CHAPITRE VI
Comment les reproches élevées contre la Révolution témoignent pour elle.
11 faut accorder beaucoup aux esprits sincères. Ce sont les rares et ils nous relèvent. Ces réactions historiques viennent d'eux. La pensée des faits qui n'ont pas eu lieu les séduit en les consolant de ce qui s'est accompli. En France où tant de révolutions ont surgi, il s'est toujours trouvé des esprits pareils pour refuser de croire qu'elles fussent nécessaires.
C'a été pour nous une condition fatale, depuis l'installation définitive de la monarchie centralisée^ de ne pouvoir produire une élite politique capable de prendre en mains le progrès de la nation et de la mettre en possession d'elle-même. Une telle classe a été près de se former plusieurs fois. L'aristocratie agricole et protestante de Sully la serait devenue, l'aristocratie manufacturière et commerciale de Colbert l'aurait été de même si elles avaient pu prendre un peu de pied. Unies à nos grands corps de judicature, elles auraient formé un milieu politique solide et nous nous serions trouvés assez semblables à l'Angleterre.
Mais quand les violences royales d'abord, puis la surexcitation de la vie de cour eurent détruit ou dissout ces germes, quand les ruines produites par Tex-
LES REPROCnES FAITS A LA RÉVOLUTION. 19
ces persistant des dépenses publiques eurent interdit qu'il s'en formât d'autres, quand l'esprit de soumission et d'inactivité que le culte et la centralisation à la fois nous ont inculqué fut à même de prédominer tout à fait, quand Richelieu et Louis XIV eurent régné, en un mot, une classe dirigeante cessa d'être possible.
Bien des personnes ne voudraient pas avouer cette infirmité sociale. Tout au moins elles répugnent à y voir une cause. Les unes croient que cette classe précieuse existait et allait occuper le pouvoir en 1789, parce qu'il y avait une admirable minorité que le souffle du dixhuitième siècle animait. Elles trouvent tout simple d'imputer à l'esprit révolutionnaire de l'avoir rebutée et proscrite ; cela évite de convenir que les institutions l'avaient rendue impuissante. D'autres, qui attachent encore à ces institutions détruites de très-grandes vertus, aiment à parler de môme.
Les générations qui sont témoins de ces retours n'ont pas le droit de s'en plaindre. Même les pères de nos pères s'offenseraient de nos doutes. Ils conçurent ce que leurs fils accomplirent, ils furent passionnés parla pensée autant que ceux-ci par l'action ; ils bondiraient à entendre les descendants pour qui furent dépensés tant d'efforts demander, avec si peu de mémoire, si la société qu'ils leur ont créée n'a pas ses origines dans de purs excès de la violence et de la force. Nous, nous possédons sans lutte, nos protestations sont sans poids. Il sert de peu de nous récrier, il faut convaincre.
Ces doutes sont d'ailleurs, dans le fond, plus favorables que contraires à la Révolution. On n'en éprouvait guère de semblables avant elle, surtout on ne les énonçait pas si
haut. Vis-à-vis de tant de faits commis par le pouvoir public au mépris de tout droit, qui est-ce qui protestait, sous l'empire des lois qu'elle a renversées, hormis quelques esprits isolés et à l'obscur ? Il a été nécessaire, pour accuser si ouvertement, que la justice devînt le principe de la société, que l'équité fût établie en pied et pour toujours, que le respect d'autrui, qui en est la suite, devînt le dogme légal. Il afallula Révolution, car c'est là son œuvre.
L'abolition violente que nos pères ont faite exige aujourd'hui de l'histoire d'éclairer les points suivants.
On croit, en général, que les droits seigneuriaux et les divers attributs de la féodalité n'avaient presque plus d'importance à la fin du dix-hùitième siècle, qu'ils étaient plus gênants qu'onéreux et qu'on les aurait éteints de gré à gré. Est-ce exact ?
On dit qu'après avoir été enthousiaste de sacrifices jusqu'à l'imprudence dans la fameuse nuit du 4 août, et avoir fixé dans les décrets qui la suivirent tout ce que l'entraînement de la première heure avait de compatible avec la justice due aux intérêts acquis et avec l'utilité commune, le législateur a été emporté, comme en tout le reste, dans les procédés révolutioanaires par l'impatience propre à notre pays. Cette opinion a-t-elle la vérité pour elle?
En exposant la situation où le régime féodal plaçait les personnes et les intérêts lorsque la Révolution mit fin à ce régime, en faisant connaître d'après leurs sources mêmes les sentiments qui régnaient vis-à-vis de lui et les désirs de changement qu'il suscitait, en retraçant avec quelque détail les débats auxquels ont donné lieu les décrets qui se succédèrent pour consommer l'abolition, on aura répondu à ces questions.