I. — Puissance d'exemple de la Révolution
Ceux qui trouvent la révolution française coupable ont toutes les preuves pour raccuser. Le témoignage des faits s'élève de l'Europe entière. Ce qu'elle a effectué, ce qu'elle a voulu s'est accompli partout avec une .force souveraine.
Détruire la distinction des classes et des biens, l'inégalité des personnes, la soumission du plus grand nombre a quelques-uns, mettre à la place l'égalité civile entière, la complète liberté de l'individu et des possessions, la propriété sanctionnant pour chacun la plénitude du droit et la disposition de soi-même, elle avait eu ce but déclaré. 11 n'a pas été atteint dans son pays uniquement, mais dans les autres. La réprobation, les obstacles, les pouvoirs hostiles n'ont pu empêcher qu'en un demi-siècle tous les Etats européens suivissent le courant ouvert par elle, les plus contraires comme les moins opposés. Ses idées, ses sentiments, les choses qu'elle a instituées ont dirigé le monde parleur puissance d'exemple; il's jalonnent la civilisation là oij elle est encore retardée.
En accomplissant chez eux ce que la révolution française avait fait, les autres peuples n'ont pas imité tous ses procédés. Pour la plupart ils se sont gardés de son man-
que de justice, de son mépris des intérêts. 11 en est même, quand l'éducation des esprits et les faits ont été plus avancés, qui trouvèrent des moyens autrement efficaces, qui appliquèrent aux changements sociaux les leviers de la vie moderne, le crédit, l'échange, l'escompte public du progrès futur. C'est de cette manière heureuse que l'abolition a eu lieu dans ce qui peut être appelé sa seconde période; l'affranchissement des populations d'une partie de l'Allemagne, de l'Autriche, de la Russie, à quelques égards de l'Angleterre s'est opérée ainsi.
Mais les autres peuples ont pris le même point de départ que la Révolution. Ils ont sanctionné ce principe, dont elle s'inspira, que l'ancien régime avait violé le droit en soumettant des classes d'hommes à d'autres classes, en supprimant ou en diminuant leur capacité civile et leur propriété. Presque aussi radicalement qu'elle ils ont effacé ce qui affectait la personne, pensé comme elle qu'ils le retiraient légitimement et le rendaient à leurs possesseurs véritables. Ils ont donné à l'assujetti, au tenancier le sol qu'il occupait, comme au propriétaire primordial et indélébile.
On apprécie à quel degré le sentiment général de l'Europe fut en cela dicté par les actes de 1789 et 1792, en voyant un écrivain du pays où les choses existantes ont eu le prix du droit même, un Anglais, dire de la transformation opérée par l'Autriche, où jamais le serf ni le tenancier n'avaient pu être pris pour des propriétaires, qu'elle « avait simplement ôté les droits que les grands propriétaires possédaient sur la propriété des autres » (1). Beau-
'(1) Lord Litton, dans le rapport qui a été indiqué déjà. ' .
manoir, au xiii® siècle, appelait le servage une « acquisition » sur la liberté naturelle. Le développement du droit français et les idées qui en étaient provenues avaient étendu celte doctrine à tous les attributs de l'individualité civile, la Révolution l'a fait régner à la fin partout.
Cet assentiment des nations dispensera l'histoire de défendre la révolution française, quelques paroles sévères qu'elle doive d'ailleurs prononcer en jugeant les procédés dont cette révolution fit usage.
II. — Que rabolition de la féodalité fut Tàme de la politique.
Dans les faits qui se sont accomplis^ il y a des points élucidés, à cette heure, si l'objet du présent ouvrage a été suffisamment rempli. On a pu mesurer le peu d'exactitude de ces dires, auxquels des écrivains se sont complu, que la féodalité n'avait presque plus de rôle et ses charges d'importance au moment où elle fut abattue; que la bonne' volonté des seigneurs, encouragée par les dispositions publiques, l'aurait rapidement réduite encore en elle-même, puis éteinte tout à fait dans des rachats de gré à gré et que la fougue du changement ou les haines politiques avaient seules, en se donnant cours, empêché cette disparition naturelle, si souhaitable pour les intérêts.
