‹ La révolution française et le régime féodalChapitre 49 sur 94 · Georges Bussikre, Études historiques sur la Bévolution · texte numérisé non relu

Georges Bussikre, Études historiques sur la Bévolution

Ces révoltes, que Taine a généralement présentées comme un fait nouveau, produit par Tesprit révolutionnaire, Georges Bussière en a montré les précédents et la fréquence sous l'ancien régime, dans le « Périgord noir » (région de Terrasson, Montignac, environs de Sarlat). Il a rappelé les P ailiers du moyen âge, les Tard- Avisés du seizième siècle, les Croquants du temps de Louis XIII, « si puissamment organisés, Levant la dîme et la taille en blé et en argent, et notifiant leurs commandements au nom ^e la commune de Périgord », enfin la formidable insuri ection de 1707, à propos d'un impôt nouveau établi en 1691 et en 1706 sur les baptêmes et les mariages, sous forme d'un contrôle laïque de ces actes. 30.000 paysans du Quercy et du Périgord, soulevés, s'emparèrent alors de la ville de Cahors.

En 1789, depuis la grand'peur, ces paysans du Périgord, armés, formés en bandes organisées, faisaient une jacquerie de censitaires. Il n'y eut pas de châteaux brûlés, mais,

en Périgord : la Bévolution bourgeoise^ la Bévolution rurale, Paris, 1903, in-S^

142 INSUBREGTIONS PAYSANNES

comme en Quercy, des potences dressées pour qui paierait les rentes, et aussi, comme en Quercy, des plantations de mai$^. Ainsi le régisseur du marquis de Lostanges lui écrivait de Saint- Alvère, le 3 janvier 1790 r « Hier, ils ont planté un grand arbre, qu'ils appellent un mai, au milieu de la place, et ils ont attaché au haut de ce mai, le moulin à passer le blé et les mesures de rentes, qu41s ont brisées, ainsi qu'une poule et une chatte pour signifier Pacapte ; ils appellent en patois Tacapte la catte^ c'est-à-dire la chatte^. » L'autorité fit abattre les mais y d'où une effervescence et des émeutes, comme si un sentiment religieux avait été froissé. On insulta des curés qui avaient parlé contre les mais. La justice prévôtale sévit (avril 1790).

Parmi les épisodes de jacquerie périgourdine contre la féodalité, un des plus întéres-

1. Cet usage des maU n'était pas particulier au Quercy et au Périgord : on le retrouve dans beaucoup d'autres provinces. Rouvière {Hi$U de la Bév. dans le Gard, 1. 1, p. 107) dit qu'il était « général en Languedoc ».

2. P. CAJioir, le Mouvement anti$eigneuHal dans le Sarladaiset dans le Quercy.

IMSftflRfiCTIONS FAYSAKNES 143^

sauts est l'échauffourée de Saiut-Martin-de- Viveyrol, canton de VeFteillac, arrondissement de Ribeirac, que Bussière a pu contei" d'après les pièces de Tinstruction judiciaire*.

Le marquis de Cherval, sénéchal d'Angoumois, était seigneur foncier de cette paroisse. Absent, il avait laissé seule, au châ- ' teau du Bourdet, la marquise, qui était femme de tète. En octobre 1790, elle fit afficher,, par les soins du maire, l'ouverture de la recette de ses rentes (cens ou champart). Le maire lui dit qu'on ne paierait que si elle produisait ses titres. Les vendredi et samedi 22 et 23 octobre, elle causa avec les tenanciers, les calma, accorda des remises et des quittances pro Deo^ crut que c'était fini.

Mais, du samedi au dimanche, l'état des esprits changea.

Le dimanche 24, quand Mme de Gherval se rendit à Saint-Martial, accompagnée de deux dames du château et d*un jeune homme dévoué, M. de Badillac, elle trouva les paysans

1. Bussière, p. 436 et suiv., d'après les arch. dép. de la Dordogne, B, 841.

en nomtre sur la place (les vêpres venaient de s'achever). Le maire lui dit : « Madame, vous m'avez dit de parler à la paroisse. La voilà £^ssemblée. Nous pouvons lui expliquer vos raisons et vos intentions. » La marquise préféra s'expliquer elle-même. Habilement elle commença par offrir une victime expiatoire : « Mes amis, dit-elle, vous vous plaignez, dit-on, d'un nommé Bernard, qui a fait la recette des rentes dues au château de Saint-Martial. Je ne le connais pas. S'il a fait des concussions avant la jouissance de mon mari, les bienfaits et la justice de M. de Cherval auraient dû en effacer le souvenir.

Bernard a pu vous tromper sur les mesures; mais je ne crois pas qu'il ait pu augmenter le devoir, puisque j'ai porté des lièves très anciennes, que j'ai laissées entre les mains de tous ceux qui l'ont désiré, que le maire les a feuilletées hier et qu'elles sont parfaitement d'accord avec les livres de quittances de ceux qui ont payé.» Les paysans s'écrièrent : « Nous voulons voir les titres prirnitifs ! — Eh! mes enfants, reprit la dame, ni vous ni moi ne savons les lire. S'il faut

îes produire en justice, c'est une affaire fort <;hère. Je vous propose un moyen plus avantageux. Ne payez que ce que vous savez bien -devoir en votre âme et conscience. Laissez tout le reste en arrérages. Marquons un jour pour cela. Je prendrai des notes sur les tenances et leë noms de ceux qui auront des inquiétudes, et, lorsque M. de Cherval sera de retour, il trouvera des titres relatifs aux renseignements que vous m'avez demandés et les fera déchiffrer. Alors, vous serez satisfaits, vous de vous acquitter de ce que vous me devez, et moi de vous restituer si j'ai trop reçu. — Nous vous enverrons un latiniste, cria-t-on. — Non, je n'ouvrirai pas mes archives en l'absence de mon mari.

