liens existant entre le roi et le peuple que Ton venait de trancher.
8 juin. L'état de Tannée inspirait toujours aux patriotes les plaintes les mieux fondées : les officiers étaient tous aristocrates, et les sous-officiers et soldats patriotes. Dans un coup de main de l'étranger on ne pouvait guère compter sur le dévouement des troupes, et ce coup de main devenait tous les jours plus à craindre.
Le Moniteur avait publié depuis plus de huit jours des lettres d'Allemagne, où toute la diplomatie de Louis XYI se trouvait dévoilée. On y disait que des contre-lettres étaient arrivées aux différentes cours en même temps que la lettre de Montmorin, dont lecture avait été faite à l'Assemblée. Celui-ci crut devoir écrire aux députés pour se justifier, mais l'opinion du public était faite. Cette question de l'armée fut traitée au club des Jacobins. Rœderer fut rapporteur de la commission qu'on avait chargée de trouver les moyens de désaristocràtiser l'armée. Dans ce rapport très révolutionnaire, il conclut a«
liceDciement de tous les officiers. Robespierre appuya fortement cette motion : c Je le dis avec franchise» peutrétre même avec rudesse, quiconque ne veut pas, ne conseille pas le licenciement, est un traître. Je ne redoute pour la Réyolution que deux ennemis : la faiblesse des honnêtes gens et la duplicité des malveillants, d
10-11 juin. Cette question'^ passa du club des Jacobins à TÂssemblée nationale. Bureaux -Pusy parla le premier, et entièrement dans le sens où Robespierre avait parlé au club. Gazalès lui répondit, et le côté droit, par Torgane de Foucault, mêla ses injures et ses provocations à ces débats déjà très animés.
A la séance du 1 1 , le Comité présente une formule d'engagement sur Thonneur, que chaque officier devait prêter, engagement portant qu'il consentait à promettre de s'opposer à toute trame ou complot contre la Constitution ; à faire exécuter tous les décrète de l'Assemblée, sous peine de passer pour un homme infâme, indigne de porter les armes et du nom de citoyen français. Fréteau demanda qu'on fit sommation au prince de Condé de rentrer dans le royaume, sous peine d'être traité comme rebelle, lui et ses adhérents. Il analysa dans son discours plusieurs écrite séditieux répandus à foison dans les provinces-frontières, et qui avaient excité au plus haut degré l'effervescence des patriotes, en butte aux insultes et aux menaces des princes allemands. La proposition du Comité fut seule adoptée, et l'armée reste dans la situation où elle se trouvait auparavant.
18 juin. Duveyrier fut chargé d'aller signifier au prince de Condé le décret qui le rappelait en France, et partit pour cette expédition. L'armée de mer n'éteit pas plus sûre que l'armée de terre : les aristocrates éteient tous en possession de grades importente. La ville de Brest envoya deux députés extraordi-
naires pour rappeler à rAssemblée cette situatioD déplorable, et demander avec iostance la réorganisation de la marine.
A la séance de ce jour. Muguet dénonça une insurrection en Corse. Le Directoire airait été obligé de fuir; la municipalité avait été forcée, par une population soulevée, d*embarquer Aréna, Panatierri et Buonarotti. Le Comité proposa d'autoriser le département à se transporter à Corte, et de donner à poursuivre les perturbateurs. Folleville mêla dans cette discussion les passions de son parti, et se vit durement relevé par le cdté gauche. Le décret fut adopté.
20-21 juin. La fuite du roi était préparée depuis longtemps. Une foule de faits, qui ont été prouvés plus tard, démontrèrent que Lafayette et la Commune avaient été informés depuis plus de quinze jours des préparatifs de voyage. Le soir même du 20 juin, douze gardes nationaux allèrent trouver Lafayette, et lui dirent que le roi devait partir ce soir-là même. Lafayette se prit à rire, discuta les impossibilités d*une telle évasion et renvoya chez eux les gardes nationaux.