On a appris également si l'abolition fut l'affaire d'un jour, ainsi que les historiens semblent l'avoir cru et l'ont fait croire. On l'a vue devenir le ferment des faits pendant toute la durée de la Révolution, animer encore les esprits bien après la période des emportements et des
violences, resterle mobile toujours présent quand l'ombre même de ce qui avait été pris pour de légitimes causes de ces emportements et de ces violences ne subsistait plus. Bien avant la fameuse nuit d'août, aux assemblées primaires, l'impulsion est déjà puissante; depuis, elle ne cesse pas un seul jour. Sous son influence l'œuvre est reprise à chaque phase de la politique. Dans l'abolition Ton voit le vrai but, l'assise qu'il faut absolument bâtir. C'est elle, c'est la volonté de l'accomplir, c'est l'ardeur dont les intérêts qui s'y relient la rendent l'objet, qui suscitent la passion politique, qui la soutiennent, qui la ravivent, qui font recommencer les lois, rouvrir la destruction jusqu'à ce que le régime nouveau ait définitivement enfoui l'ancien sous l'amoncellement de ses ruines. Il a été écrit plus d'une fois, pour en faire honneur à la génération dé 1789, que la politique pure, les seules idées de liberté publique et d'organisation du gouvernement inspiraient cette grande génération, en sorte qu'elle se détacha au contraire tout de suite des choses d'ordre matériel, des décrets du 4 août par là même, comme de détails plus petits qu'elle. Les faits ramènent à des proportions plus naturelles le spiritualisme épique prêté ainsi à nos pères. Lorsque la politique n'eut plus l'aliment des conquêtes sociales, elle resta sans vie. On ne vit que des divisions, les assemblées se perdirent, le pouvoir absolu s'éleva. Ce qui posséda la vitalité, ce qui avait eu l'action, c'était d'obtenir et d'assurer ces choses de l'ordre matériel, c'était de consommer la destruction de la féodalité et des droits seigneuriaux; ce fut là, en réalité, la politique qui anima les hommes de i 789. Ils y sentaient, ils y poursuivaient la certitude de rendre les institutions libres à
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toujours en établissant la société sur le plan conforme au droit.
III. — Si la seigneurie pouvait être éteinte en France comme en Angleterre.
Le mot de ruines vient d'être prononcé. Il n'y en a pas un autre, malheureusement, pour exprimer ce qui exista en France quand les lois abolitives furent achevées. Ces lois avaient porté aux fortunes plus qu'une atteinte ; la richesse acquise était comme supprimée. Le bouleversement des positions l'avait annulée dans les mains qui en héritèrent, une fois retirée à celles qui la possédaient. Dans la sphère des intérêts et du patrimoine, dans ce qui crée l'échange et la vie économique, tout fut à refaire ; il semble que la société recommença.
L'historique de cette législation, qui ne sut pas rendre ses conséquences utiles au monde sans causer de si grandes pertes, a montré comment ses auteurs furent entraînés dans l'erreur qui produisit ces pertes. L'absence de justice dans les procédés et l'appauvrissement qui en découla vinrent d'une même faute, commise au début et qui rendit toute la suite inévitable. Désormais l'histoire partagera donc la responsabilité mieux qu'elle ne l'a fait, entre les auteurs des lois abolitives.
Mais atténuée ainsi dans une mesure, cette responsabilité pèsera encore beaucoup sur l'époque qui vit écrire les lois destructives de l'état féodal en France. L'histoire ne pourra point méconnaître que ces lois furent dictées par la nation presque entière sans que la faute qui les
entachait l'arrêtât un seul moment, qu'elles ont été de sa part l'objet d'un attachement prolongé, qu'elle ne voulut jamais les modérer et qu'elle n'en a pas eu de remords. Elle ne reprochera pas à la révolution française de n'avoir point découvert desprocédéscomme ceux employés depuis elle, pratiqué les moyens que l'Autriche, soixante ans plus tard, imitait du Wurtemberg et de la Hesse ; elle la blâmera d'en avoir rejeté d'autres dictés par l'équité, qui existaient à son époque, de s'être refusée à suivre des exemples qu'eût dû rendre précieux pour ses législateurs leur réussite déjà attestée.