C'est sa fortune ; c'est celle de mes enfants; je dois la leur conserver, et je ne les confierai à personne sans son aveu. — Eh bien !

nous attendrons son retour pour payer. — Vous en êtes les maîtres. Mais vous vous y refusâtes l'année dernière, lorsque M. de Cherval était présent. Celle-ci, encore, voilà deux ans : vous serez accablés d'arrérages.

D'ailleurs, considérez que, malgré les sacri-

AuLARo. — Révol. et rég. féodal. 10

fices que J'ai pu faire, je suis dans l'impossibilité absolue de payer mes impositions.

Vous ferez comme vous voudrez*. »

Mais les censitaires ne se laissèrent pas convaincre : pas de titres, pas de rentes, disaient-ils. Le matin même, ils avaient « mis en prison et imposé d'un louis d'amende l'un d'entre eux qui avait payé deux années de sa rente sur trois ».Un nommé Sénillon, dit Brisetout, somma la marquise de dire le blé qu'elle avait déjà reçu ; il s'avança jurant et gesticulant. M. de Badillac'fit le geste de l'écarter : « Aussitôt, le& bâtons se levèrent. » Badillac fut frappé et prit la fuite. Les dames se réfugièrent dans une maison voisine, qui fut aussitôt cernée. Les paysans et surtout les paysannes criaient : A mort! Le curé intervint : « 11 fit consentir la châtelaine à remettre la rente qu'elle avait reçue ; et, s'avançant vers le peuple, avec le maire à' ses côtés, il lui fit part de la promesse. Tout

1. C'est, dit BussiÈRE, ihid,, la « reproduction textuelle du discours de la marquise tel qu'elle Ta couché dans sa dénonciation ; concorde avec le résumé qu'en fait Mme de Gandilhac dans son témoignage ».

n'était pas fini cependant. Pas plus qu'elle n'avait voulu livrer ses titres, la marquise n'entendait livrer son château à la populace. Conformément à ces vues, le curé, en bon stratégiste, se chargea de faire immédiatement la restitution, au presbytère, mais avec son propre froment. A ce dessein, il se mit en route avec le maire et quelques grenadiers. La foule ne suivit pas ; elle voulait entrer au château. Les hommes du château et là châtelaine eurent beau dire qu'ils n'avaient pas les clés; la foule voulait, non le blé du curé, mais celui du seigneur, c'està-dire son blé, à elle. C'est alors que dans le cimetière, au bord de la place, deux habitants de la paroisse de La Chapelle-Grézignac, tous deux fils d'un tenancier de la seigneurie, amenèrent une potence : un homme du bourg fit le trou, et l'instrument fut hissé en un instant. Le maire, que la marquise accusa pourtant « de n'avoir pas fait son devoir », « accourut aussitôt. « Pourquoi cette potence ? » demanda-t-il. — Sans doute, répondit un paysan, pour y attacher le premier qui payera les rentes. » Les potences n'avaient

en pareil cas que ce sens comminatoire ; elles ne visaient que les vilains. Mais, en même temps, Ton criait : « Il faut brûler le château. — Et la dame avec ! » — clamaient quelques enragés. Enfin, l'on retrouva les clés; douze hommes montèrent au grenier, en bon ordre ; quinze furent postés dans l'escalier pour faire la garde ; le grain dernièrement perçu fut enlevé dans ses sacs. La justice populaire était satisfaite. Sur Tordre du maire, le gibet fut abattu sans résistance.

La justice se termina au cabaret, où le sentiment qui se manifesta entre tous fut l'orgueil de la victoire. A un bourgeois de l'endroit, qui le blâmait, l'un des meneurs, bon propriétaire, répliqua sans crainte et sans remords : « Nous avons bien de quoi répondre de 17 boisseaux de blé. »

L'avocat du Roi au sénéchal de Périgueux requit des poursuites contre quatorze des factieux et obtint décret de prise de corps contre huit d'entre eux.

Ces paysans ne voulaient plus payer les droits du seigneur. Mais les privilèges honorifiques des seigneurs les irritaient autant

que leurs droits utiles. Bussière raconte^, à ce propos, l'affaire de la girouette, enlevée en Périgord, au château de M. deMasuègre,.

par des paysans qui y voyaient un signe de féodalité^. Us envahissent le château, se font donner à manger, fouillant partout, prennent, fusillent la volaille et les pigeons, « les pigeons surtout, qui expièrent dans cette hécatombe les abus séculaires du droit de colombier ».

« Au bout de deux heures, dit Bussière^ les paysans prirent congé de leurs hôtes, qui les reconduisirent poliment jusqu'à la croix du chemin de Valajouts, On allait se quitter bons amis, lorsqu'une dernière exigence des chefs de la troupe faillit tout gâter. « Et, « avant de se retirer, dit un témoin, deux ou « trois exigèrent du sieur de Masnègre « qu'il les embrassât, disant qu'ils étaient « tous égaux, à quoi ledit sieur se refusa et « se contenta de leur tendre la main. Ils

Page 1