Cependant le roi, la reine, le dauphin, madame Elisabeth s'échappaient par une porte secrète et se rendaient à pied à une voiture. Bailly était resté jusqu'à une heure du matin aux Tuileries et n'avait rien vu . Ce qui expliquait du reste cette incurie, c'étaient les opinions mêmes de toute la classe bourgeoise, convaincue que la monarchie constitutionnelle était le dernier mot de la Révolution, et que Louis XYI était d'une sincérité absolue. Cependant la nouvelle était connue à Paris dès sept heures du matin, et elle se répandit avec une prodigieuse rapidité. A dix heures, il parut une proclamation du département qui annonça cet événement.
L'Assemblée nationale s'ouvrit par cette parole du président:
« J'ai une nouvelle affligeante à vous donner : M. Bailly est venu chez moi m'apprendre que le roi et une partie de sa
famille ont été enlevés cette nuit par les ennemis de la chose publique. )»
RégnauU propose de mander les ministres à la barre pour recevoir les ordres de TAssemblée, et d'envoyer des courriers dans les départements pour arrêter ceux qui ont effectué l'en-lèvement. Cette proposition fut décrétée.
On décida alors que F Assemblée resterait en permanence, et qu'elle s'occuperait sans relâche de tous les moyens d'assurer l'ordre. Romeuf, aide de camp de Lafayette, vint ensuite annoncer qu'il avait été arrêté par le peuple, ainsi qu'un autre aide de camp, Cramer. L'Assemblée ajouta un ordre d'elle à celui de Lafayette^ et Romeuf repartit pour se mettre à la poursuite de Louis XYI. Lafayette se présenta à son tour et s'empressa de dire que Gouvion, chargé de garder le palais des Tuileries, était prêt à donner des explications. Celui-ci raconta aussitôt toutes les précautions qu'il avait prises; il avoua que l'on avait eu, depuis plusieurs jours, l'éveiL sur les projets du monarque. Les ministres parurent ensuite, et l'Assemblée décréta que, provisoirement, tous ses arrêtés seraient exécutés sans qu'il fût besoin d'autre sanction. Elle autorisa en même temps le ministre de la justice à apposer sur les décrets les sceaux de TÉtat; adjoignit au ministre de l'intérieur deux commissaires, et invita les administrateurs du département de Paris à siéger dans un des bureaux de l'Assemblée. Des ordres sévères furent donnés en même temps pour qu'aucun étranger ne pût s'introduire dans l'intérieur.
Au milieu de ces dispositions, Laporte, intendant du roi, apporta une déclaration signée de Louis XYI ; elle avait pour titre : Proclamation du roi à tous les Français à la sortie de Paris. Le monarque disait qu'il n'avait même pas trouvé aux Tuileries les agréments d'une vie commode ; il analysait tous les décrets de l'Assemblée, se plaignait de ce que son autorité était avilie, et sa personne même exposée à des dangers graves.
Il rappelait avec amertume la journée du 18 ayril, Fobligation où on l'avait mis de renoncer à son voyage de Saini-Cloud, de renvoyer ses aumAniers, et d'entendre la messe d'un curé qui avait prêté serment. Louis XYI défendait, en finissant, au garde des sceaux de rien signer sans son ordre, et lui ordonnait de remettre les sceaux à la personne qui lui en adresserait la réquisition de sa part. Cette circonstance causa une assez vive émotion dans rAssembiée. Un membre demanda le renvoi au Comité des recherches; mais les députés n'avaient garde de prendre la chose aussi chaudement.
Ce fut seulement le 22, à neuf heures du soir, que le bruit se réptndli dans l'Assemblée que le roi avait été arrêté à Yarennes par un nommé Drouet, fils du maître de poste de Sainte-Menehould. On prit immédiatement des mesures pour faire ramener à Paris la famille royale, et on délégua auprès d'elle MM. Petion, Barnave et la Tour-Maubourg.
23 juin. Louis XYI, reparti de Yarennes, arriva à fipemay. On apprit à Paris tous les détails de son arrestation, qui furent encore confirmés le lendemain par Drouet lui-même.