Quel droit n'aura-t-elle pas de le faire en regard des procédés de l'Angleterre? La seigneurie n'avait pas de moins profondes racines dans ce dernier pays ; elle y était, comme dans le nôtre, la forme des possessions depuis des siècles; en y touchant on touchait forcément aux liens sociaux, on sacrifiait l'existence traditionnelle de la nation, on édifiait ce qu'il avait été un principe de condamner ou de craindre. Et cependant, comme ce pays a organisé l'extinction avec calme et avec patience, conduit le seigneur et le tenancier à trouver respectivement leur avantage dans le changement de leurs anciens rapports, à s'y attendre ou à s'y entraîner l'un l'autre, à l'opérer par le jeu seul de leur utilité commune et de leur libre arbitre !
Pourquoi la révolution française n'a-t-elle pas présenté quelque chose de ce spectacle ? S'il devait être vu, c'était dans le pays des grandes « ordonnances pour la réformation de la justice » et des vastes « réformes de coutumes » par lesquelles l'ancienne monarchie se donna, avec tant de suite, la gloire de fonder le droit des sociétés civilisées et de tracer leur plan. La nature de la seigneurie en An-
gleterre favorisait-elle cette gradation si mesurée ? Ses antécédents faisaient-ils augurer une extinction ainsi consentie et amiable? On aurait prévu plutôt le contraire.
La seigneurie anglaise fut très-dure. Froissart, en son temps, s'en étonnait. Deux conditions restées heureusement distinctes en France, dont la plus défavorable fut même adoucie de bonne heure, la servitude et l'état vilain, ont été confondues, de l'autre côté de la Manche, dans celle de tenancier et l'ont rendue rigoureuse. Le tenancier y a souvent manqué du respect et des garanti€s qui l'entouraient chez nous. Ce que notre droit a interdit de trèsvieille date, d'enlever le serf au sol où il était, de le cantonner ailleurs, de l'expulser au gré des convenances du seigneur comme un être sans vie propre et sans intérêt, un mobilier d'exploitation, la seigneurie anglaise l'a pratiqué si tard, vis-à-vis de ses vilains, que notre âge encore a été témoin d'expulsions pareilles sans que le sentiment public qu'elles froissaient pût rien contre la coutume du manoir où l'on en faisait usage.
Les plus violentes haines peut-être dont le régime seigneurial ait été l'objet se sont vues dans cette contrée- Rien n'est poignant comme les doléances de ses sujets, plein de menaces comme les satires qu'ils ont faites. La seigneurie anglaise, sut, elle aussi, abuser des redevances, faire des prohibitions ou des commandements pour les multiplier et les étendre; peu d'autres se sont moins abstenues de tenir incultes de vastes territoires de chasse ou d'inonder de gibier les cultures de ses vilains. Jusqu'au xvn* siècle il n'y a pas de règne qui ne cherche à la réduire ou qui ne s'étudie à la restreindre. Une loi amoin-
drissant son pouvoir était comme le présent obligé de chaque souverain montant au trône, et c'est seulement le souverain brutal dont peu de peuples ont eu le bonheur de se passer, le souverain qui a les grandes hardiesses parce qu'il est anonyme, c'est la révolution qui parvint à supprimer en elle les attributs trop ostensiblement serviles qu'elle n'était pas encore parvenue à faire entrer sans plaintes dans les conditions de culture et de possession.
