‹ La Révolution française et la féodalitéChapitre 15 sur 130 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Le roi Louis XVI et son gouvernement n'auraient pas fait la réforme attendue.

Quand on envisage le mouvement intellectuel et politique qui rend les commencements du règne de Louis XVI si radieux, on incline aisément à croire que tous les progrès vont arriver de soi. Il semble que tout le monde voie avec les mêmes yeux. Les cœurs sont pleins d'enthousiasme, l'amour des hommes anime tout ; comment douter d'être témoin des changements espérés et qu'ils n'aient pas lieu par l'action naturelle des sentiments et des intérêts ?

Ce n'est là qu'une illusion. Le jour où il faut agir, il devient évident que rien ne se fera. Necker, pour obtenir les Etats généraux, est obligé de couvrir d'avance cette féodalité détestée contre les agressions qui la menacent. Dans son rapport au roi il est contraint de dire que « jamais il n^enlrera dans l'esprit du Tiers-Etat de «cherchera diminuer les prérogatives seigneuriales ou c( honorifiques qui distinguent les deux premiers ordres « dans leurs propriétés ou dans leurs personnes. » Le roi donne lui-même sa garantie à ces prérogatives dès que l'assemblée est formée. Sa Déclaration du 23 juin 1789 place au-dessus de toute discussion, voulant les mettre hors d'atteinte, a les dîmes, cens, droits et devoirs féo-

LE ROI n'aurait PAS FAIT LA RÉFORME. 15

« daux et seigneuriaux, et généralement tous les droits « utiles et honorifiques attachés aux terres et aux fiefs ou (( appartenant aux personnes. »

Le maintien du régime féodal est donc bien dans l'idée de ceux qui gouvernent. Si ce n'est pas une imagination de supposer que la société peut attendre d'eux ses réformes, évidemment ils n'entendent pas lui en donner qui touchent sérieusement à ce régime.

On s'en rend compte facilement. Faire disparaître ce qu'exprimait ce mot de « prérogatives » si explicitement défini, cela ne constituait pas une réforme, c'était la Révolution tout entière. L'eùt-on payé tout ce que cela valait le résultat ne s'ensuivait pas moins. Le droit civil, les intérêts, la vie sociale reposaient sur ces « cens et droits utiles ». Toutes les positions dépendaient d'eux, de leur existence et des principes qui les faisaient exister. Les privilégiés d'origine, Noblesse, Eglise, leur devaient leur condition riche, la partie supérieure du Tiers- Etat y trouvait le plus net de son patrimoine en même temps que la raison principale de son rang.

Comment ces classes, de qui le gouvernement émanait et pour lesquelles il semblait surtout établi, se seraient-elles détruites elles-mêmes ? La féodalité et la seigneurie disparues, on devait se trouver sur le terrain de la société moderne. L'industrie des personnes, leur valeur propre et leurs efiorts pourraient seuls procurer les distinctions et la fortune. L'utilité commune uniquement pourrait être avouée comme le but de l'État. Celuici n'aurait d'autre raison d'être que d'assurer à chacun^ de plus en plus, la libre disposition de ses moyens particuliers et de ses facultés.

Ceux qui jouissaient des choses voyaient clairement ces perspectives. C'est pourquoi Necker avait dû parler avec tant de précautions et pourquoi l'on faisait exprimer le roi en termes aussi formels. Ces heureux de la société ne tardèrent pas à montrer ce qu'ils consentaient à perdre; ce n'était presque rien. Arthur Young, qui n'avait pas l'éducation révolutionnaire, pouvait écrire la veille du 4 août, en sortant d'un des salons qu'il fréquentait à Paris : « Les nobles avec qui je converse me « dégoûtent par leur opiniâtreté à conserver leurs ance ciens droits, quelque onéreux qu'ils puissent être pour le « peuple. y>

A. Young est-il trop sévère pour ces « nobles » dont il entend les paroles? Pour quelques-uns ce n'est pas douteux. Ce qu'il dit là n'est vrai ni de tous ni de tous les possesseurs de seigneuries, et certainement il en exceptait plus d'un. La tête des hautes classes (ceux même qui avaient le plus à perdre) était aussi prête que les publicistes à tout ce que les conceptions nouvelles du droit, à tout ce que l'utilité désormais reconnue commandaient vis-à-vis des services et prélèvements seigneuriaux. En cela particulièremenl; se marqua la grandeur morale de la génération de 1789. Mais le nombre, dans ces classes, n'avait pas ces dispositions généreuses ; et comme alors aussi bien que dans tous les temps ce nombre-là paraissait être tout, faisait croire qu'il n'existait pas de société hors de lui à force d'en avoir la persuasion lui-même, il paralysait les autres.

La Révolution n'a donc rien empêché. Elle n'est pas non plus la cause de ce que les faits qui ont eu lieu n'ont pas été différents. Des apparences pures permettent de

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