La forme extraordinaire de la voiture avait d'abord éveillé l'attention. Le roi, qui par ses retards avait contrarié les dispositions militaires prises par Bouille, se montra plusieurs fois à sa portière; il parla avec inquiétude à un valet de chambre, et, après avoir demandé des chevaux pour Yerdun, il partit pour Yarennes. Les circonstances augmentèrent les soupçons. Drouet avait reconnu la reine, et il avait été frappé de la ressemblance du personnage qui était à cAté d'elle avec l'effigie d'un assignat. Il court aussitôt, accompagné d'un autre citoyen, et arrive au galop à Yarennes par une route de traverse. Au moment où la voiture allait passer sur le pont, elle est arrêtée par une barricade de charrettes qu'on avait renversées à dessein, et aussitôt Drouet et son compagnon demandent aux voyageurs
leur passeport. Le postillon veut fouetter ses chevaux ; Drouet menace de faire feu dans la voiture. Les voyageurs furent donc obligés de descendre et de montrer leurs papiers. On appelle le procureur de la commune Sausse ; et déjà le tocsin sonnait, et les gardes nationaux se réunissaient de toutes parts. Il était minuit, et en moins d'une heure quatre mille hommes étaient à Yarcnnes. Le roi et la reine gardaient encore l'incognito.
« Allons, convenez de bonne foi que vous êtes Louis XYI, dit familièrement un paysan : je vous reconnais, mon brave. »
Alors Marie-Antoinette s'écria avec emportement :
a Eh bien ! si vous le reconnaissez pour votre roi, parlez-lui donc avec plus de respect. »
Dès ce moment tout fut découvert. Des gardes furent placés. Le roi essaya, mais vainement, de séduire Sausse par des promesses. Les officiers commandés par Damas tentèrent aussi de forcer le passage, mais la garde nationale les repoussa. Le roi espérait pourtant encore pouvoir repartir le lendemain, lorsque Romeuf arriva, portant le décret de l'Assemblée qui ordonnait l'arrestation. Marie-Antoinette manifesta en ce moment la plus vive colère. Mais la foule s'était encore accrue : toute résistance était impossible, et la voiture royale se remit en route vers Paris.
24 juin. On apprit à Paris que Monsieur, frère du roi, qui s'était évadé dans la même nuit que lui, était arrivé sans encombre à Bruxelles.
26 juin. La question de la déchéance et, par conséquent, celle d'une république et d'une régence commençaient à occuper l'opinion, tandis que l'Assemblée songeait aux moyens d'exécuter son décret relatif à la poursuite de ceux qui avaient contribué à l'enlèvement du roi. Après une discusssion fort sévère de la part de Robespierre^ Bouchotte, Ghabroud et Barère^ qui demandaient qu'il fût procédé à l'égard de Louis XYI et de sa femme comme envers tous les autres particuliers ou fonction-
naires, FAssemblée nomma trois commissaires chargés par elle de recueillir les déclarations que le roi et la reine youdraient bien leur faire.
27 juin. Tronchet se présenta devant TAssemblée, porteur de la déclaration du roi. Cette déclaration, dictée par BarnaTC, ne manquait pas d'habileté. Louis XYI déclarait qu'à la suite de violences exercées contre sa personne et sa famille à l'occasion de son projet de départ pour Saint-CIoud, il avait reconnu qu'il ne pouvait plus longtemps demeurer dans la capitale, s'il voulait conserver sa liberté et se rendre utile au peuple. Son intention avait donc été de se transporter dans une des villes du royaume, mais jamais de quitter le territoire. Il apporta en preuve Tordre donné àMontmédy de préparer ses appartements, et il ajoutait que s'il s'était ainsi rendu près des frontières et dans une place fortifiée, c'était pour se trouver plus eu mesure de s'opposer à toute invasion et d'y résister même avec l'armée qui obéissait à Bouille. Quand on se rappelle les sourdes menées des puissances à cette époque, le rôle de l'émigration^ la correspondance secrète de Louis XYI, on comprend le cas qu'on devait faire alors de ses affirmations.
28-30 juin. Les provinces 'envoyèrent de tous côtés des témoignages d'adhésion à la conduite de l'Assemblée. Les armées prêtaient le nouveau serment; les officiers les plus connus par leur dévouement à la monarchie étaient forcés d'émigrer. Des pamphlets méprisants contre Louis XYI et sa famille étaient sans cesse répandus dans le public : enfin il était évident que, malgré les efforts des représentants, la royauté était frappée d'une déchéance morale dont elle ne pouvait plus se relever. maurick sprongk.
Le Gérant: CL.GHABAVAT.
Pftrii. Imp. E. Cayiomort et V. Rbraolt, rae du Poittriiif» 6.