La seigneurie française n'avait eu ni autant de puissance sur les personnes ni autant de latitude. Il y avait plus de quatre siècles que le servage avait disparu, et les lois seigneuriales s'étaient vu contenir sans cesse par le développement du droit, par l'hostilité du pouvoir royal et de ses légistes, par les ordonnances et les juridictions. Dans la révision des coutumes, au xvi* siècle, ces lois avaient encore perdu davantage et les sujets des seigneurs de France s'étaient trouvés les premiers d'Europe en possession d'assez d'individualité et de garanties pour croître en nombre, en intérêts, au milieu de l'état troublé de cette époque, pour élever la production, pour permettre que la France entretint de ses denrées les pays voisins, impuissants à assurer chez eux le travail (1). Ces précédents pouvaient présager que l'extinction définitive, lorsqu'elle aurait lieu, s'opérerait tout naturellement, qu'au moins le déploiement des passions et des mesures* violentes y serait inutile.
Mais il y eut, avant le dernier siècle, un moment oii l'avantage qui était du côté de la France passa de l'autre
(I) A cet égard encore, l'Histoire des classes rurales en Fra7ice contient des développements particuliers.
et fit que la seigneurie anglaise s'achemina vers la liquidation tranquille dont on est témoin aujourd'hui. Un des actes royaux qui fut le prix de la restauration des Stuart, le statut de Charles II, en rompant les derniers liens de vasselage entre les seigneurs anglais et le roi, rendit ces seigneurs à leur droit propre, arrêta la surveillance et les restrictions dont ils étaient l'objet. Ils se mirent dès lors à rendre la durée de leur seigneurie possible. On dirait que, plus rapprochée de ses tenanciers, elle sut mieux se plier à leurs besoins. Elle laissa redresser ses perceptions par la jurisprudence, effacer ou remplacer ses charges ; elle se conduisit d'après les lois de l'utile et s'appliqua à étouffer sous des satisfactions économiques les haines nées autrefois de ses exactions. Commines, déjà, avait pu écrire « qu'entre toutes les seigneuries du monde à lui connues, c'était celle où il y avait le moins de violences sur le peuple. » Dans la grande généralité on la vit telle de plus en plus, prenant le caractère agricole à la place du caractère politique, ayant pour but direct de faire produire et s'y appliquant. Elle ne regarda pas ses sujets comme des « taillables, » des vilains privés de droits, dont elle n'avait qu'à surprendre les profits ; elle les tint pour les. artisans de ses revenus et les respecta à ce litre.
Elle était devenue la grande propriété dans toute la portée de ce terme, s'en était fait le rôle sans en récuser les charges, surtout sans se croire le privilège de grever ceux qui dépendaient d'elle. Elle se maintint dès lors et n'excita point l'animosité. Elle garda la tète du mouvement économique de son pays et c'est pourquoi on l'a vue, au moment opportun, arriver à souhaiter elle-même de
disparaître, régler sa renonciation avec ses tenanciers dans la plus grande quiétude.
Les vices dont se gardait ainsi la seigneurie anglaise étaient ceux que la seigneurie française avait pris, au contraire, le jour où les ordonnances et les juridictions royales cessèrent de la contenir. En dehors de la Normandie, qui transmit peut-être aux seigneurs d'Angleterre le précieux esprit dont ils ont fini par s'inspirer (1), il n'y en avait eu que de rares pour imiter les Anglais ; les seigneuries ecclésiastiques, les abbayes surtout, l'avaient fait en général. Mais au xvii" siècle, nombre de celles-ci même et les autres entrèrent dans le mauvais courant, reprirent les défauts d'origine. Dès qu'elle n'avait plus senti le frein, la seigneurie, en France était toujours revenue à l'abus. C'était danssa nature, elle le fit de nouveau. Sa confusion avec le privilège de noblesse et avec l'exemption d'impôt qui découlait de ce privilège, lui donnèrent pour cela des forces trop souvent renouvelées qu'accrut d'autant plus l'appui des juridictions. Elle n'eut plus de rôle qu'à entraver l'existence de ses sujets et à redevenir leur obstacle.
Réduite à n'être qu'un fisc qui dominait sur le sol par des prélèvements ou des services, qui ne vjoyait pour ainsi dire pas la culture et se souciait peu de lui nuire, qui en fit une industrie ingrate, rebutée, un pur refuge pour le labeur des bras, la seigneurie obligea d'accomplir tous les progrès malgré elle et contre elle, suscita mille haines. Les vanités dont elle était la source portaient les enrichis
(1) \À Histoire des classes agricoles en Normandie, de M. L. Delisle, fait voir conmbien le régime seigneurial, dans cette province, fut dirigé par l'intérôt économique, au contraire de ce qui eut lieu presque partout.
à la rechercher davantage au moment même où l'on voulait l'effacer. Elle s'efforça de se démontrer légitime comme à mesure du progrès des idées, voulut durer malgré la plus visible pression des choses, s'enraciner d'autant plus qu'on ressentait le besoin d'y échapper. Elle avait fait ainsi de ses sujets des redevables exaspérés. Elle fut cause qu'entre elle et eux les questions de rachat manquèrent d'un terrain d'entente, tandis que les questions d'abolition pure et simple n'eurent que trop lieu de se poser. N'ayant pas su devenir la grande propriété avec son patronage des personnes et ses sollicitudes économiques, pas plus que ses possesseurs une aristocratie avec les vertus d'Etat, ilne pouvait pas exister des mobiles, comme en Angleterre, pour légitimer en elle jusqu'aux choses injustes, et, en tenant compte de tous ses droits, garantir la richesse publique.
IV. — Que la révolution française ne saurait être jugée par comparaison.
11 faut appuyer sur ce parallèle et dire combien il est défavorable à la France. Il faut apprécier tout ce qu'elles valent l'union si profonde, en Angleterre, du respect des faits, du sentiment des droits acquis avec l'intérêt public, et la confusion si complète qui y a été faite de la justice avec l'utilité, dans une réforme sociale aussi marquée chez nous par le sacrifice de l'utilité à ce que l'on croyait être la justice. Il faut proclamer quel grand titre cela constitue à cette nation, de s'être assuré ces conditions heureuses,
dues à ce qu'elle a pris pour principe d'Etat le droit de l'individu, la foi à l'examen, à la discussion. La liberté, cette chose si difficile pour la vieille Europe autoritaire et catholique, s'établit par là, chez elle, dans tous les ordres d'intérêts et à tous les degrés.
L'Angleterre a eu dans sa plénitude le bénéfice de ces avantages. D'autres pays ont considéré autant qu'elle comme une propriété des seigneurs tout ce qu'ils exigeaient de leurs sujets. D'autres ont trouve des sujets rachetant tout cela sans réserve afin d'en être affranchis. Mais dans lequel le rachat a-t-il été préparé de cette manière par les citoyens tout seuls, sans que le gouvernement intervînt, sans qu'il eût plus à faire qu'à donner la sanction ? Il n'y en a pas eu d'autres, non plus, où l'on ait pu abandonner ce rachat aux forces des redevables. Ailleurs, quand l'affranchissement n'a pas été précipité par la suppression, il a fallu le rendre possible à ceux qui en devaient profiler. Combien d'États du continent resteraient encore sous les droits seigneuriaux, s'ils n'avaient pas donné aux sujets les moyens de payer ces droits! L'Angleterre, elle, n'a pas eu plus besoin de soutenir la libération qu'elle n'avait eu à la commander. Les personnes en supportent seules les charges, de même qu'elles se sont décidées seules à l'ouvrir, et c'est sans plus depassion politique qu'elles n'en ont mis à la désirer.
Mais l'histoire manquerait d'équité en condamnant la révolution française à cause de cette différence avec ce pays, si grand en soit l'exemple. 11 a été possible, après cette révolution, d'agir autrement qu'elle et de ne pas faire les fautes qu'on peut lui rapprocher; aurait-on évité ces fautes ou les aurait-on fuies si elle ne les avait pas
commises? Tout fut obstacle pour elle, l'immense obstacle d'institutions sociales que défendaient la longue durée, le temps immémorial et la prise que cela donne par les enchevêtrements profonds : des institutions qui existaient partout, qui se sentaient solidaires, qui résistaient de toute la force de cette identité de choses, d'idées, d'intérêts d'un bout de l'Europe à l'autre et qui avaient tout l'appui de pouvoirs politiques issus d'elles ou vivant par elles. La révolution française eut à briser pour tous les autres peuples cette barrière énorme. Aucun d'eux n'a tenté de la franchir tant qu'elle ne l'a pas eu détruite. L'auraient-ils surmontée sans cette révolution, et l'Angleterre elle-même, dont le contraste saisit si justement aujourd'hui, se serait-elle préservée des procédés que la France employa ?
En face des refus obstinés de classes seigneuriales comme celles qu'a eues le continent, de classes capables de laisser la révolution française les dépouiller à l'égal d'ennemis, plutôt que de consentir à combiner avec elle les moyens pratiques d'éteindre leurs droits, capables de tout tenter, plus tard, pour reprendre ces droits perdus, jusqu'aux réactions qu'a vues l'Espagne, qu'a vues l'Italie, qu'ont vues plusieurs Etats allemands, qu'aurait été l'Angleterre, avec sa vigueur morale, avec l'intraitable, la farouche conscience du droit politique qui l'a fait, la première, décapiter un roi et expulser sa dynastie ? 11 faudrait que l'histoire le dit, avant d'incriminer la Révolution de n'avoir pas su effacer le régime, féodal, en France, avec la paisible, la féconde lenteur et le respect des intérêts montrés par ce pays voisin.
L'histoire doit enseigner Tavenir ; elle appréciera donc
avec des principes austères nos lois d'abolition, trop destituées du sentiment du droit et qui ont retenti si malheureusement dans les positions et dans les fortunes avant de laisser surgir la richesse au sein de la société nouvelle. Cependant, la nation qui a été conduite à ces actes était la plus capable de s'émouvoir pour le droit. Elle lui avait consacré la plus grande part de sa vie intellectuelle, elle l'avait procuré aux autres, elle est restée la plus portée à s'en éprendre et à le soutenir où que ce soit. L'histoire ne pourra pas oublier ce passé, et elle se demandera si les solutions qui ruinèrent ainsi les intérêts et les personnes n'ont pas eu des causes supérieures aux passions d'un moment ou à une fougue sans règle, de ces causes venant de loin et donnant au pays un tempérament qui domine les intentions des hommes.
V. — Ce qui est cause des procédés révolutionnaires de la France.
Le sentiment du droit a inspiré les esprits, en France, comme chez aucun peuple de l'Occident; mais on cherche quand il a présidé aux actes. Combien rarement ces actes ont été le résultat naturel des principes, ont présenté le spectacle de cette permanente transaction qui doit constituer la vie des sociétés humaines ! Nés de l'effervescence des masses ou des pouvoirs réguliers, ils portent le même caractère ; on les voit imposés d'autorité et poursuivant le but de briser la résistance des intérêts les plus considérables; quand ils auraient dû les couvrir ils les sacrifient, en vue de servir ceux qui paraissent les plus
CONCLUSION. 36i
nombreux. La Réyoliition pouvait-elle préserver ses lois de cette tradition fatale, quand la Monarchie avait été impuissante à en garantir les siennes?
Les dépossessions, les suppressions d'attributs, l'insou- • ciance des situations privées s'allient aux plus hautes notions de l'équité publique, dans les ordonnances qui jalonnent les grandes réformes que cette monarchie a faites. Dans celles qui constituèrent la vaste unité civile dont elle donna le premier exemple au monde, depuis la société romaine, ou dans celles qui réédifièrent l'Etat au milieu du fractionnement féodal et en cimentèrent le lien politique avec tant d'opiniâtreté, de patience, quelquefois de génie, il a fallu qu'elle précédât de cette manière; comment la Révolution n'aurait-elle pas agi de même? Où eût-elle pu l'apprendre et en trouver les moyens?
La France, dans les œuvres de cette nature, a eu des dispositions contraires à vraiment parler natives, tant elles viennent de loin. Aujourd'hui encore, les plus décourageants de tous les efforts sont ceux tentés contre ces sortes de mœurs sociales, aussi invétérées que malheureuses. L'éducation que l'héritage latin nous a faite est leur cause profonde ; elle a enlevé tout rôle à l'individu et à l'esprit de liberté pour le donner à l'abstraction, au type pré* conçu d'existence collective et d'intérêt commun, et le sens du relatif, l'acception et la préoccupation des intérêts de détail, à quelques égards la moralité des moyens ont perdu leur place dans les idées et dans les sentiments, sous l'exaltation de l'absolu.
En même temps et par une conséquence logique, les institutions ont développé l'esprit de privilège jusqu'à ne plus laisser reconnaître d'intérêt général, par ceux à qui
elles conférèrent les privilèges, en dehors des intérêts étroits qu'ils s'étaient créés. Ils ont opposé des résistances sans mesure, continuellement tenté de ressaisir ce qui leur avait été retiré, ils ont trop de fois réussi. Une impatience surexcitée s est par là développée contre eux sans cesse ; elle n'a permis de rien voir en dehors du but à atteindre et l'on a perdu le respect des situations acquises.
Voilà pourquoi la France n'a pas pu être un de ces pays heureux oii les classes et les intérêts constitués par le moyen âge ont su se tenir à leur place, s'équilibrer d'euxmêmes, s'amener aux changements nécessaires, et où ces changements paraissant un progrès à tous les yeux, ils ont ouvert un essor rapide qui a fermé le passé à tout jamais. La révolution française a eu lieu dans un moment où ces dispositions traditionnelles étaient à leur apogée, au plus fort de la fatigue des esprits vis-à-vis de l'état seigneurial. Depuis plus d'un siècle le pouvoir public et l'opinion offraient ensemble à la seigneurie de régler avec ses sujets sa cessation progressive. Elle avait mis à s'y refuser toute la force que possède la puissance de fait unie aux avantages sociaux. C'est pourquoi il ne put devenir ni un principe économique ni un principe de droit de tenir tous ses attributs pour légitimes et de les payer en les éteignant. Elle fut perdue aussitôt. A examiner ses droits, à les peser, à regarder à leur fondement, à leurs limites, on rentrait dans les errements des ordonnances royales, sur la voie des éliminations. Aussi sincèrement que la royauté s'était cru juste en portant ces ordonnances célèbres, la Révolution put croire qu'elle ne s'écartait pas du droit dans ses lois abolitives. Elle n'encourt pas toute
la responsabilité qu'on lui impute et la seigneurie en a une part qui n'a pas toujours été mise en vue.
Un écrivain trop tôt enlevé aux sciences morales et politiques a exprimé, avec la pénétration qui le distinguait, les conditions où les classes seigneuriales se sont trouvées dans le sentiment des autres classes, au moment de cette Révolution. « Pour la première fois peut-être, dans l'his- « toire du monde, » a dit M. de Tocqueville au sujet de l'ancien régime en France, a on voit des classes supé- « rieures qui se sont tellement séparées et isolées de toutes « les autres qu'on peut compter leurs membres et les « mettre à part, comme la partie condamnée d'un trouât peau. » C'est exactement vrai de ces classes, mais encore plus vrai de leurs intérêts et de leur fortune, des possessions seigneuriales et des revenus de ces possessions. La multitude des citoyens n'y voyait rien de plus que la représentation et les effets d'un'système social étroitement combiné afin de faire vivre dans la domination et la richesse un petit nombre dé personnes aux dépens de toutes les autres. Par l'animation où l'on était d'avoir demandé si longtemps en vain la transformation de ces possessions abusives, on n'en tenait plus d'autre compte sinon celui d'un ennemi que l'on veut tuer.
La vérité et la justice manqueraient à l'histoire si elle ne regardait pas de quel poids ont pesé, dans les décrets d'abolition, les choses qui avaient été empêchées. Les faits que l'on n'a pas su faire naître, comme ceux que l'on a comprimés, sont, dans nos annales françaises, une contrepartie dont le rôle n'a pas toujours été reconnu. Elle mérite bien des fois d'être accusée la première quand on veut juger les faits accomplis.
PRÉFACE En quoi l'abolition de la féodalité intéresse V histoire v-ix